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Friday, June 16, 2017

Citation du 17 juin 2017

Tout ce que j’ai le droit de faire est-il juste ?
Sujet de philo – Bac série L 2017
Chaque année les candidats qui préparent le bac se demandent ce qui, dans l’actualité, pourrait susciter un sujet de philo et donc qu’est-ce qu’ils pourraient anticiper dans leurs révisions. Ils ont en général tort, pour une raison imparable : les sujets sont choisis en décembre et les épreuves ont lieu en juin. Entre temps, l’actualité peut fort bien changer – et on constate que c’est bien ce qui se passe.
Pourtant, il arrive que des évènements d’actualité se répètent à une cadence assez rapide pour que l’actualité de novembre, oubliée en janvier redevienne préoccupante en mai-juin.
Ainsi de « Tout ce que j’ai le droit de faire est-il juste ? », sujet dans lequel chacun aura reconnu une allusion aux affaires de monsieur Fillon.  Lorsque monsieur Fillon a dit : « ce que j’ai fait n’est pas illégal, donc j’avais le droit de le faire, donc je n’ai rien à me reprocher », on a eu un sursaut : cette dernière coordination allait-elle de soi ? Et puis, dire que ce qu’on fait est « juste », ça veut dire quoi ? Peut-être simplement que c’est approprié, et que l’acte tombe bien en place, juste au bon moment, au bon endroit. Mais est-ce que ça veut dire que c’est juste en tant moralement souhaitable ?

Ce fut aussi, ne l’oublions pas, le débat lors des évènements de Charlie-Hebdo sur la question des blasphèmes : permis et pourtant considérées par certains comme violences intolérables. On a vu alors qu’il fallait distinguer le légal du moral. Si mon comportement agresse mon semblable, alors même qu’aucune loi ne l’interdit, il n’est pourtant pas moral de le faire : je peux blasphémer tant que je veux… à condition que personne n’en souffre. A moins de le faire dans l’intention de nuire, mais là ce n’est déjà plus légal.


Ajoutons que la philosophie est capable de soulever des problèmes qui échappent à l’écoulement de l’histoire et qui restent donc d’actualité en tout temps : il y a à peine un mois, les candidats de Pondichéry ont planché sur un texte d’Alain de 1925 qui justifie le « dégagisme » en tant que garantie de la démocratie (si vous ne me croyez pas, aller voir ici).

Wednesday, February 18, 2015

Citation du 19 février 2015

Un homme seul propose la loi que tous acceptent ; souvent même un seul décide quand plusieurs délibèrent. (Lire la citation complète ci-dessous)

Louis de Bonald – Du divorce. (1801) – Lire ici.
Commentaire I
Insistons d’abord sur l’aspect le plus actuel : Bonald intègre ainsi dans son exposé l’adage bien connu : Tous délibèrent – Un seul décide.
On peut donc voir dans ce principe l’application de l’idée que la pluralité des avis débouche sur la cacophonie, l’anarchie, l’impuissance qui ruine les pays qui y succombent. C’est ainsi que les hommes veulent être gouvernés par un seul (1) – et donc Bonald affirme que la démocratie ressemble à une monarchie, la stabilité en moins.

