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Tuesday, October 31, 2017

Citation du 1er novembre 2017

La Toussaint est le jour où les morts de demain vont rendre visite à ceux d'hier.
Henri Duvernois
J’entendais récemment un « accompagnant » de personnes handicapées clouées dans leur fauteuil roulant dire : « Je vois dans leur regard l’expression d’une pensée un peu ironique : « Un jour tu seras peut-être comme moi. » Ce retournement de situation est caractéristique de la mort, lorsque le vivant se voit dans la situation du tombeau (on a récemment encore évoqué cette situation avec le poème de John Donne), encore que ce soit le vivant qui fasse ici parler le mort.
Mais notre citation-du-jour insiste sur un autre aspect : il s’agit de la boucle qui unit les morts et les vivants, un peu comme dans les Danses macabres où l’allégorie de la mort entraine les vivants vers la tombe.
Tout se passe comme si la mort était non seulement le destin du vivant, mais encore son chemin tracé depuis sa naissance : tout être vivant est destiné au tombeau. Ou selon l’étymologie fantaisiste ( ?) du mot « cadavre : Caro-Data-Vermibus » c’est à dire : de la chair destinée aux vers.


Ce qu’on disait encore (au 17ème siècle) de cette façon : « Songe que tu manges pour nourrir les vers qui vont te manger » Bon appétit !

De quoi devenir adepte des pesticides forts !

Monday, August 21, 2017

Citation du 22 aout 2017

Dès qu'un homme est né il est assez vieux pour mourir.
Martin Heidegger



Egon Schiele – Mère morte.
On trouve cette citation de Martin Heidegger un peu partout, elle paraît confondante d’évidence – et pourtant on n’y croit pas. La mort d’un enfant en bas âge, tellement courante autrefois et qu’on prenait avec résignation : « Dieu te l’a donné ; Dieu te l’a repris. Que le Nom de Dieu soit béni ! », est devenue un scandale. Les progrès de la médecine permettent à la vie de libérer sa force vitale ; elle nous paraît alors inépuisable. Mourir, il y a un âge pour cela et les statistiques sont là pour nous le dire : si vous avez moins de 76 ans, ça va…

Schiele dans ce saisissant tableau nous montre une morte dont le ventre contient un enfant vivant – encore vivant. Le rougeoiement de sa main fait contraste avec la couleur terreuse de la main desséchée de sa mère. Dans son halo de vie, il est cerné par le noir de la mort – la mort de sa mère morte.

On peut y voir un avertissement : de la naissance à la mort il n’y a qu’un pas qu’on franchit avec ce raccourci. On comprend aussi que le sacrifice de la mère est terrible : la vie qu’elle donne, c’est la sienne à la quelle elle renonce. Ou encore que pour imaginer la mort il faut imaginer l’anéantissement de la vie, là où elle est la plus « vivace », dans ce petit être qui nous paraît invulnérable tant la force de la vie l’habite et qui pourtant, comme le dit Heidegger, est déjà assez vieux pour mourir.

Friday, April 21, 2017

Citation du 22 avril 2017

 Les sabliers ne servent pas seulement à nous rappeler la fuite du temps, ils évoquent également la poussière que nous deviendrons un jour.
Lichtenberg / Aphorismes


Belle image, n’est-ce pas ? Toute cette humanité si puissante, si fortement individuée, perdue irrémédiablement dans la mort qui abolit les distinctions qui confond dans la même poussière le seigneur et le manant, l’évêque et le mendiant. Les danses macabres ont mis en scène ces rapprochements et cette confusion dans la mort souveraine.

 

Façon de dire que les distinctions qui élèvent l’évêque si haut et qui laisse le manant si bas ne valent rien du tout et que devant Dieu – comme devant la nature, l’homme n’est rien de plus que ce que la biologie en fait : un peu de poussière animée.
Je vous laisse méditer ces images et pour la suite, je vous dis : à demain !

…Si vous le voulez bien.

