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Thursday, February 23, 2017

Citation du 24 février 2017

Le succès est une échelle sur laquelle on ne peut pas monter les mains dans le dos.
Proverbe américain
Lorsque l'occasion s'offre à toi la première,  / Ne la laisse point échapper : / Chevelue en devant, et chauve par derrière,  / Ce n'est que par le front qu'on la peut attraper.
Caton – Distiques Livre second, XXVI
Les échelles (3)
Commentaire 2
L’essentiel ici ce n’est plus (comme hier) de savoir à quoi ressemble l’échelle qu’on nous propose, mais comment on fait pour y monter. Question oiseuse, sauf que la métaphore nous invite à imaginer qu’on s’y agrippe énergiquement ; sans cela quelle différence ferions-nous entre l’échelle et l’escalier ?
Il faudrait donc attraper le succès entre nos mains dès qu’il passe et ne plus le lâcher. Du coup, il ressemble à ce personnage imaginé par Caton, chevelu devant et chauve derrière ; mais aussi voilà que se pose la question : comment reconnaître la chance quand elle nous sourit ? Devons-nous nous agripper à tout ce qui passe près de nous et qui ressemble… à quoi donc ? Savons-nous seulement à quoi peut ressembler la chance ? Si tout ce qui est chevelu sur le front est pris pour de la chance, nous risquons de devenir supporter de Donald Trump – avant de constater qu’il n’est pas chauve derrière.

Les grecs faisaient du kairos l’indice de la sagesse innée, celle qui ne s’apprend pas parce que c’est une intuition qu’on a tout de suite ou alors jamais.
Mieux encore : chez les grecs Kairos est un Dieu représenté par un jeune homme qui ne porte qu'une touffe de cheveux sur la tête.


« Quand il passe à notre proximité, il y a trois possibilités :
on ne le voit pas ;
on le voit et on ne fait rien ;
au moment où il passe, on tend la main, on « saisit l'occasion aux cheveux » (en grec ancien καιρὸν ἁρπάζειν) et on saisit ainsi l'opportunité.
Kairos a donné en latin opportunitas (opportunité, saisir l'occasion) » (1)
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(1) Art. Wiki, à lire ici. Sur le kairos comme faculté, voir ici.

Thursday, December 26, 2013

Citation du 27 décembre 2013


[...] choisir, c'était renoncer pour toujours, pour jamais, à tout le reste et la quantité nombreuse de ce reste demeurait préférable à n'importe quelle unité.
Gide – Les nourritures terrestres, p.66
Deux idées + une conclusion :
1 – Choisir c’est renoncer à ce qu’on aurait pu choisir, mais qu’on n’a pas choisi. Spinoza : Omnis determinatio negatio est. (Toute détermination est négation : la statue dégagée par le sculpteur du bloc de marbre exclut toute les autres qui auraient pu l’être également)
2 – Choisir, c’est assurer une certaine unité entre le choisi et le choisissant. En choisissant, ne je n’effectue pas un choix au hasard, mais en fonction de ma volonté et ma personnalité.
3 – Conclusion : mieux vaudrait garder ce que j’exclue plutôt que de le rejeter pour m’établir dans l’unité de ma personne.
--> C’est là qu’on ne comprend plus très bien : car ne faut-il pas de toute façon éliminer ces autres possibilités quand on  se décide à agir ? Que j’aille à droite, ça exclut que j’aille à gauche. Et en même temps si je me complais dans le délice des possibilités d’avancer ou de reculer, je reste enraciné au même endroit.
Peut-être Gide pensait-il plutôt à ce choix aléatoire qui exclut quant à lui l’unité et la continuité par rapport aux choix antérieurs ? Que je me décide à apprendre à jouer du luth aujourd’hui, et puis que je l’abandonne pour me livrer à la danse classique, mais que le surlendemain je fasse mes bagages pour l’Amazonie, et que pour finir je tire au sort la direction de mon avion.
Oui, c’est bizarre, mais comme le dit Gide : ça demeure préférable à n'importe quelle unité

