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Thursday, March 18, 2010

Citation du 19 mars 2010

Confronté à une épreuve, l'homme ne dispose que de trois choix : 1) combattre ; 2) ne rien faire ; 3) fuir.

Henri Laborit – Eloge de la fuite

[Le loup] nous regarde encore, ensuite il se recouche, / Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche, / Et, sans daigner savoir comment il a péri, / Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

Alfred de Vigny – La mort du Loup

La fuite – 1

Que faire devant une épreuve redoutable ? 1) combattre ; 2) ne rien faire ; 3) fuir. Faut-il convoquer Henri Laborit pour établir une telle banalité ?

Tentons d’établir une hiérarchie entre ces différents procédés.

1 – Courage, fuyons ! La fuite n’est pas seulement une attitude conservatoire (voir l’exemple du voilier confronté à la tempête), mais aussi nous explique Laborit, c’est le meilleur moyen d’éviter le stress.

2 – Combattre quand la fuite est impossible est en effet le second moyen de réagir en face d’une épreuve redoutable, comme nous le montre l’animal acculé qui ne peut plus fuir.

3 – Mais, si la lutte devient inutile, alors il se laissera mourir sans bouger.

--> Que dire d’autre ? Que c’est justement cette dernière possibilité qui surprend le plus : ne rien faire – n’est ce pas tout le contraire d’une solution ? Ne doit-on pas fuir la passivité quelle que soient les circonstances ?

Libre à chacun de refuser une telle attitude – mais rappelons nous la Mort du loup : au moment de mourir il se recouche, lèche le sang répandu sur sa bouche, / Et, sans daigner savoir comment il a péri, / Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

Voilà le point important : si nous avons résisté à la suggestion de Laborit, c’est que mourir sans combattre, même si ce combat est inutile, même s’il est plus « confortable » de mourir ainsi nous paraît la lâcheté suprême. Mais voilà le correctif qu’il faut ajouter avec Vigny : mourir sans combattre, c’est aussi mépriser ses assassins, c’est leur signifier qu’ils ne sont pas assez importants pour qu’on leur fasse l’aumône d’un geste de défense.

Monday, November 27, 2006

Citation du 28 novembre 2006

Sommes-nous si intéressants que nous devions infliger notre présence au monde futur à travers celle de notre progéniture ? Depuis que j'ai compris cela, rien ne m'attriste autant que cet attachement narcissique des hommes aux quelques molécules d'acide désoxyribonucléique qui sortent un jour de leurs organes génitaux.

Henri Laborit - Éloge de la fuite

Laborit fait sans doute allusion ici aux thèses néo-darwiniennes selon les quelles le ressort secret de tout être vivant (la volonté de vivre de Schopenhauer) est de diffuser ses gènes à travers sa descendance : l’homme recherche la femme féconde, la femme cherche l’homme robuste, chacun veut faire des enfants et qu’ils survivent pour engendrer à leur tour, ce qui veut dire : transmettre les gènes qu’ils ont reçu et ainsi perpétuer leurs aïeux. La science a relayé la morale, qui depuis longtemps fait de la fécondation la justification de la sexualité.

Faut-il donc se soucier « du plat souci de la propagation de l’espèce » ? L’expression est de Sade, dont on sait qu’il ne considérait pas que le but de la vie était de procréer. Si on se tourne vers la Bible, on voit qu’effectivement la propagation de l’espèce est bien la justification de la sexualité : tout la monde connaît l’onanisme, presque tout le monde sait qu’on fait ici allusion au « péché d’Onan » (Genèse 38 :7 et 9). Mais contrairement à ce qu’on croit, il ne s’agit pas vraiment de satisfaction solitaire. Voici l’histoire : Onan avait reçu l’ordre du Patriarche Juda - son père - d’épouser Tamar - sa belle-sœur - qui était devenue veuve sans avoir eu d’enfant, afin de lui donner une descendance. Supposez que votre belle-sœur soit une mocheté ou que son caractère soit hyper-toxique : que faites-vous ? Hé bien, Onan, en présence de la dame, s’est masturbé, montrant ainsi qu’il préférait répandre sa semence sur le sol plutôt que de la féconder : l’onanisme est d’abord le refus de la procréation (1).

Généralisons : on comprend bien que ce refus soit un abominable péché parce que qu’il consiste à désobéir au Seigneur ; mais on ne peut oublier que la revendication d’Onan soit d’abord celle du droit de décider par lui-même d’engendrer ou de ne pas engendrer. Au fond, il s’est trouvé dans la même situation que les femmes qui ont revendiqué le droit à la contraception.

Avec Onan, la première méthode contraceptive de l’histoire humaine apparaît : c’est la masturbation.

(1) Quant à ce qu’il advint d’Onan, sachez que le Seigneur-Dieu l’a occis pour lui avoir désobéi. Mais l’histoire n’est pas finie : Tamar se déguise en prostituée, séduit Juda (= son beau-père) et conçoit ainsi un enfant. Croustillantes les histoires bibliques, hein ? Quand au péché des habitants de Sodome, je vous raconterai ça une autre fois.

Tuesday, August 15, 2006

Citation du 16 août 2006

Se révolter, c'est courir à sa perte, car la révolte, si elle se réalise en groupe, retrouve aussitôt une échelle hiérarchique de soumission à l'intérieur du groupe, la révolte seule, aboutit rapidement à la soumission du révolté... Il ne reste plus que la fuite."

Henri Laborit - Éloge de la fuite

Courage, fuyons… La stratégie de l’affrontement ainsi disqualifiée, Laborit ferait-il l’apologie de la lâcheté ? Car même si vous trouvez un mot un peu plus présentable pour nommer cette attitude, le fait de laisser le champ libre à l’agresseur reste une attitude d’abandon et de capitulation. Quant à ceux qui appelleront la non-violence de Gandhi à la rescousse (1) je dirai qu’elle relève de la révolte (=résistance) que Laborit refuse ; de plus elle est périlleuse, et la thèse est que justement c’est la vie qui est la valeur suprême ici.

C’est la difficulté du pacifisme, et j’en donnerai trois exemples :

- Garcin, le « héros » que Sartre met en scène dans Huis clos : est-il un pacifiste qui fuit sa patrie en guerre pour témoigner de la nécessité de la lutte pacifique, ou bien un déserteur, fuyant lâchement son devoir et qui a mérité son sort : 12 balles dans la peau ?

- C’est aussi le thème de la chanson de Brassens (2) : «Mourrons pour des idées, d'accord, mais de mort lente ».

- Et, pour ceux qui se rappellent la Guerre froide, et le slogan pacifiste des jeunes allemands de l’ouest : « Plutôt rouge que mort ! ».

Bref : mieux vaut être un lâche vivant qu’un courageux héros mort. « La vie, dit Brassens, est notre seul luxe » ; rien ne peut justifier de la sacrifier.

Supposons que cette attitude soit généralisée à l’espèce ; selon la loi darwinienne de la lutte pour la vie, n’auront survécu que les lâches qui ont su protéger leur existence et qui ont de ce fait pu se reproduire ; les braves, quand à eux, périssent au champ d’honneur avant d'avoir pu assurer leur descendance. Nous sommes donc, vous et moi, des fils et des filles de fuyards…

Peut-on condamner la fuite si la nature elle-même la choisit pour propager l’espèce ?

(1) Avez-vous constaté comme moi que personne n’en parle plus aujourd’hui ; pourquoi donc ? Ce ne sont pourtant pas les conflits qui manquent.

(2) Mourir pour des idées : à retrouver par exemple à http://www.paroles.net/chansons/18810.htm