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Sunday, October 13, 2013

Citation du 14 octobre 2013

Ma nature est ainsi : j'aime mieux commettre une injustice que tolérer le désordre.
            Goethe
La justice est sujette à dispute, la force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n'a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu'elle était injuste, et a dit que c'était elle qui était juste. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.
Pascal – Pensées Frg. 298
Je crois bien être revenu souvent sur ce thème, parce qu’il choque beaucoup les esprits mais qu’il est parfaitement toléré dans la réalité. Comprenons qu’entre les principes sur lesquels nous ne transigeons pas, et la réalité, il peut y avoir un écart qui ne trouble pas notre bonne conscience.
Si j’y reviens aujourd’hui c’est que certains de nos politiques disent cette fois assez fort pour qu’on les entende qu’ils regrettent la chute des dictateurs arabes suite au printemps du même nom (1) : plutôt que de devoir mobiliser une escadre de guerre pour décourager les nouveaux boat-people, admirons les méthodes musclées des dictateurs qui, du temps de leur splendeur n’avaient aucune difficulté pour bloquer le départ de ces pouilleux.
Oui, vous avez bien lu : qu’importe l’injustice de tels régimes, si seulement ils nous protègent du désordre. Et c’est ça que l’on regrette ? Les cyniques vont ricaner : « Comment, vont-ils dire, vous attendiez autre chose de la corruption et de l’égoïsme humain ? Naïf que vous êtes ! »
Evidemment… Mais c’est encore pire que ça : nous avons en plus des références pour justifier une telle attitude. Elles se nomment Blaise Pascal et Goethe. Et elles sont au sommet de la Civilisation.
Petit rappel : quand Valéry, parlant de la grande Guerre écrivait  « Il a fallu, sans doute, beaucoup de science pour tuer tant d’hommes, dissiper tant de biens, anéantir tant de villes en si peu de temps; mais il a fallu non moins de qualités morales. » (2), c’est bien à cela qu’il pensait. Une Grande, une Lumineuse Civilisation n’a jamais protégé de la barbarie. Encore heureux quand elle ne l’a pas encouragée.
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(1) Il s’agit de Philippe Mariani, sénateur UMP – voir ici.
(2) Cité ici

Saturday, August 05, 2006

Citation du 6 août 2006

Une fête est un excès permis, voire ordonné.

Sigmund Freud - Totem et tabou

Voilà posé le problème soulevé par l’existence des fêtes (celles qui sont socialement reconnues du moins) : comment peuvent-elles autoriser, voire même ordonner l’excès ? L’excès n’est-il pas par définition ce qui doit être évité ? Les Grecs le disaient justement : « Rien de trop ! », telle était leur devise.

Pour ceux que la question intéresse, il est une référence utile : c’est le livre de Roger Caillois.– L’homme et le sacré.– Selon Caillois, il y a deux formes d’excès liés à la fête :

- L’excès de consommation. Certaines fêtes sont liées à des cycles, comme les fêtes des moissons, ou même pour marquer la fin de l’année. L’idée est que pour entrer dans un nouveau cycle, il faut d’abord terminer le précédent. La fête n’est pas là seulement pour marquer le passage au nouveau cycle ; elle est aussi clôture du précédent. Et pour cela il faut que tout ce qui appartenait à cette période disparaisse. Ainsi, dans des sociétés d’ancien régime qui connaissaient la disette, on n’hésitait pas lors des fêtes des moissons à gaspiller les provisions de la récolte précédente, et cela pour rendre possible de remplir les greniers de nouveau. Bien entendu cela n’a rien à voir avec nos soldes, qui obéissent à une logique économique ; ici on est plutôt sur le versant naturaliste : dans la nature la vie succède à la mort, le printemps à l’hiver, les moissons à la disparition intégrale de précédente récolte. (S’il fallait comparer avec notre époque, on comparerait plus utilement avec nos bombances de réveillon.)

- Le désordre social. La fête la plus ancienne à être encore vivace aujourd’hui, c’est peut-être le carnaval. Celui-ci a pris le relais des Saturnales romaines, qui voyaient un esclave proclamé roi de la fête, puis assassiné arrivé à son terme. Aujourd’hui encore Sa Majesté carnaval est solennellement brûlée en clôture des célébrations. Si le Carnaval nous intéresse, ce n’est pas seulement pour son ancienneté, c’est surtout parce qu’il révèle un ressort fondamental de la fête : elle a pour fonction de jouer la vie sociale à l’envers. « Jouer », et non pas « instituer » : l’esclave ne devient pas roi, de même que la débauche et l’ivresse ne sont pas tolérés en dehors de cet espace bien clôt et bien délimité de la fête. On peut aussi penser au Carnaval du nord de la France, où patron et ouvrier peuvent se coudoyer, en minijupes et perruques roses.

Voilà sans doute à quoi pensait Freud dans Totem et tabou. En tout cas ça signifie que la fête ne peut pas être permanente.

Tuesday, January 17, 2006

Citation du 17 janvier 2006

Tout désordre n'est qu'un ordre différent
Bergson

Il n'est pas besoin de souligner que cette citation - presque une sentence - fait la joie des désordonnés en tout genre: l'ado à la chambre bordélique, le travailleur dont le bureau croule sous les dossiers et la paperasse, le bricoleur dont l'atelier ne peut être pénétré que muni d'une pelle et d'une brouette.
A chaque fois, c'est la même affirmation : moi, je m'y retrouve, si on range mon désordre alors c'est là que je ne trouve plus rien, et surtout : je suis bien comme ça, si ça dérange les autres qu'ils aillent voir ailleurs, mais pas chez moi.
Bref Bergson aurait une grosse responsabilité dans ce vice (si c'est est un). En réalité il s'interrogeait sur l'objectivité du désordre, et il en faisait une simple attitude affective: le désordre n'est que la déception devant un ordre qui n'est pas celui qu'on attendait; sous-entendu : le désordre absolu (capharnaüm, tohu-bohu, chaos) n'est pas de l'ordre de l'existence, c'est une image, pas une réalité; rien ne peut être sans un certain ordre.
Je conserve de l'interprétation courante qu'on vient de décrire une idée qui m'est chère : la vie ça crée du désordre (provisoire, ordre différent, peu importe), ça dérange. L'ordre du désordre, c'est ça : créer le terreau fertile où la vie peut s'enraciner. L'ordre qui serait immuable, répétiton de lui-même, chaque jour, c'est la mort.
Mais peut-être que le désordre peut lui aussi être le même chaque jour...