Mais aujourd’hui, en février 2015 la problématique est un peu différente : "Votez ma loi, dit le Premier ministre, telle que je l’ai voulue, sinon : 49.3. Vous avez délibéré: je décide." Ce ne sont pas quelques frondeurs socialistes qui vont faire – ou défaire – la loi.
Le problème est que la légitimité appartient aux députés : ce n’est pas à l’exécutif de dire ce qu’elle sera, il doit s’incliner devant la décision des représentants du peuple.  On ne peut y échapper, sauf à user de l’affrontement : soit le législatif s’incline devant la volonté du pouvoir exécutif, soit il l’emporte mais l’exécutif a le pouvoir de dissoudre l’assemblée, c’est à dire de détruire le législatif. Du coup, où est donc la légitimité des élus du peuple, si un pouvoir « subalterne » peut les chasser ?
Du Président qui dit : ouverture des magasins le dimanche ; suppression des 35 heures ; travail de nuit etc. – et des députés de gauche qui ne veulent rien y changer : qui donc a raison ?
Mais la Constitution de la 5ème République est plus retorse ; elle admet qu’en élisant aussi le chef de l’exécutif en la personne du Président de la république, le peuple lui accorde en dernière instance une légitimité qui domine toutes les autres.
Hélas, trois fois hélas : qui donc parle de légitimité ? Comme nous le montrent les députés de droite qui voudraient bien voter la loi mais n’osent le faire parce que l’opposition de vote pas les lois du gouvernement, tout cela est affaire de politique et non de gouvernance. Il s’agit de conserver son siège et voilà tout. Votons donc le 49.3 – ou pas (sinon : plus de siège)
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(1) On avait évoqué ce principe dans les citations d’Homère et d’Aristote voir ici.
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Annexe.

« Dans la société domestique ou la famille, le pouvoir est homme, il est un ; et dans la société publique ou générale appelée Etat, le pouvoir doit être homme, et il est toujours un, malgré des apparences contraires ; car un homme seul propose la loi que tous acceptent ; souvent même un seul décide quand plusieurs délibèrent. Dans toute assemblée législative, un vide le partage ; et la seule différence, à cet égard, entre la démocratie la plus illimitée et la royauté héréditaire, est que l’unité est fixe dans celle-ci, et perpétuellement mobile dans celle-là. » Louis de Bonald – Du divorce. (1801)

Wednesday, October 13, 2010

Citation du 14 octobre 2010

Ce n’est pas la rue qui gouverne.

Jean-Pierre Raffarin (en 2003, à l’occasion des grèves contre le projet de réforme des retraites)

Jean-Pierre Raffarin aurait aussi bien pu paraphraser Kant : « Votez tant que vous voudrez, mais – entre temps – obéissez ! ».

Que ça ait pu valoir du temps de Kant, soit. Mais aujourd’hui, la question n’est même plus de savoir si cette affirmation est vraie ou fausse, mais bien à partir de quand elle devient fausse.

Deux exemples :

- En 1995, Alain Juppé alors premier ministre est pris dans une vaste contestation de ses réformes (retraite, sécurité sociale). Il a alors l’imprudence de déclarer : « Je ne bougerai que s’il y a 5 millions de manifestants dans la rue » : il les a eus, et il a du bouger. Reste à lui accorder que, pour une fois, le politique n’a pas usé de la langue de bois.

- En 2006, avec le CPE (« Contrat Première Embauche » réglementant le travail des jeunes) on a vu une loi déjà votée (le 31 mars 2006) être abrogée (le 21 avril de la même année) sous la pression des manifestations. Comment éviter de voir là une forme de démocratie directe, qui s’exprime en dehors des urnes, parfois par les grèves, parfois par les manifestations, parfois par les sondages d’opinion ?

Il faut alors admettre que la légitimité se partage alors entre le gouvernement et les manifestants. Bien que la légalité reste du côté des autorités constituées, néanmoins aucun gouvernement démocratique ne peut tenir face à une contestation massive de la rue.

Mais attention : tout cela vaut en politique, là où il y a des choix à faire. Pas pour l’économie où la dure loi de la nécessité s’applique.

Si vous manifestez contre la pauvreté, c’est seulement parce qu’il y a quelque part des richesses à redistribuer.

Tuesday, May 15, 2007

Citation du 16 mai 2007

Le roi est mort, vive le roi !

Proclamation traditionnelle lors de l’enterrement du roi de France (1)

La monarchie connaissait un moment essentiel : celui de la transmission du pouvoir d’un roi à son successeur, qui avait lieu au moment des funérailles. Elle se faisait par la formule citée : « Le roi est mort, vive le roi ! »

Il s’agissait de montrer que le lien sacré unissant le Roi à sa fonction n’était pas rompu, et que le nouveau roi participait de la même légitimité, la continuité de la fonction impliquant la permanence du lien.