Wednesday, July 11, 2012

Citation du 9 juillet 2012

Nous ne savons jamais si nous ne sommes pas en train de manquer notre vie.
Marcel Proust
Quel âge Proust avait-il quand il écrivit ces lignes ? Parce que ce qu’il évoque, c’est l’angoisse de la jeunesse. Ce n’est pas à 70 ans qu’on éprouve cette inquiétude – ce qui ne veut pas dire qu’on soit serein : simplement, à cet âge on se demande plutôt si on sera encore en vie pour voir le soleil se lever demain matin.
Mais on peut quand même généraliser : Proust nous livre une clé pour comprendre pourquoi les hommes – et plus particulièrement les jeunes – ne sont jamais tranquilles devant les choix de l’existence, pourquoi ils ont conscience de risquer de « manquer leur vie ». Ecrasante responsabilité.
Toutefois, il y a deux inquiétudes différentes devant ce risque.
- L’une consiste banalement à se demander si on fait le choix le plus efface, compte tenu des objectifs qui sont les nôtres. Par exemple, je suis un sportif de haut niveau, pour moi, la vie c’est la compétition. Ne pas manquer ma vie, c’est alors faire le choix du bon coach.
- L’autre, plus fondamentale, consiste à se demander si on a choisi la bonne direction en choisissant le but ultime de notre existence. Faire de la  compétition sportive (ou autre) la valeur qui doit orienter ma vie, est-ce le bon choix ? N’y a-t-il pas un risque, une fois ce but atteint, de me sentir déçu parce qu’alors quelque chose de plus essentiel apparaitrait ? Quelque chose qui serait désormais hors de ma portée ?
En réalité, il y a ici un dilemme qui est la marque de tout choix moral. Dilemme parce qu’à la fois nous  ne pouvons éviter de choisir, et qu’en même temps le choix fait s’accompagne toujours d’un renoncement à autre chose – que nous pouvons aussi regretter (1).
Je sais bien que certains diront qu’ils peuvent parfaitement éviter de choisir, que leur vie se « gère » au coup par coup, au jour le jour, évitant ainsi les affres de la vie morale et sa prétention à nous éviter de « manquer  notre vie ». Mais je n’y crois pas, parce que les choix qui sont faits alors (on dirait aujourd’hui : les arbitrages) sont dans le court terme, ils supposent une jouissance immédiate du résultat (sinon pourquoi faire quoique ce soit ?). La valeur qui oriente donc la vie existe : c’est le plaisir.
Mais à la différence du plaisir épicurien, ici on n’a pas une « économie du plaisir », puisqu’on reste dans le court terme. On peut donc parfaitement rater sa vie en sacrifiant le plaisir lointain  et continu  à un plaisir immédiat et destructeur.
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(1) Ominis determination est negatio. (Spinoza) – Voir ici

Sunday, October 18, 2009

Citation du 19 octobre 2009

L'homme est infiniment grand par rapport à l'infiniment petit et infiniment petit par rapport à l'infiniment grand ; ce qui le réduit presque à zéro.

Vladimir Jankélévitch

L’homme est un presque zéro mais ce qui compte, c’est le presque. C’est d’ailleurs ce qui lui permet d’être infiniment grand par rapport à l'infiniment petit.

L’homme est un « ε », une quantité infime – mais cette quantité, même infime, n’est pas négligeable.

Voilà je crois, dans le message de Jankélévitch, ce qui le distingue de celui de Pascal (1).

Car, si Pascal avait pour souci de montrer la petitesse de l’homme, c’était pour faire ressortir son infirmité : dans les deux infinis, ce qui compte, ce n’est pas que l’homme soit un zéro, ni un presque zéro (2). C’est qu’il soit également éloigné des principes premiers (= infiniment grand) des choses et de leurs effets derniers (= infiniment petit), de sorte que sa science ne soit qu’une illusion.

Pour Jankélévitch, être un presque zéro, ça veut dire que l’homme n’a pas une nature pour le guider, il n’est pas ce héros qui agit héroïquement sans même y penser – parce que c’est sa manière d’être (3). C’est un être qui, à tout moment, est amené à choisir dans l’incertitude entre le petit et le grand, le bien et le mal.

Toute la morale selon Jankélévitch est marquée par cette indétermination. La morale, c’est le choix dans l’incertitude. C’est le dilemme qui est sa marque la plus nette, et les stances de Rodrigue (Le Cid, acte I, scène 6) sont là pour l’attester.

Voilà donc ce que nous apprend cette citation :

- infiniment grands, nous avons à nous comporter comme des êtres humains, c'est-à-dire à nous déterminer selon des valeurs morales;

- infiniment petits, nous n’avons pas accès à un monde de valeurs transcendantes qui s’imposeraient à nous – même Dieu est caché (Pascal).

Inutile donc de demander ce qu’est le bien et ce qu’est le mal : c’est à nous de l’élire. Simplement nous avons à faire en sorte que notre choix soit aussi valable pour d’autres que nous – même si ce ne peut-être jamais que notre choix.

Bref : Jankélévitch et Sartre ont eu le même maître : Bergson.


(1) Lire le fragment des Pensées consacré aux Deux infinis

(2) D’ailleurs, l’infini n’est ici que la succession indéfinie des causes et des effets.

