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Monday, December 18, 2017

Citation du 19 décembre 2017

Le croyant qui ne macère pas sa chair par une abstinence appropriée, qui la nourrit de vices et de concupiscences, assimile la graisse des péchés, et, en face de Dieu, il devient un rebut putride.
Hildegard von Bingen
La Citation-du-jour poursuit une réhabilitation des plaisirs de la vie, rudement attaqués par le puritanisme ambiant.
Pour un éloge du gras.-
Il y a selon Hildegard von Bingen une diététique  qui sanctionne la vertu et les vices : alors que les macérations et l’abstinence purifient le corps, les vices viennent le surcharger de mauvaises graisses. Un homme nourri de ces mauvaises choses devient « un rebut putride », comme une viande avariée repêchée par un SDF dans les poubelles du supermarché.


Les glaneurs de poubelle (vu ici)

Hildegard cherche-t-elle simplement, par une métaphore bien sentie, à nous dégouter du vice, ou bien faut-il prendre au sérieux l’identification de celui-ci à la graisse ?
Déjà, rappelons ce à quoi elle nous invite : la macération de la chair, autrement dit :
            Macération : − Relig. souvent au plur. Pratique d'ascétisme, privations, mortifications que l'on inflige à son corps, par esprit de pénitence, pour soumettre la chair à l'esprit. (CNTRL)
Il s’agit donc bien d’assainir ce corps par la privation de façon qu’il soit soumis à l’esprit et non qu’il se gouverne lui-même selon ses désirs et ses plaisirs. Et pour obtenir cette purification et cette soumission, il faut lui refuser ce qu’il recherche, à savoir les bonnes choses, au nombre du quel le gras figure en bonne place. D’ailleurs s’il y a de la mauvaise graisse on imagine sans peine qu’il n’existe aucune bonne graisse.

--> Quoi ? Le gras est-il vraiment une mauvaise chose ? En tout cas, cette affirmation est une des rares qui, venue des lointains siècles d’abstinences religieuses, soit encore entendue aujourd’hui.
- Oui, il y a un tabou du gras.
- Oui, on vend des charcuteries sans gras du tout, comme du saucisson maigre.
- Oui, la moindre recette qui « marmitonne » sur le net ment sur la quantité de graisse utilisée pour la préparation : une cuillère à soupe d’huile d’olive pour assaisonner toute une salade, pour faire revenir le rôti de veau – quand ce n’est pas pour monter la mayonnaise.

… L'heure du Réveillon approche, mes frères ! Allez cueillir les orties qui serviront à faire votre potage de minuit pour la Sainte Nuit de Noël.

Friday, October 03, 2014

Citation du 4 octobre 2014



Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.
Voltaire - Candide

On prend souvent l’affirmation de Voltaire pour de l’ironie : si notre monde est le meilleur possible, alors qu’aurait-ce été s’il avait été le pire ? Certes, mais ça ne sert à rien, car il est contraire à la Bonté divine de l’avoir fait moins bon qu’il était possible ; et cette bonté en a limité la perfection parce qu’autrement elle n’eut pas été.
Nous voici donc en possession d’une clef : chaque imperfection a sa raison d’être qui est de rendre possible une autre perfection – car sinon Dieu ne l’eut point permise : utilisons-la pour interpréter notre monde.
- Hésitations et tergiversations du  pouvoir : nécessaire pour laisser aux citoyens le temps de râler et de faire connaitre leur désapprobation – et non mollesse d’impuissant.
- Réduction du service public (bureaux fermés, Urgences hospitalière avec des délais pas possibles, etc.) : utiles pour nous permettre de réfléchir : avons-nous vraiment besoin de ces services ? Ne pouvons-nous pas faire nous-mêmes ce que nous demandons à l’Etat ? La Police tarde à venir ? Qu’importe : munissons-nous d’un gros calibre et faisons le travail nous-mêmes.
- Pensions de retraite qui réduisent comme peau de chagrin : moyen de comprendre que les retraites à 65 ans c’est fi-ni ! Désormais, si vous souhaitez ne pas crever de faim, allez laver les voitures de vos voisins jusqu’à 75 ans. En plus ça va vous permettre de garder des contacts sociaux qui manquent tant à nos vieillards aujourd’hui.
- Impôts astronomiques ? Là encore, c’est une disposition heureuse qui nous conduit à l’ascétisme que bien des sages nous envieraient s’ils revenaient aujourd’hui parmi nous. On raconte que Socrate, traversant le marché de l’agora, disait à ses disciples : Que de choses dont je n’ai pas besoin ! Nos petits retraités feront de même rien qu’en considérant leur pension – Et encore seront-ils heureux si c’est seulement en traversant le Salon de l’automobile et non  le marché aux primeurs.

