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Saturday, February 18, 2017

Citation du 19 février 2017

Les amants inventent leur propre vocabulaire, mais il n'a de signification que pour eux.
Barjavel – L'enchanteur
Selon Barjavel, les amants ont une expérience si particulière de la vie et de la réalité qu’ils partagent qu’ils ont besoin de mots spécifiques pour la signifier, étant entendu que les mots de la langue commune ne peuvent désigner que ce qui est commun à tous ses usagers.
L’idée est donc qu’on ne pourrait, contrairement à ce que certains linguistes croient, tout dire dans cette langue commune, même en lui supposant des énoncés aussi long et aussi détaillés qu’on voudra. Comme les poètes, les amoureux parlent une langue qui est étrangère, même si elle paraît n’être que du français (ou de l’anglais ou n’importe quelle autre).

Alors, la question est : n’en va-t-il pas de même avec tous les usages et tous les usagers d’une langue quelconque ? Plus exactement : quelles sont les règles qui président à la signification des énoncés du langage courant ?
On aura peut-être reconnu les jeux de langage dont Wittgenstein a mis au jour les règles.  Précisons-les :
            - D’abord les jeux de langage excluent les définitions de dictionnaire qui expliquent le sens d’un mot à l’aide d’autres mots qu’il faut à leur tour définir, entrainant une infructueuse régression à l’infini.
Exemple :
« Je t’aime mon amour !
- Attends un peu chérie que j’attrape mon Robert et que je voie ce que tu veux dire. (1) »
            - Ensuite on élimine également les définitions ostensives qui consistent à expliquer le mot par référence à un objet de la réalité.
Exemple :
« Est-ce que tu m’aimes mon amour ?
- Dis-moi, chérie, quand tu me demandes si je t’aime, à quoi penses-tu ? A reflet qui danse au fond de ma prunelle quand je te regarde, ou bien à l’étrange bosse qui déforme mon pantalon quand tu y portes la main ? »
2 - Pour Wittgenstein, le sens d’un mot dépend de son usage, non pas tant par le va-et-vient entre l’énoncé et l’action (comme ce serait le cas avec la définition ostensive) ; mais principalement par les règles auxquelles fait référence l’énoncé. Ces règles sont aussi simples que celles qu’inventent les enfants dans leurs jeux (Du genre : « On dirait que tu serais le gendarme et moi le voleur »).
Exemple :
«  Chérie, on dirait que quand je te dis que je t’aime ça serait pour te dire que j’ai des battements de cœurs et des étincelles devant les yeux. Tu veux bien ?
- Oui mon amour : « amour » ça voudrait dire que c’est toi et toi seul qui me fait ça. 
- Alors, quand je rêve de toi et que je me réveille le matin dans des draps tout mouillés, ça veut-il dire que c’est amour que j’aime ?
- Euh… »
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(1) « Aimer - Verbe transitif. L'obj. désigne une pers. ou un être assimilé à une pers.; l'accent est mis sur le lien affectif]
a) [Le subst. correspondant est amour]
− [Avec une idée de lien moral et/ou spirituel]
                 -[L'obj. désigne des membres de la famille naturelle]… (CTRL)

Monday, October 12, 2015

Citation du 13 octobre 2015

Sans doute vous arrive-t-il parfois de vous arrêter … dans ces lieux qu'on appelait autrefois des lieux d'aisance ou des commodités devenus, sous la pression hygiéniste, des vécés ou des toilettes.
Didier Martz – Ainsi va le monde n° 301
Voilà : lisez cette chronique de mon ami Didier Martz, vous verrez qu’outre une réflexion sur les miroirs (évoqués hier) il pose une question bien dérangeante : comment nommer les endroits dédiés à la satisfaction des besoins naturels tels que défécation et miction ? Les lieux d’aisance ? Les commodités ? les vécés ? Les toilettes ? Tout cela relève soit de la métaphore, soit de la métonymie, jamais d’un terme uniquement réservé à cet… endroit.