(3) Comme le Siegfried de Wagner qui est un héros avant même de savoir qu’il l’est, en tout cas bien avant d’avoir occis le dragon Fafner.

Sunday, September 28, 2008

Citation du 29 septembre 2008


Gouverner, c'est choisir.

Duc Gaston de Lévis. 1720-1787

Gouverner, c'est choisir, si difficiles que soient les choix.

Pierre Mendès-France – Discours à l’Assemblée nationale 3 juin 1953

Plus que la maxime du duc de Lévis, c’est l’emploi qu’en fait Mendès-France dans son discours pour l’investiture du président du conseil, qui est resté dans les mémoires et qui mérite qu’on y revienne aujourd’hui.

Première question : si cette maxime est vraie, alors on peut se demander si nos gouvernants gouvernent réellement. Ont-ils une marge de manœuvre ? Ont-ils des choix possibles ?

Et s’ils ne l’ont pas, sont-ils il encore des gouvernants ? Font-ils quelque chose de plus qu’expédier les affaires courantes ?

Face à la crise financière, on entend dire qu’ils sont comme des bouchons emportés par le courant. D’autres disent qu’ils ont pourtant encore plusieurs politiques possibles, et qu’ils font semblant d’être contraints par la crise internationale.

Mais une seconde question apparaît à la lecture du discours de Pierre Mendès-France.

Ce que Mendès-France affirmait dès 1953, c’est qu’il fallait mettre un terme à la ruineuse guerre d’Indochine – raison sans doute pour la quelle il ne fut pas investi. L’urgence était de reconstruire la France, et cela imposait donc le renoncement à l’Outre-mer.

Autrement dit, quand on fait quelque chose, alors nécessairement on ne peut plus faire autre chose. C’est ce que révèle la crise actuelle : en restreignant les choix, elle nous oblige à renoncer à certains projets. On ne peut pas tout faire, ni tout avoir. Les dirigeants politiques doivent savoir hiérarchiser les objectifs et renoncer à ceux qui, n’étant pas prioritaires, empêcheraient d’atteindre les plus urgents si l’on prétendait les poursuivre tout de même.

Le politique honnête est celui qui dira : si je fais cela, alors je ne pourrai pas faire ceci.

--> Nous y voilà : nous arrivons finalement à une formule du courage politique.

Le vrai courage politique, est non pas de faire, mais de renoncer à faire.

« Mesdames et messieurs, je veux en prenant la parole aujourd’hui devant vous, prendre l’engagement solennel de ne pas tenir certaines de mes promesses, afin de pouvoir en réaliser plus efficacement d’autres que je vous ai également faites l’an dernier en me présentant à vos suffrages. »

Ça c’est de la com !

Sunday, April 20, 2008

Citation du 21 avril 2008

Les gens peuvent choisir n’importe quelle couleur pour la Ford T, du moment que c’est noir.

Henry Ford


Un anniversaire de plus à fêter : celui de la Ford-T, la voiture qui a mis l’Amérique sur des roues.

Quoi ? Vous dites qu’il n’y a pas de quoi se vanter et que la planète ne dit pas merci à Henry Ford ?

- Rétrograde, vous n’êtes qu’un rétrograde. Vous faites comme si les méfaits du progrès devaient entraîner son recul. C’est au contraire à un progrès de plus qu’il appartient de corriger les inconvénients du progrès précédent.

Point final.

Venons-en à ce qui nous intéresse pour aujourd’hui : Les gens peuvent choisir n’importe quelle couleur pour la Ford T, du moment que c’est noir. Boutade cynique ou propos sérieux ?

Relisons, mes chers amis, la fin de la République (oui : celle de Platon). (1). Devant choisir un destin nouveau pour une vie future (= réincarnation), Ulysse qui ne peut choisir qu’après tous les autres, ne trouve qu’un destin humble dont personne n’avait voulu. Il le prend en disant que s’il avait eu le choix, c’est ce destin qu’il aurait choisi, parce qu’il était le meilleur.

Vous m’avez déjà compris, Henry Ford est entrain de nous dire la même chose : la couleur idéale pour la Ford-T, c’est le noir. Convenons donc que si vous aviez le choix, c’est précisément celui-ci que vous feriez.

Donc : distinguons entre la situation du choix et le choix véritable.

La situation du choix c’est d’être en face d’une alternative ; mais on le sait si l’alternative c’est de choisir entre la peste et le choléra, ce n’est pas un choix réel.

Le choix véritable, c’est quand on considère que ce qu’on fait est le meilleur possible.

Comme de commander une Ford-T de couleur noire.