Thursday, February 27, 2014

Citation du 28 février 2014


…il est également vrai de dire que, toutes choses égales, ceux qui savent manger, sont comparativement de dix ans plus jeunes que ceux à qui cette science est étrangère. Les peintres et les sculpteurs sont bien pénétrés de cette vérité, car jamais ils ne représentent ceux qui font abstinence par choix ou par devoir, comme les avares et les anachorètes, sans leur donner la pâleur de la maladie, la maigreur de la misère et les rides de la décrépitude.
Brillat-Savarin – Physiologie du goût, 1825, p. 146.
Abstinence : on la pratique couramment pour recouvrer ou conserver la santé.
Oui, mais : et si elle était  mauvaise pour la santé ; en particulier pour ceux qui font un régime impliquant des privations alimentaires ? Les peintres dit Brillat-Savarin représentent ceux qui font abstinence … comme les avares et les anachorètes, avec la pâleur de la maladie, la maigreur de la misère et les rides de la décrépitude. Brrr…
Vérifions :
La tentation de Saint-Antoine de Jérôme Bosch.
Bien difficile de contredire Brillat-Savarin : pour être en bonne santé, il faut manger à sa faim, boire à sa soif, copuler au printemps, faire la sieste en été, etc… Dépenser – se dépenser – et consommer : voilà un principe frappé au coin du bon sens et qui ne demande pas de longues méditations pour être entendus.
Pourtant s’il faut encore et encore le répéter, c’est parce qu’une tendance adverse, nourrie (si l’on peut dire) par des principes moraux ou religieux nous enseigne le contraire.
Pourquoi se fatiguer à suivre des régimes compliqués ou privatifs, si ce n’est parce qu’une certaine transcendance les protège ? Tous les régimes ne sont pas de ce gabarit, mais certains ont bien une résonnance religieuse : ne pas ingérer – et ne pas faire ! –  ce qui risque de nous transformer de façon mauvaise.
1 – Ne pas consommer de nourriture impure sous peine de devenir soi-même impur ; ou alors éviter ce qui d’une façon ou d’une autre, nous mettrait en contradiction avec les lois de l’Univers. Telle était la macrobiotique des années 60 qui visait à maintenir en nous l’équilibre entre le Yin et le Yang. L’avantage étant que ça maintient la santé : on se doute que bâfrer comme un porc, ça n’est pas non plus très bon, et que Brillat-Savarin doit apporter des correctifs à son principe sous peine de voir ses adeptes succomber à des crises de goutes.
Pourtant, manger selon les exigences de notre nature – obéir à ses besoins, suivre ses désirs : quoi de plus simple ? Faut-il donc une science comme le dit Brillat-Savarin ?
Oui, certes, car on voit bien que suivre les préceptes macrobiotiques, ça pose la question de savoir à quelles abstinences il faut se soumettre : c’est qu’il est bien difficile de suivre la nature si ce n’est pas seulement notre nature, mais celle dans laquelle nous sommes intégrés.
2 – Quant à savoir à quel moment il est impur de copuler, on sait que le Carême est une période où forniquer risque d’engendrer des enfants lépreux.
A propos : le Carême 2014, c’est pour bientôt (1) : il ne va pas falloir trop trainer si vous voulez éviter d’avoir beaucoup de courrier en retard…
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(1) Le carême débutera le 5 mars 2014, jour du mercredi des Cendres et se terminera pour Pâques le dimanche 20 avril 2014.