- C’est vrai, j’avais pensé à « latrines », mais je constate qu’il s’agit là encore d’un lieu tel que des bains publics où on pouvait soulager bien des besoins naturels. (1)
Alors, consultons un dictionnaire des synonymes : Latrines : cabinet, cabinets, feuillées, fosse d'aisances, lieux d'aisances, toilettes, vespasienne, water-closets, W.C. (Crisco – Dictionnaire des synonymes). On le voit, nous sommes toujours dans le même registre : aucun terme « propre » (!) n’est jamais utilisé pour désigner ces endroits ; on ne trouve que des termes argotiques ou vulgaires (les « chiottes », les « pissotières »).
La question est alors : pourquoi ? Oui, on peut comprendre que l’argot reprenne les fonctions jugées basses et vulgaires du corps humain ; mais pourquoi pas d’équivalent dans un niveau plus relevé du langage ?
Est-ce à dire que nous n’en avons pas besoin ? Mais alors pourquoi avoir pléthore de vocables pour désigner le fait de manger ou de boire – voire même de coïter (ou « copuler » : celui-là, il dit bien élégamment ce qu’il veut dire !). J’ai une hypothèse qui ne vaut pas grand chose, mais elle a l’avantage d’exister : c’est qu’il nous faut ajouter un plaisir à l’évocation de ces choses cochonnes. Et ce plaisir c’est celui de la langue. Je veux dire : c’est le plaisir de la métaphore, du tour rhétorique subtil et imprévu qui va enjoliver la chose évoquée. Parce qu’autrement, il se pourrait que notre bouche fut souillée par les mots qui y passent et qu’on soit obligé (comme pour les petits enfant qui ont proféré des « dirty words ») de nous laver la bouche avec du savon.
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(1) Latrine – Empr. au lat. de l'époque impériale latrina : bains ; lieux d’aisances (Gaffiot – Dictionnaire latin français)

Wednesday, August 12, 2015

Citation du 13 aout 2015

Je suis l’alpha et l’Omega
Apocalypse 22-13
abc.xyz.com : un nom de domaine original
Les Echos (lire ici)
Le Seigneur-Dieu n’avait besoin que de deux lettres pour se définir. Google en prend 6 : vous apprécierez la modestie ! Même si ces lettres sont déjà utilisées par BMW comme le souligne l’article cité, il n’en reste pas moins qu’elles marquent la volonté de la holding Google de changer de nom et de se rebaptiser « alphabet » (également possédé par BMW). Alors que, dit-on, le mot « Google » avait été dérivé de « googol », terme mathématiques signifiant « 10100 » (voir ici), sans doute pour évoquer les « Big data », voici que les 26 lettres de l’alphabet suffisent maintenant pour cette entreprise géante.
Pourquoi ce changement ? Reprenons l’Apocalypse : Dieu nous dit : « Je suis l’alpha et l’oméga » – Si je peux me permettre un commentaire, ça signifie : « il n’y a rien avant l’alpha, il n’y aura rien après l’oméga. En revanche il y a un nombre incalculable de combinaisons de ces 26 lettres dans des mots, des textes de longueur indéfinie. »
Et au fond, c’est bien vu : les big data sont ainsi évoqués grâce à ces combinaisons inépuisables des chiffres (les « digits ») et aussi des lettres.
Maintenant, le remplacement dans le nom de la holding des chiffres par les lettres, en dehors de l’intérêt purement entrepreneurial, nous offre un gain essentiel : les lettres peuvent toujours avoir un sens, alors que les nombres n’en ont pas. Et ça, pour nous usagers humanistes, c’est plutôt sympa.
o-o-o
Une anecdote pour finir : un collègue agrégé-philo vitupérait un jour l’implantation, des ordinateurs dans les lycées : « Un ordinateur, disait-il, ça marche avec des zéros et des uns. On ne fait pas de la pensée avec des zéros et des uns ! »
J’avais trouvé ça très bête – mais je découvre maintenant que c’est lui qui avait raison.

Merci Google Alphabet !

