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Sunday, December 31, 2017

Citation du 1er janvier 2018

Désirez peu : qui ne souhaite rien est aussi riche que celui qui jouit de tout ; qui est pauvre en désirs est riche en contentement.
Citation de Pierre Charron ; Le traité de la sagesse (1601)

Ami, dans cette vie avoir ce qu'on souhaite c'est le gros lot, ce lot est bien rare et bien doux ; Souhaiter ce qu'on a, pour notre âme inquiète vaut mieux : c'est le moyen de gagner tous les coups.
Citation de Henri-Frédéric Amiel ; Il penseroso (1858)

Hélas, à mesure que l'objet de nos souhaits approche, la volupté qu'on avait entrevue dans leur accomplissement diminue ; il semble que nous soyons destinés à n'attraper que des ombres sur la muraille.
Gustave Flaubert ; Lettre à Ernest Chevalier, le 19 novembre 1839 (Flaubert a 18 ans)

Chers amis,
La Citation-du-jour aura 12 ans dans une semaine. C’est un âge à peine suffisant pour savoir ce que vaudra un homme, mais c’est déjà beaucoup pour un Blog.
Afin d’éviter à celui-ci sénescence et Alzheimer associés j’ai décidé de l’euthanasier à sa date anniversaire (8 janvier) – pour éviter de déclencher des sanglots et des mains qui se tordent de douleur, je précise qu’un autre petit blog naitra ce jour-là. Mais chutt ! … Je n’en dirai pas plus.
Du coup, La Citation-du-jour ne pourra pas comme les autres années  formuler de beaux et agréables voeux à ses lecteurs, vu qu’elle ne sera bientôt plus là pour en assumer les effets.

Aussi ai-je profité de cette circonstance pour produire des citations qui montrent que les souhaits de bonheur, santé, réussite etc. ne servent à rien, le meilleur dans cette vie étant de conserver de qu’on a. (1)
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(1) Un ami trouvait meilleur encore de me dire : « Souriez ! Demain sera pire… »

Tuesday, December 19, 2017

Citation du 20 décembre 2017

Il faut lire, méditer beaucoup, toujours penser au style et écrire le moins qu’on peut, uniquement pour calmer l’irritation de l’idée qui demande à prendre une forme et qui se retourne en nous jusqu’à ce que nous lui en ayons trouvé une exacte, précise.
Flaubert – Pensées (Compilées par sa nièce Caroline Franklin Grout en 1914)
Pourquoi écrivons-nous ?
Voilà une question à la quelle j’ai tenté de répondre par le passé, mais qui revient régulièrement de façon irritante – sans doute parce que je cherche à expliquer une nécessité dont l’intensité dépasse les mots qui servent à l’expliquer.
Bref : selon Flaubert, il importe d’écrire le moins qu’on peut ; ce qui compte, c’est …
non pas la justesse de ce que l’on écrit, pas plus que sa beauté formelle ni même l’éclat de l’invention poétique. Non, ce qui compte, c’est de « calmer l’irritation de l’idée qui demande à prendre une forme et qui se retourne en nous jusqu’à ce que nous lui en ayons trouvé une exacte, précise ».
On sait par sa correspondance que Flaubert souffrait de l’effort énorme qu’il devait faire lorsqu’il écrivait, non pas qu’il soit embarrassé par la production de textes, mais bien que son effort ne se calmait parfois qu’après avoir produit un nombre prodigieux de pages raturées. A ce propos, on cite souvent le passage de l’Education sentimentale et son épisode de la promenade en forêt de Fontainebleau qui fait 4 pages dans l’édition imprimée et qui dans le manuscrit occupe plus de 70 pages. On imagine facilement que Flaubert était un angoissé qui ne se contentait jamais de ce qu’il avait produit. Mais en vérité il s’agissait simplement… d’accoucher d’une idée, et ce faisant de faire cesser les douleurs de l’enfantement. Flaubert est un écrivain « parturiant » qui ne cherche pas à se contempler dans ses œuvres, mais simplement à expulser ces représentations qui grouillent en lui en cherchant la sortie. Et pour les faire sortir, il faut leur donner une existence ; et pour leur donner cette existence, il faut les écrire.

Voilà : nous qui ne sommes pas Flaubert (en tout cas pas moi), nous n’écrivons pas forcément dans les douleurs de l’enfantement, mais sûrement pour porter à l’existence des idées qui sans cela n’existeraient pas.