Tuesday, October 15, 2013

Citation du 16 octobre 2013


Les compartiments non-fumeurs sont toujours moins garnis que les autres: un ascétisme même inférieur procure de l'espace aux hommes. Lorsque nous vivons en saints, l'infini nous tient compagnie.
Ernst Jünger – Jardins et routes (1942)

Lorsque nous vivons en saints, l'infini nous tient compagnie… Quelle belle formule ! Admettez qu’elle est un peu gâchée par l’exemple qui lui sert d’illustration, mais je n’ai pas voulu l’en isoler : l’important est de comprendre que la solitude de l’ascète commence très tôt – ou très bas. Là où nos contemporains répugnent d’aller, là est le lieu où se situe l’infini des saints.
Remarquons d’abord que cette solitude est secondaire, qu’elle est un effet latéral de l’ascétisme : la foule ne se bouscule que pour la jouissance, elle fuit les privations. Mais remarquons également que l’ascétisme n’est jamais qu’un moyen pour entrer dans cet infini de la spiritualité. C’est lui qui va nous intéresser ici.
- Quel est donc l’infini qui tient compagnie aux saints ? La réponse est évidente : c’est l’infini divin.
Et donc on en tire la conséquence : c’est dans la solitude que le saint entre en tête à tête avec Dieu. Le profane s’impose dans la foule – que dis-je ! même pas dans la foule : dans le tête-à-tête avec l’autre-qui-n’est-pas-Dieu. On peut d’ailleurs le vérifier dans l’histoire sainte : c’est dans le désert que les premiers moines ont rencontré Dieu : c’est pour cela qu’ils se sont faits ermites.
Oui, mais voilà : il y a sans doute plusieurs façons de rencontrer Dieu et beaucoup ont voulu le rencontrer dans leur prochain. Ils se sont sanctifiés en aidant les plus pauvres, voire même en soignant les pestiférés.
Mais plus original : saint François d’Assise a su retrouver Dieu au contact les oiseaux du ciel – ainsi Giotto  nous le montre prêchant aux oiseaux.


N.B. Non, Saint François ne donne pas de graines aux pigeons : il leur parle. Que leur dit-il ? Pour le savoir, le mieux est encore d’écouter Liszt.

Sunday, February 26, 2012

Citation du 27 février 2012

L'homme est le seul animal qui accepte de mourir pourvu qu'il en tire un plaisir (stupéfiants, alcool, etc.).

Boris Vian

Incroyable le nombre de philosophes qui se sont décarcassés pour découvrir la caractéristique qui permettrait de distinguer l’homme de l’animal (ce qu’Aristote appelait « la différence spécifique ») : la parole, le rire, l’âme, les échanges économiques, tout y est passé…

Tout ? Non pas, car voici encore une autre différence peut-être la plus significative : l'homme est le seul animal qui accepte de mourir pourvu qu'il en tire un plaisir. Autrement dit, on empile deux caractères spécifiques l’un sur l’autre : le premier, l’homme se sait mortel (1) et, deuxièmement il veut jouir sans entraves. Qu’importe donc que le plaisir menace notre survie : l’homme est le seul être au monde capable de dire : « Plutôt mourir que vivre une vie sans jouissance ».

Comment vérifier une pareille assertion ? Peut-on faire le tour de tous les cas, de toutes les époques, de tous les hommes ?

--> On peut au moins la tester sur l’exception : si il y au moins un cas où elle ne se vérifie pas, un cas où l’irrésistible attraction du plaisir ne joue pas, alors notre affirmation qui prétend valoir pour « tous » les cas est fausse.

Et donc : que dire de saint Antoine ? Le pauvre (futur) saint au fond de son désert est assailli de visions licencieuse qui devraient rendre fou de désir notre ermite. Mais il résiste comme nous déjà l’avons vu (2), comme si le plaisir que lui promet le démon ne pouvait avoir de prise sur lui.

Il y aurait donc au moins un homme qui résisterait au plaisir ? Et qui plus est un saint homme qui réalise en lui la quintessence de l’humain – de sorte que l’homme qui résiste au plaisir serait l’homme le plus parfaitement humain ?

Peut-être…

Mais, il y en a qui froncent le sourcil. Des gens qui disent avec Pascal, n’est-ce pas, qui veut faire l’ange fait la bête. Et donc que notre ermite, si ça se trouve, ne refuse le plaisir de la chair que parce qu’il trouve de quoi jouir mille fois plus avec les souffrances qu’il s’inflige.

Une bête ? Peut-être seulement un pervers.

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(1) Ici même, une récente discussion nous permis d’apprendre qu’il partage néanmoins ce pouvoir avec le cochon.

(2) Voir le tableau de Félicien Rops, ici.

