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Saturday, November 22, 2014

Citation du 23 novembre 2014

Ce qui met en danger la société, ce n'est pas la grande corruption de quelques-uns, c'est le relâchement de tous. Aux yeux du législateur, la prostitution est bien moins à redouter que la galanterie.
Alexis de Tocqueville – De la démocratie en Amérique (1835-1840)
Corruption, subst. fém. – Dégradation de ce qui est sain, honnête et constitue une valeur morale
(TLF)
De la corruption I
L’actualité propose parfois de singuliers rapprochements (1). Dans les pays émergents la corruption constitue le frein le plus puissant qui s’oppose au développement et dans les pays développés elle fait parfois de singuliers retours. Au point que trouver un pays où la corruption active ou passive n’existe pas semble être réservé à ceux où on ne la recherche pas.
Serait-elle dans la nature des hommes au point qu’à peine éradiquée elle revienne sans cesse ? C’est ce que suppose Tocqueville dans cette citation : si vous êtes indignés par ces ministres qui usent de leur influence pour favoriser leurs parents ou leurs amis, ne serait-ce pas pour oublier que vous employez des artisans en les payant « au noir » ? A moins que votre honnêteté ne soit dûe qu’à l’impossibilité de frauder vous-mêmes ? (2)

Passons sur la leçon de morale – il y a plus important. Selon Tocqueville, le législateur doit punir la galanterie plus encore que la prostitution : il est plus urgent de lutter contre ses manifestations les plus fréquentes, même si elles ne sont pas les plus voyantes.
On suit ici un principe bien connu (du genre : il vaut mieux taxer les pauvres qui sont innombrables que les riches qui sont si peu), ce qui importe dans une société, c’est la généralité d’un phénomène. Si la galanterie (qui recherche les aventures amoureuses) est moins dépravée que la prostitution, elle mine quand même la société par sa fréquence.
Bref : toute société porte en elle les tendances fatales pour son existence, et la corruption est l’une d’entre elles.
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(1) « Le secrétaire d'État Kader Arif a présenté sa démission ce vendredi, au lendemain des révélations de Mediapart. Une perquisition l'avait visé le 6 novembre, dans une enquête sur des marchés passés par le conseil régional de Midi-Pyrénées à une société dont les associés sont le frère, la belle-sœur ou les neveux du secrétaire d'État aux anciens combattants. » Info Médiapart du 22 novembre 2014

(2) « Nous autres les salariés (ou : fonctionnaires ; ou retraités ; etc.) on déclare tout. Nous, nous ne fraudons pas : le fisc sait tout de nos revenus. »

Tuesday, November 15, 2011

Citation du 16 novembre 2011

Il n'y a que Dieu qui puisse sans danger être tout-puissant.

Tocqueville

Si Tocqueville avait écrit : « Il n'y a que Dieu qui puisse être tout-puissant », on aurait haussé les épaules : à quoi bon perdre son temps à écrire de pareilles banalités ?

Mais voilà, il ajoute : il n’y a que lui qui puisse l’être sans danger. Et là, c’est plus problématique.

Nous laisserons de côté le sens apparent de la citation : la toute-puissance ne doit pas même être désirée, parce que nul chef d’Etat ne peut y prétendre sans mettre son peuple – ou les peuples voisins – en danger : là encore on a une banalité que toutes les politiques d’équilibre des alliances ont mise en lumière au 19ème siècle.

Par contre, prenons le sens au ras du texte : quoiqu’il en soit de la puissance divine elle s’exerce nécessairement sans danger.

Sans danger pour qui ? Sans danger pourquoi ?

- Sans danger pour les hommes et pour la Création entière, parce que Dieu possède la science du Tout, qui s’exprime dans la Providence. Dieu sait se limiter, donc n’exercer sa Toute-puissance que dans certaines limites pour ne pas mettre en péril la création entière.

… Quoiqu’Il soit aussi capable de passer outre par un acte miraculeux – comme d’arrêter le soleil dans sa course le temps que la bataille pour Canaan puisse continuer (1). Mais bon, ce ne sont pas tous les jours que pareilles choses arrivent, et bien fou serait celui qui prétendrait y puiser un exemple à imiter.