Saturday, December 16, 2017

Citation du 17 décembre 2017

Il ne faut pas toujours croire que le sentiment soit tout. Dans les arts, il n’est rien sans la forme.
Flaubert – Pensées (Compilées par sa nièce Caroline Franklin Grout en 1914)


À droite : Claude Monet – Printemps à Giverny

Supposons que vous éprouviez des émotions particulières qui accompagnent les effluves et les lumières du printemps. Comment allez vous les transmettre : en représentant le plus fidèlement possible un de ses éléments, comme la photo de gauche ? Ou bien en créant un tableau qui réinvente ces couleurs et ces formes en les mariant de telle façon qu’aucun photographe ne saurait capter – comme à droite ?
Je n’en dirai pas plus car c’est un poncif de dire que l’art photographique est parfois un art bien plus difficile à maitriser que celui du peintre qui peut imaginer librement alors que le premier est limité par le réel.
Par contre je retiens la remarque de Flaubert sur l’insuffisance du sentiment dans l’art. Capter un sentiment et faire le nécessaire pour produire ce qui va le reproduire : c’est possible et ça s’appelle  le kitsch.


D’où l’étrange contradiction où l’on se trouve devant certaines œuvres : à la fois émus – jusqu’aux larmes – et en même temps furieux que cette image soit l’énième représentation de la même scène et toujours sans le moindre intérêt artistique. Car en art la reproduction d’une émotion n’est pas un objectif.
On ne peut reproduire une émotion qu’en la ressuscitant, en usant des charmes de la représentation (des formes, des couleurs, de la mélodie ou du timbre musical, des rythmes, des mots comme dans la poésie,  etc.). Or il faut, dit Flaubert, qu’il y ait aussi une forme, quelque chose d’organisé selon des règles explicites ou non, voire même qui soit institué par l’œuvre elle-même (on pense au style).
Dernière remarque : à cette question irritante : « Comment savoir si ce qu’on nous présente comme une œuvre d’art en est bien une ? Quel est le critère minimum de l’existence de l’art ? », il y a plusieurs réponses :
            - Flaubert répond : la forme.
            - Kant répond : le sentiment esthétique du beau

Friday, December 15, 2017

Citation du 16 décembre 2017

Saint Polycarpe (évêque de Smyrne mort en 197) avait coutume des ‘écrier :
« Ah ! Mon Dieu, dans quel siècle m’avez-vous fait naître ! »
Flaubert précise que son patron spirituel disait cette phrase « En se bouchant les oreilles et en s’enfuyant du lieu où il était ». (Lettre à Louis Collet, aout 1853)
Idem
Saint Polycarpe, patron des misanthropes, est revendiqué par Flaubert (comme on l’a vu hier) pour caractériser son dégoût de l’humanité.
Observons que Polycarpe situe cette offense au niveau de ses oreilles : il faut les boucher pour ne plus entendre les propos dégoûtants qui nous offusquent et nous font douter de l’espèce humaine : les hommes sont méprisables non pour ce qu’ils montrent mais pour ce qu’ils disent.
Pourquoi pas en effet ?
- Oui, mais voilà qui parait bien étonnant pour qui utilise les « réseaux sociaux » et qui sait qu’il sera censuré pour avoir publié une photo d’un corps dénudé, mais non pas pour avoir écrit (par exemple) : « Il faut chasser les juifs ! Et avec eux, les nègres et les arabes ! »
Supposez que je publie cette phrase sur ma page Facebook : croyez vous que mon compte sera désactivé ? Sûrement pas, moins en tout cas que pour avoir publié une photo comme celle qui orne mon Post du 13 décembre.

Que devons-nous en conclure ? Que les images sont plus faciles à repérer que les textes ? Peut-être mais pas si sûr : la phrase que je viens d’écrire n’a pas besoin d’être méditée longtemps ; un simple détecteur automatique aurait même pu repérer le mot « nègre » et le censurer comme naturellement raciste.

Moi, je crois que ces mécanismes de censure sont concoctés par des puritains qui sont obsédés par les images – mieux même : par les images du corps. Le puritanisme est culturel chez les américains, et je veux bien en plus admettre que ce ne soit pas un grand malheur de censurer les images qui flétrissent le corps humain par des représentations dégoûtantes. Mais je devine derrière tout cela une obsession de la pureté et de l’innocence qui se révèle pathologique du fait qu’elle reste insensible aux manifestations de la haine et de l’exclusion.