Friday, September 18, 2009

Citation du 19 septembre 2009

Les vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler de n'être plus en état de donner de mauvais exemples

La Rochefoucauld – Maximes

Voilà une maxime bien classique au point qu’elle a même été reprise dans une célèbre définition de mots croisés… (1)

Parce qu’au fond, l’idée est bien connue : le vieillard ne supporte pas son impuissance parce qu’elle n’est pas partagée par les plus jeunes.

- Kévin, fais bien attention ! Les jeunes filles tu sais c’est souvent comme un beau fruit : on a envie de mordre dedans, mais l’intérieur est peut-être pourri, et ça, vois-tu c’est vraiment dangereux. Au moins, sors couvert, Kévin !

Cette maxime est violemment amorale, puisqu’elle suppose non seulement que les bons préceptes n’ont pas de poids quand les forces vitales pousse l’instinct à l’action, mais encore – et c’est bien sûr le pire – que les préceptes ne sont choisis que comme un frein suscité par la jalousie, qui est un vilain défaut, et non par la considération des valeurs.

Pourquoi adhérons-nous à une morale ascétique (puisqu’on suppose que c’est de celle-là qu’on parle ici) ?

Les ascètes sont-ils seulement ceux qui ne renoncent à rien, parce qu’ils n’ont plus rien à quoi renoncer ?

Nietzsche distinguait deux formes d’ascétisme : celui qui est animé par la haine de la vie, dont parle ici La Rochefoucauld ; et celui qui est destiné à dresser l’animal humain.

Car l’ascétisme ça peut être aussi cela : forcer les instincts à obéir à la volonté au lieu de soumettre celle-ci à ses fantaisies.

Parce que si vous le ne faites pas, alors c’est le désordre.

Celui que décrit si poétiquement Grand corps malade dans son délicieux poème intitulé : ma tête, mon cœur et mes couilles. (Si vous ne connaissez pas : vidéo ici)

Notez quand même que Grand corps a manifestement pompé son slam chez Platon (cf. la tripartition de l’âme dans République, IX, 571a et s.) (2)


(1) La quelle ? Mais si ! Rappelez-vous : Est rigide quand le reste ne l’est plus – en 8 lettres

Et la réponse est : principe.

(2) Il s’agit de diviser l’âme en trois parties ; la partie raisonnable (la tête), la partie irascible (le cœur), et la partie concupiscible (les couilles). Voir le texte ici

Monday, May 26, 2008

Citation du 27 mai 2008

Dans toute morale ascétique, l'homme adore une part de soi-même sous les espèces de Dieu, et il a besoin pour cela de changer en diable la part qui reste...

Nietzsche - Humain, trop humain

Que l’idéal ascétique soit pour Nietzsche essentiellement issu de la haine de la vie, et que la haine de la vie ait partie liée avec la haine de soi-même, voilà ce que nous ne discuterons pas ici.

Par contre nous retiendrons essentiellement que l’homme ne peut se déifier sans se diaboliser en même temps.

Nous avons ici quelque chose d’un peu plus clair que l’affirmation pascalienne « Qui veut faire l’ange, fait la bête », car ce n’est pas à une alternative, mais à une dualité permanente que renvoie Nietzsche.

J’entends bien que pour celui qui n’est pas contaminé par la morale ascétique, l’homme n’est ni Dieu ni Diable. Mais c’est que simplement il peut s’accepter avec ses aspirations morales et ses cruautés toutes ensembles, sans avoir la nécessité de rejeter les unes au profit des autres.

Car c’est cela que Nietzsche nous propose : acceptez vos contradictions, elles font partie de la vie.

Mais une vie sans idéaux, n’est-ce pas la vie d’un pourceau ? Et l’absence d’efforts ne fait-il pas de l’homme un être mou et velléitaire, c’est à dire tout sauf un surhomme…

Peut-on vivre sans ascétisme ? Sûrement pas, et Nietzsche le sait.

Car n’oublions pas que Nietzsche a aussi valorisé l’ascétisme en tant qu’il permet de dresser la bête humaine, qu’il permet de renvoyer à leur place nos craintes et nos tremblements, comme on renvoie un chien fourbe dans son chenil. C’est que, comme le rappelle Deleuze, chez Nietzsche, ce qui importe c’est la force qui s’empare des valeurs. L’idéal ascétique peut être aussi au service du "maître" qui s’élève grâce à lui.

C’est à cette condition que l’homme deviendra non pas un Dieu, mais un « surhomme ».