Thursday, July 23, 2015

Citation du 24 juillet 2015

"Le docteur Cottard ne savait jamais d'une façon certaine de quel ton il devait répondre à quelqu'un, si son interlocuteur voulait rire ou était sérieux. Et à tout hasard il ajoutait à toutes ses expressions de physionomie l'offre d'un sourire conditionnel et provisoire dont la finesse expectante le disculperait du reproche de naïveté, si le propos qu'on lui avait tenu se trouvait avoir été facétieux." (C'est moi qui souligne)
Proust – Du côté de chez Swann

Je répète, afin qu’on prenne le temps de lire correctement ce membre de phrase : « un sourire conditionnel et provisoire dont la finesse expectante le disculperait du reproche de naïveté, si le propos qu'on lui avait tenu se trouvait avoir été facétieux ».
Les linguistes ont l’habitude d’expliquer que l’on peut dire tout ce que l’on veut dans n’importe quelle langue, mais que les différences entre celles-ci viennent du nombre de mots nécessaires pour le faire.
La preuve : voyez combien de périphrases vous allez devoir utiliser pour dire la même chose que Proust dans un langage moins soutenu. Tiens, rien que l’adjectif « expectant » : combien de mots pour dire l’attitude à la fois en attente de ce qui va suivre tout en insinuant  en même temps l’existence d’un sous entendu ?
Mais cela, c’est vrai de toute littérature un peu relevée. Chez Proust, il y a plus : voyez donc cette phrase dont on ne sait pas si elle va se terminer un jour, si après la virgule – n’importe la quelle – la période  ne va pas se poursuivre indéfiniment ? Si elle ne va pas s’ouvrir d’une parenthèse dont on cherchera en vain dans le bas de la page la fermeture – rejetée plus loin, beaucoup plus loin ?
D’ailleurs, je viens d’employer le terme « période » mais je ne sais même pas si c’est le mot qui convient. J’ai l’impression que les phrases de Proust sont des labyrinthe ou des gouffres sans fond : on peut y entrer, on n’est jamais sûr d’en sortir (1). Alors que la  période par sa structure, par son rythme, nous conduit vers une fin qu’on imagine en apothéose, la phrase proustienne  ne porte pas la promesse de finir un jour.
Chez Proust, les phrases sont interminables dans leur texture même.
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(1) Sables mouvants à la Hugo – Voir ici.

Thursday, May 07, 2015

Citation du 8 mai 2015

Il existe, dans le domaine sentimental, une virginité des mots ; ils la perdent non d'être prononcés, mais entendus une première fois.
Jean-Marie Poirier

Tu peux m’ouvrir cent fois les bras / C’est toujours la première fois
Jean Ferrat – Chanson

Tous les amoureux le savent : en amour ce qui compte, c’est d’en être à la « la première fois ». Première rencontre, premier amour ; la première à qui je dis : Je t’aime ; la première à qui j’offre une rose à la fin du repas… Enfin, « première fois » : par tout à fait. Ce qui compte, c’est de l’entendre une première fois, de la bouche de cette personne-là.
Mais ça ne suffit pas encore : comme le dit Jean Ferrat, c’est cent fois que l’aimée peut nous surprendre en nous prenant dans ses bras. Et alors, pourquoi pas en nous disant « Je t’aime » ?
Du coup, la question soulevée par nos citations est : cette jouissance de la virginité est-elle morte d’avoir été, ou bien revient elle à chaque fois ?

- Pour ma part, j’aurais tendance à faire de cette capacité des mots (et des situations) à se régénérer un critère de distinction entre le sentiment et l’amour. Car quand quelqu’un nous dit « Je t’aime », ce n’est sûrement pas la première fois qu’on l’entend. Mais c’est la première fois que ça m’est dit par cette femme-là – celle-ci et pas une autre !
- Mais, oui ! C’est sûr, je l’ai bien entendu, je le sais présent avec certitude, je peux le crier au monde entier : Elle m’aime !
Bref, avec le sentiment, on est dans le registre informatif, il s’agit d’une propriété permanente de cet être qui est là, devant moi. Alors, bien sûr, à quoi bon le répéter ?
- Chéri, je t’aime !
- Oui, je sais tu viens de me le dire il y a pas 5 minutes…
Ah oui ! Apprendre de la femme que j’aime qu’elle m’aime aussi, quel bonheur ! Mais il n’y a pas que ça : en amour, ces mots-là ne sont pas descriptifs ; ils sont performatifs. Autrement dit, ils font quelque chose de plus qu’informer : en eux mêmes, ils sont une action – et les répéter, c’est réitérer non une situation, mais un acte. Je t’aime, dit par cette bouche charmante, avec cet éclat humide dans les yeux…
- Ah ! ce regard qui me possède et m’attire à la fois. Oui, ça, c’est toujours la première fois.

Tant qu’on s’aime.