- Sans danger aussi parce que c’est Dieu qui peut dire : Voilà ce qui est dangereux, et voilà ce qui ne l’est pas, puisque tout cela dépend exclusivement de son libre-arbitre.

-->Dit autrement : voilà ce qui doit absolument subsister et voilà ce qui n’a pas lieu d’être pérennisé.

... Et c’est là qu’on retrouve l’ambition humaine : nous ne connaissons que trop cette affirmation : c’est celle des révolutionnaires, quel qu’ils soient.

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(1) Livre de Josué : « Alors Josué parla à l'Éternel, le jour où l'Éternel livra les Amoréens aux enfants d'Israël, et il dit en présence d'Israël : Soleil, arrête-toi sur Gabaon, Et toi, lune, sur la vallée d'Ajalon !

Et le soleil s'arrêta, et la lune suspendit sa course, Jusqu'à ce que la nation eût tiré vengeance de ses ennemis. Cela n'est-il pas écrit dans le livre du Juste ? Le soleil s'arrêta au milieu du ciel, Et ne se hâta point de se coucher, presque tout un jour.

Il n'y a point eu de jour comme celui-là, ni avant ni après, où l'Éternel ait écouté la voix d'un homme ; car l'Éternel combattait pour Israël. »

Monday, November 14, 2011

Citation du 15 novembre 2011

Il y a plus de lumière et de sagesse dans beaucoup d’hommes réunis que dans un seul.

Alexis de Tocqueville

Si on devait expliquer pourquoi Tocqueville apparait comme un homme du 19ème siècle, cette citation suffirait.

Car les tenants du despotisme éclairé, tout comme ceux de la monarchie pensent le contraire : en politique, la science du bon gouvernement est requise et il importe peu que beaucoup la possèdent tant il est vrai que la vérité est unique : il suffit qu’un seul la connaisse. Qu’il y ait des différences entre les jugements portant sur la même situation est le signe de l’erreur – pas de la vérité. La démocratie est donc dans ce cas la somme des erreurs commises par le peuple, c’est-à-dire par celui qui est ignorant.

De Platon à Kant on dira la même chose.

A l’inverse, est démocrate celui qui considère que la démocratie est l’exercice de la « rationalité à plusieurs » et qui pense qu’en politique, la vérité c’est ce sur quoi on est tombé tous d’accord. On dira peut-être que c’est dans ce cas un exercice très général et très formel, puisque dans ces conditions on devra se borner à fixer le cap, opter pour des valeurs très générales, sachant que leur réalisation, qui requiert rapidité et réactivité, appartient au chef de l’exécutif, qui va du coup posséder l’essentiel du pouvoir.

Sans doute. Mais on peut aussi estimer que le peuple a la possibilité d’établir des ordres de priorité, des hiérarchies dans ses besoins, et qu’il fixe alors une « feuille de route » à l’exécutif.

En politique, l’exercice de la souveraineté se trouve là : dans le choix des priorités.

Et, vous savez quoi ? C’est en période de restriction qu'il faut absolument définir des priorités (parce que, c’est sûr, on ne peut tout avoir) ; c’est là, dis-je, que la Démocratie va trouver à s’exprimer – et non dans la réalisation brouillonne de tout le désirable comme cela arrive en période de prospérité.

Avec la perte de notre Triple A, on va avoir une sacrée opportunité d’exercer notre souveraineté !

Chic !

Sunday, February 06, 2011

Citation du 6 février 2011

Il faut bien distinguer l'arbitraire de la tyrannie. La tyrannie peut s'exercer au moyen de la loi même, et alors elle n'est point arbitraire ; l'arbitraire peut s'exercer dans l'intérêt des gouvernés, et alors il n'est pas tyrannique.
La tyrannie se sert ordinairement de l'arbitraire, mais au besoin elle sait s'en passer.

Alexis de Tocqueville – De la Démocratie en Amérique – Partie II, Ch. 7 (1835)


Commentaire 2

La tyrannie se sert ordinairement de l'arbitraire, mais au besoin elle sait s'en passer.

Ainsi donc la loi peut-être du côté du tyran ? Et donc il peut exister des lois « tyranniques » ?

Oui, bien sûr, on s’en doutait… Mais ça faut drôle quand même de penser ça…

Qu’est-ce donc qu’une loi tyrannique ?