Nous autres républicains avons aussi la cérémonie de la passation du pouvoir d’un Président à un autre. Simplement, nous n’avons pas besoin d’attendre la mort d’un roi pour remplacer un président. C’est toujours ça de pris…

Mais l’idée est la même : il ne doit pas y avoir vacance du pouvoir. Toutefois, notre interprétation est beaucoup plus utilitariste : nous comprenons cette continuité par l’obligation que le pouvoir suprême soit en mesure de s’exercer à tout moment du fait des dangers qui menacent le pays. C’est sans doute ce qui explique que lors de l’entrevue qui accompagne la passation de pouvoir le président sortant remette les codes du feu nucléaire à son successeur (2).

Admettons que cette légende soit vraie. Et si on avait tort de ne voir là qu’une obsession sécuritaire ? Si comme pour le roi de France, on avait affaire à une réaffirmation du pouvoir absolu du monarque républicain ? Quelque chose comme l’adoubement du nouveau Prince par la prise de possession du pouvoir régalien par excellence : celui de détruire la planète. Je détiens le bouton rouge, donc je suis tout puissant ; je suis tout puissant, donc je suis le roi.

Hobbes disait que l’Etat était un « Dieu mortel » (3). Louis XIV aurait dit « L’Etat, c’est moi ».

La conclusion, nos Présidents Républicains l’ont, semble-t-il, tirée depuis longtemps.

(1) Voir cet article. A noter que ce n’est pas par snobisme que je cite Wikipedia en anglais, mais parce que l’article français est moins bien documenté.

(2) Si c’est une légende, elle a la vie dure. Voici ce qu’on raconte : au moment de l’entrevue précédant la passation de pouvoir, Giscard avait remis à Mitterrand un médaillon dans le quel était enfermé ce code. Dans l’après midi Mitterrand s’efforce de l’ouvrir ; pince, tournevis ; il y arrive finalement pour constater que le médaillon est vide. On pourrait en faire un conte philosophique.

(3) Hobbes - Léviathan, I, 17 (lire)

Tuesday, October 31, 2006

Citation du 1er novembre 2006

Quelle triste chose que sur toute la terre les gouvernements soient toujours précisément aussi coquins que les moeurs de leurs sujets peuvent leur permettre de l'être.
Alexis de Tocqueville – Correspondance
Tocqueville se méfie de la politique et des hommes : en bon héritier du siècle des lumières, il considère que la morale ne peut être séparée de la politique. Comme Kant, il estime qu’un progrès des mœurs devrait être la condition de la marche vers la démocratie. C’est la raison qui le pousse à lutter contre le centralisme, le pouvoir absolu, en bref contre le despote éclairé quelqu’il soit (monarque ou peuple souverain). « Il n'y a que Dieu qui puisse sans danger être tout-puissant » dit-il.
Dans le contexte du débat sur les « jurys populaires » destinés à évaluer le travail des élus, cette citation de Tocqueville ne manque pas d’intérêt : les gouvernements doivent être contrôlés parce qu’ils sont corrompus. Mais si le peuple qui doit les contrôler est aussi corrompu que lui, et, s’il pouvait les contrôler efficacement, alors il n’y aurait justement plus besoin de contrôle, puisque ça voudrait dire que la corruption n’existe plus.
Ce que je note, c’est qu’on se focalise sur le conflit de légitimité avec les élus que ces jurys risquent de produire et certes le sujet mérite un débat étoffé. Mais ce qu’on peut aussi légitimement se demander, c’est quelle est la compétence exigée pour participer à ces jurys. La réponse de madame Royale ne manque pas de panache : aucune compétence n’est requise pour être citoyen : le tirage au sort suffit pour opérer ce choix. Comme dans la démocratie athénienne ; comme dans les jurys d’assise. Mais les citoyens peuvent fort bien être égaux dans la médiocrité et dans la corruption. Selon Aristote comme selon Montesquieu, le principe de la démocratie, c’est la vertu. Une république de coquins n’a aucune chance de se gouverner elle-même : que des coquins contrôlent des coquins, et c’est la guerre des gangs qui nous attend.