Thursday, December 14, 2017

Citation du 15 décembre 2017

Du moins, si nous ne faisons rien de bon, aurons-nous, peut-être, préparé et amené une génération qui aura l’audace (je cherche un autre mot) de nos pères avec notre éclectisme à nous. Ça m’étonnerait : le monde va devenir bougrement bête. D’ici à longtemps ce sera bien ennuyeux.
Flaubert – Pensées (Compilées par sa nièce Caroline Franklin Grout en 1914)

« le monde va devenir bougrement bête. D’ici à longtemps ce sera bien ennuyeux. » Cette prophétie de Flaubert, prononcée avant 1880 (date de sa mort) pourrait bien s’être confirmée depuis : quant on observe certains hommes politiques de premier plan, on se dit qu’on n’accepterait sûrement pas de partir en vacances avec eux. Je ne donnerai pas de noms, il suffit que chacun imagine la chose.
- Flaubert ne s’interroge pas seulement sur les gens qui sont « bêtes » mais plus généralement sur la bêtise. Ce qu’il veut ce n’est pas l’analyser, mais la décrire : Bouvard et Pécuchet sont à ranger dans ce projet, et bien sûr également le Dictionnaire des idées reçues.
Car en effet, analyser la bêtise est impossible : elle est d’un bloc, indécomposable en éléments simples, entièrement prise dans un jugement, une affirmation, une opinion. Tout ce qu’on peut faire c’est la désigner, la montrer. La bêtise, c’est ce que dit l’autre, et on n’est jamais assez intime avec elle pour en expliquer les rouages.
Écoutons Michel Adam, auteur d’un passionnant article sur le sujet : « Ainsi la bêtise sera toujours illic, là-bas, à distance. Elle sera principe d’emportement, car on posera qu’on n’y peut rien faire, puisque précisément elle est là-bas. On ne peut la prendre à bras-le-corps ; il faut cracher dessus : « tout cela dans l’inique but de cracher sur mes contemporains le dégoût qu’ils m’inspirent. Je vais enfin dire ma manière de penser, exhaler mon ressentiment, vomir ma haine, expectorer mon fiel, éjaculer ma colère, déterger mon indignation – et je dédierai mon bouquin aux mânes de saint Polycarpe. » - Lettre à Mme Brainne, 5 octobre 1872. (Michel Adam – Flaubert et la bêtise)
On comprend que pour Flaubert l’impuissance à changer la bêtise en intelligence ou tout simplement à la réduire au silence n’est pas un embarras : c’est même la condition pour que le dégoût misanthropique des hommes puisse s’expectorer, s’éjaculer, etc…

Bref : c’est la condition d’une jouissance.

Wednesday, December 13, 2017

Citation du 14 décembre 2017

L’avenir est ce qu’il y a de pire dans le présent.
Flaubert – Pensées (Compilées par sa nièce Caroline Franklin Grout en 1914)

Le présent à la différence du passé n’est pas simple. Pas du tout. D’abord, on ne sait jamais combien de temps il va durer. Sauf quand vous allez écouter une conférence ou regarder un film, il vous est le plus souvent impossible de savoir dans combien de temps ce présent-là va s’arrêter. Dans combien de temps le futur (« Quand j’aurais fini mon travail, j’irai me reposer ») va advenir.
Mais il n’y a pas que ça : il y a aussi que ce présent est pétri de passé et de futur. Aucune action – sauf à être machinale – ne serait possible sans un certain projet qui s’enracine dans une représentation de l’avenir. Et le souvenir, daté ou non, est là aussi, à chaque instant, soit pour soutenir l’action (se rappeler des lettres de l’alphabet quand on lit), ou pour occuper la conscience de réminiscences ou de ruminations. Les ruminations, voilà notre malheur : non seulement parce qu’elles sont désagréables et obsédantes, mais aussi parce qu’elle remplissent le présent, proliférant comme un cancer pour le dévorer au lieu de le soutenir. La punition de la faute est là, dans le remord qui envahit chaque instant vécu sans aucune espérance de le voir disparaître.

Maintenant, Flaubert ne dit pas tout à fait cela : il parle non du passé mais de l’avenir. Il ne se comporte pas ne moraliste mais en métaphysicien : la destinée humaine est liée à son être. Et son être est de finir comme il a commencé : en poussière (« Car tu es que poussière et tu retourneras à la poussière ! » Gn – 3;19). Flaubert est un pessimiste radical. Non pas parce qu’il est obsédé par notre destinée future, après tout ce n’est pas bien compliqué de savoir que tout cela finira mal. Mais parce qu’au lieu d’en faire un accélérateur de jouissance (Rêvons aux fêtes qui nous attendent – quand on poura dire : Nunc est bibendum)



il en fait une cause de désolation. Flaubert à ce qu’il semble, c’est le monsieur qui, quand il picole pense à la gueule de bois du lendemain plutôt qu’à l’ivresse charmante du présent.