- Première idée : c’est la loi voulue par le tyran. Comme le dit Montesquieu, le despotisme c’est quand la volonté d’un homme seul prend force de loi. Ou si l’on préfère, la loi est alors l’expression du bon vouloir du souverain. Ou encore : la loi tyrannique suppose l’autocratie.

Mais voilà : Montesquieu, c’est le 18ème siècle : le siècle des lumières, celui où l’on a cru possible qu’existent des despotes éclairés. Et donc :

- Deuxième idée : l'arbitraire peut s'exercer dans l'intérêt des gouvernés, et alors il n'est pas tyrannique au sens négatif du terme. Si le despote agit pour le bien de son peuple, qu’il le fasse par des lois ou qu’il suive au jour le jour ses intuitions, il cessera du coup d’être un véritable tyran.

Maintenant, peut-être faut-il s’en tenir à ce que nous savons de la loi tyrannique : elle est la loi qui détermine ce qui est bon pour certains mais pas pour tous. Et donc une loi non tyrannique est simplement celle qui détermine le bien public.

Tout cela est bien connu, mais il faudrait peut-être s’en souvenir lorsqu’éclatent comme maintenant des révoltes contre des autocrates qui sont en poste depuis 20 ou 30 ans : comment se fait-il que le peuple ait les supporté si longtemps sans protester contre leur pouvoir absolu et solitaire ?

L’hypothèse qui vient alors à l’esprit, c’est qu’ils ont gouverné dans l’intérêt du peuple (1) durant un certain temps et que ce n’est qu’ensuite qu’est apparu ou bien qu’ils ne savaient plus faire ou bien qu’ils accaparaient les richesses nationales.

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(1) Et donc qu’ils auraient été un certain temps des « despotes éclairés ».

Saturday, February 05, 2011

Citation du 5 février 2011

Il faut bien distinguer l'arbitraire de la tyrannie. La tyrannie peut s'exercer au moyen de la loi même, et alors elle n'est point arbitraire ; l'arbitraire peut s'exercer dans l'intérêt des gouvernés, et alors il n'est pas tyrannique.
La tyrannie se sert ordinairement de l'arbitraire, mais au besoin elle sait s'en passer.

Alexis de Tocqueville – De la Démocratie en Amérique – Partie II, Ch. 7 (1835)


Commentaire 1

l'arbitraire peut s'exercer dans l'intérêt des gouvernés, et alors il n'est pas tyrannique ?

Peut-on trouver des cas où cette formule de Tocqueville trouve une application ?

Déjà, il faudrait s’entendre sur le terme d’arbitraire : comme Tocqueville l’oppose à la loi, on admettra qu’il correspond à un acte décidé unilatéralement par un sujet volontaire, et non déterminé de façon collective (comme la loi).

Je laisserai pour aujourd’hui de côté la question de savoir si un tyran peut faire le bonheur de ses sujets en utilisant l’arbitraire de son bon vouloir. Par contre on peut se demander si c’est un effet du contenu des décisions à prendre qui les détermine à l’être de façon arbitraire ?

- Prenons l’exemple de l’euthanasie ; à supposer qu’elle soit légitime, faut-il légiférer pour l’autoriser, ou bien faut-il la laisser à l’appréciation d’un membre de la famille ? Est-elle susceptible d’entrer dans une catégorie générale (gouvernée par une certaine idée de la dignité humaine), ou bien est-elle un mot qui sert à désigner des actes tous différents les uns des autres, une collection de cas impossibles à ranger sous l’unité de la loi ?

Bref : si tel était le cas, alors le fait d’autoriser ou de refuser l’euthanasie relèverait de l’arbitraire du juge, qui trancherait au cas par cas. Et d’ailleurs c’est ce qui se passe aujourd’hui, puisque la loi qui réprime l’homicide n’est pas forcément appliquée par les tribunaux dans les cas pourtant avérés d’euthanasie.

On considère souvent que cette attitude des juges relève du « pragmatisme », et qu’on a plus à perdre qu’à gagner à le refuser pour édicter une loi dans sa rigidité.

Mais cette considération ne prend en compte qu’un aspect du problème : car ce qui est mis en jeu, c’est bien la nature du fait – l’euthanasie – à propos duquel va falloir dire s’il peut être classé dans une généralité ou s’il relève d’une évaluation toujours originale et individuelle.