Monday, March 20, 2006

Citation du 20 mars2006

« Nemo plus juris ad alium transferre potest quam ipse habet. » (Personne ne peut transmettre à autrui plus de droits qu'il n'en a lui-même.)

Maxime juridique

Dans la théorie du contrat, cette sentence explique l’origine du droit : l’autorité du Législateur résulte d’une délégation de pouvoir concédée par les citoyens, qui tracent ainsi la frontière entre le domaine de la loi et celui de la vie privée. Beccaria (Des délits et des peines - 1764) s’est servi de ce principe pour démontrer l’illégalité de la peine de mort. On sait comment il fut entendu ! Mais l’argument mérité d’être considéré.

Nul ne peut prétendre avoir reçu mandat pour condamner à mort un criminel, parce que ce droit que personne ne possède (« Tu ne tueras point. » c’est le présupposé de Beccaria) ne peut être délégué à quiconque. La suppression de la peine de mort est donc non motivée par des considérations humanitaires, ni au nom de la civilisation ; c’est un argument juridique qui prévaut ici.

Mais il y a d’autres arguments.

La barbarie est un bon argument. Par exemple, pour la justification par l’exemplarité de la peine de mort. On dit « qu’importe que la peine de mort ne soit pas bien fondée, il suffit que les criminels soient moins nombreux grâce à elle pour que ce soit légitime. » Mais on pourrait compléter : « Et si ce n’est pas suffisant ressortons le pal, la roue, la croix. Ce sont les anciens qui avaient raison. » La férocité des anciens temps risque de n’être plus au goût du jour.

Mais il y a aussi un argument « métaphysique » : que savons-nous de la mort à la quelle nous condamnons le criminel ? Qui donc en est revenu pour nous raconter comment ça se passe ? Certes, nous supprimons une existence à titre d’éradication du mal, ou a titre de punition pour avoir empêché de vivre une victime (Talion). Mais ce faisant, que faisons-nous ? Anéantissons-nous une existence ? Envoyons-nous un pécheur comparaître devant son Créateur ?

Et s’il était accueilli par les vierges d’Allah ?

Tuesday, February 14, 2006

Citation du 15 février 2006

Summum jus, summa injuria. (Justice extrême est extrême injustice)

Térence

Selon cette maxime juridique, on peut commettre des iniquités par une application trop rigoureuse de la loi. Faut-il y voir un pressentiment de l’affaire d’Outreau ? Voyons un peu. Un juge d’instruction et un procureur, en restant dans le cadre de la loi qu’ils servent avec zèle (summum jus), mettent en prison en toute légalité des innocents et ravagent leur vie avant même qu’ils soient jugés (summa injuria). Ça colle semble-t-il.

La justice nous dit Térence est comme un serpent qui se mord la queue : si la tête c’est la justice, la queue c’est l’injustice, et l’un n’est jamais loin de l’autre.En effet. Néanmoins le sens de cette maxime doit être complètement repensé pour coïncider avec la situation d’Outreau.

Application : dans l’affaire d’Outreau on a accusé tout le monde, juge, procureur, média ; tout le monde sauf nous. Nous, le brave peuple, qui crie à l’extrême injustice, quand la justice n’est pas extrême. Car il nous faut du crime, même s’il n’y en a pas (ou : pas autant qu’il faudrait) : en effet sans crime, pas de coupable, et sans coupable, pas de châtiment ; or, la justice, pour nous les braves gens, c’est le châtiment.

Ce n’est donc pas l’application stricte de la loi qui forme le terreau de cette affaire ; c’est le désir de vengeance ; il y a des pédophiles, on le sait, mais où sont-ils ? On nous en signale toute une bande, bien organisés et bien répugnants. Qu’on les pende ! On est plus du côté du lynchage que de celui de la justice.

Et si les pédophiles manquent à l’appel, on se fera le juge.