Friday, October 14, 2016

Citation du 15 octobre 2016

Quoi de plus honteux que la conduite d'un vieillard qui commence à vivre? Quoi de plus beau, au contraire, que de dire adieu à la vie avant que la mort vienne nous trouver, et d'attendre ensuite, dégagés de soins, le terme final de nos jours ?
Sénèque – Lettre à Lucilius. 13 (Texte en annexe)
Si nous devions caractériser notre époque nous pourrions sans crainte de nous tromper prendre cette Lettre de Sénèque et puis dire : aujourd’hui, nous pensons exactement le contraire.
Oui, qui donc aujourd’hui dirait : « Quoi de plus beau, … que de dire adieu à la vie avant que la mort vienne nous trouver » ? Déjà on ne comprend même plus comment on a pu dire une pareille chose. Rappelons que pour  les stoïciens on ne doit pas se soucier de ce qui nous arrive si nous n’y pouvons rien -  ce qui est le cas de la mort qui survient sans prévenir et par rapport  à la quelle nous sommes impuissants.
Mais allons à l’essentiel : la mort n’est ici qu’un exemple (même si c’est le plus important) de l’inéluctable. Pour un stoïcien, le bonheur résulte de l’indépendance de l’esprit par rapport à  ce qui nous arrive : « Voyons venir le lendemain sans crainte ni impatience » nous dit Sénèque. Donc, lutter sans espoir – par exemple contre notre mort – n’est pas héroïque, c’est folie ; ce qui est héroïque en revanche, c’est de rester insensible (en ataraxie) devant l’adversité.

Si notre attitude est aujourd’hui toute autre, c’est qu’à la différence du stoïcien qui fonde sa philosophie sur la toute puissance de la Nature et sur la totale impuissance de l’homme, nous croyons en notre omnipotence. Aujourd’hui, on en arrive à penser, comme le transhumanisme, qu’il est possible reculer indéfiniment des bornes de la vie, et que nous sommes d’ores et déjà engagés dans cette aventure.
Mais là aussi, la mort n’est qu’un exemple ; voyez ce qui se passe avec le réchauffement climatique : contrairement à ce qu’on pourrait penser, c’est un exemple de la foi en la toute puissance de l’humanité. Car nous disons tranquillement : « Ce réchauffement est un problème politique, car sur le plan scientifique, on sait ce qu’il faut faire pour empêcher ce phénomène de se développer ; on va limiter la hausse de la température de la planète de 2 degrés sur 50 ans, et tout rentrera dans l’ordre. »

– Oui, c’est vrai, nous sommes capables de détraquer le climat ; mais nous nous croyons aussi capables de contrôler le phénomène, comme on pilote la température de la maison depuis son Smartphone…
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Annexe :  « Nous devons ordonner chaque jour de notre vie comme s'il s'agissait ce jour-là de mourir et de livrer notre dernier combat. Celui-là est très-heureux et son maître certainement, qui voit venir le lendemain sans crainte ni impatience. Entre autres travers, la folie a cela de particulier qu'elle commence toujours à vivre. Quoi de plus honteux que la conduite d'un vieillard qui commence à vivre? Quoi de plus beau, au contraire, que de dire adieu à la vie avant que la mort vienne nous trouver, et d'attendre ensuite, dégagés de soins, le terme final de nos jours ? » Sénèque – A Lucillius – Lettre 13 (Lire ici)

Wednesday, July 27, 2016

Citation du 28 juillet 2016

Il est plus grand mort que vivant...
Henri III devant la dépouille du Duc de Guise
Ces mots à propos du Duc de Guise auraient été prononcés devant sa dépouille le 23 décembre 1588 par Henri III, qui venait de le faire assassiner par huit membres de sa garde privée.

Assassinat du duc de Guise. Paul Delaroche (1778-1856) – Musée Condé.

De quoi parle-t-on ici ? De la taille apparente du cadavre ? Peut-être quoique ce soit là, venant de l’assassin, la preuve d’une détestable indifférence. Mais bien entendu cette phrase a surtout une signification seconde, raison pour la quelle elle n’a pas été oubliée. Car on comprend que pour nous, les vivants, les morts ont une place plus grande qu’ils n’en avaient lorsqu’ils étaient en vie.
Les spécialistes de l’en-deçà de la mort (cette période qui constitue la mort imminente) le disent : il faut profiter (le mot est peut-être malheureux qu’on m’en excuse) de ce moment pour faire la paix avec le mourant, pour lui pardonner ou pour être pardonné, pour dire ce qu’on n’a pas su lui dire auparavant etc. C’est que l’instant d’après, quand il est trop tard, les regrets et les remords envahissent l’âme : c’est là que ce mort devient très grand – trop peut-être, du moins si c’est sur ce mode.
Outre les conflits non résolus, il y a aussi cette réaction dont les ethnologues attestent l’omniprésence dans les civilisations qu’elles soient proches ou lointaines : c’est le sentiment de culpabilité. Ce sentiment se développe sur l’idée que la mort est notre œuvre : même si bien sûr cette idée est fausse, elle n’en a pas moins de force : avons-nous fait tout ce qu’on aurait dû pour l’éviter ? Avons-nous été là quand il le fallait ? Peut-être que non. Du coup le mort pourrait bien se venger, et si sa présence devient obsédante, c’est parce qu’elle est menaçante : les tabous dont les endeuillés sont l’objet dans beaucoup de civilisations traditionnelles attestent qu’ils sont souillés par l’impureté de la faute.


C’est sans doute pour cette raison aussi que notre époque s’acharne à masquer la mort : le mort n’est pas mort, il est parti ; la preuve c’est qu’on dit de lui qu’« il nous a quittés » (souvent « après une longue maladie »). De quoi avons-nous  honte quand nous refusons de dire ces mots ? Le mort est-il devenu si grand qu’on ne puisse le faire passer par notre bouche ?

Wednesday, May 18, 2016

Citation du 19 mai 2016

Tous mes jours sont des adieux. Pourquoi faut-il dire adieu, dès son enfance, à tout ce qu'on aime ? Pourquoi les choses se défont-elles, pourquoi tout s'en va-t-il ?
Alain Rémond – Chaque jour est un adieu
Un adieu célèbre une rupture qui détruit ou qui défait. Et  si chaque jour est un adieu, sommes-nous entrain de nous défaire peu à peu, inexorablement, descendant chaque jour une marche de plus de l’escalier qui mène au tombeau ? Ou bien sommes-nous au contraire entrain de nous défaire d’un poids qui nous empêchait de gagner de l’espace en hauteur et en profondeur ?... Le jeune homme quitte ses parents pour partir dans le vaste monde ; il quitte sa fiancée qui ne lui promettait que l’assiette de soupe au soir d’une journée de labeur ; il tourne le dos à ses obligations pour céder à ses passions…
Même la mort n’est pour certains qu’une étape que nous devons franchir pour accéder à une plus haute destinée. Rappelez-vous, le Petit Prince au moment d’aller se faire mordre par un serpent mortel : - … Je ne peux pas emporter ce corps-là. C'est trop lourd. …Mais ce sera comme une vieille écorce abandonnée. Ce n'est pas triste les vieilles écorces...

Les adieux aux mourant sont déchirants, parce qu’on pense qu’il ne subsiste rien après eux –qu’avec eux quelque chose périt qui jamais ne renaitra. Pourtant, le serpent (même celui du Petit Prince) dit adieu sans regret à sa mue lorsqu’il en sort resplendissant dans sa nouvelle peau.
Alors, que croire ? Se débrouiller pour croire en la destinée de l’âme, croire qu’elle va aller au Paradis ou bien renaitre dans la peau d’un autre ? Le mourant ne dit pas « adieux » à ses enfants, mais « au revoir » ; et puis on s’en va retrouver là-haut, près des étoiles, nos chers disparus qui nous attendent.

Hum… Je ne me sens pas du tout concerné par ce scénario. Il faut alors vivre comme si il n’y avait pas d’adieux. Comme si demain devait être un autre jour, ce que je perds aujourd’hui sera remplacé par autre chose demain. Et s’il n’y a pas de « demain » ? Hé bien un jour sans lendemain est un jour comme un autre, tout simplement parce que ce « non-lendemain » n’est que du néant et que le néant est impensable ; tout comme la mort qui n’est pensable que parce qu’on imagine qu’il y a quelque chose après.

Les philosophes se répartissent en deux camps : ceux qui pensent qu’il y a une vie après la vie et que vivre ici bas est destiné à permettre la vie dans l’au-delà ; et puis ceux qui pensent que la mort n’est rien, mais que c’est l’idée de la mort qui est importante.