(1) Platon – République, livre 10, 614b-621d (fin de la République) : Ulysse apparaît en 620c

Tuesday, March 06, 2007

Citation du 7 mars 2007

La politique, c'est l'art de rendre possible ce qui est nécessaire.

Jacques Chirac

Faites une petite expérience : tapez « Chirac » dans le moteur de recherche d’un dictionnaire de citation sur Internet : vous aurez une série d’âneries absolument effarante. A croire qu’on n’attend de J. Chirac que cela : des stupidités dont le cancre de la classe n’oserait pas dire le quart. Chirac : le cancre de la vie politique française ?

Moi qui ne suis pas chiraquien (fallait-il le dire ? Vous en connaissez, vous, des « chiraquiens » ? Je veux dire : aujourd’hui ?), je vais prendre sa défense avec cette citation que nos plus subtils philosophes ne rougiraient pas d’écrire. Et dont la lecture rend sensible la difficulté - de plus en plus grande - pour le citoyen à s’invertir dans la vie politique.

- « Rendre possible ce qui est nécessaire » - et non l’inverse, vous l’aurez observé - c’est établir la volonté du choix dans l’ordre des choses inévitables. Exemple : admettons que je sois contraint de travailler pour gagner ma vie ; je pourrais néanmoins prétendre que si j’avais le choix entre être oisif et travailler, je choisirais de travailler plutôt que d’être un parasite vivant du labeur des autres. Le prototype de cette situation se trouve dans le choix d’Ulysse dont on a dit un mot récemment (voir le 15 février 2007) : Ulysse doit se réincarner dans une existence dont tous ont eu le choix, sauf lui, parce qu’il est le dernier appelé à choisir. Seulement, Ulysse déclare : « si j’avais eu le choix, c’est ce destin que j’aurais choisi. »

Gouverner c’est choisir disait Mendès-France ; mais là où il n’y a pas de marge de manœuvre, l’acte politique passe par une autre alternative. Ou bien vous dites comme Ulysse que ce que vous êtes contraint de faire coïncide avec vos valeurs, que vous vous reconnaissez dans ce que vous allez faire ; ou bien vous dites que cette situation fait de vous un héros tragique, condamné à périr en résistant - comme Antigone - ou à survivre révolté dans une existence absurde - comme le Sisyphe de Camus.

- « La politique, c'est l'art de… ».. Nous avions négligé le début de la citation : c’est que nous avions gardé le meilleur pour la fin. La politique, c'est l'art de faire accepter l’inévitable comme un choix que le citoyen raisonnable doit faire à moins de n’être qu’un irresponsable. La retraite à 65 ans : vous êtes libre de la refuser ; mais dites alors ce que vous voulez ? Endetter le pays pour que vos descendants jusqu’à la 3ème génération remboursent vos égarements en maudissant votre souvenir ? Vous êtes libres : choisissez. C’est vous le citoyen ; c’est vous qui êtes responsable. Ce qui veut dire que l’homme politique non seulement vous fait croire que sa gestion est encore de la politique, mais de plus que vous l’avez choisi pour ça.

Jacques Chirac est plus du côté de Machiavel que de Mendès-France.

Thursday, February 15, 2007

Citation du 16 février 2007

Le sort fait les parents, le choix fait les amis.

Abbé Delille - Malheur et pitié

On raconte que Napoléon III, reçoit un message de félicitation du Czar pour son couronnement : le Czar l’appelle « mon cher ami », ce qui est humiliant car l’usage pour les souverains était de s’appeler « mon cousin ». Napoléon rétorque : « on ne choisit pas sa famille, mais on choisit ses amis ».

Pouvons-nous espérer réconcilier famille et amis ? Faire que ce qui relève de la règle, deviennent aussi séduisant que ce qui relève du choix?

De ce point de vue, notre monde est sans doute mieux fait que celui de Napoléon : on choisit toujours ses amis, mais on peut choisir certains de ses parents : les couples se font et se défont au gré des amitiés/inimités ; et avec le conjoint qui s’en va, part aussi la « belle famille ». Ces parents là deviennent ainsi comme des amis dans la mesure où on peut cesser de les fréquenter.

Ce qui pourrait être encore mieux, c’est que les amis deviennent des parents. Ça se faisait autrefois par le biais du parrainage : parrains, marraines choisis dans le cercle des amis devenaient ainsi des « compères » et des « commères ». Bon, vous allez donc donner à votre meilleur(e) copain/copine le rôle de parrain/marraine du petit dernier. Si vous le voulez vraiment, rien ne vous en empêche. Mais, allez chercher des gens qui ont fait baptiser leur enfant et qui s’en rappellent encore l’année suivante…

Reste donc à épouser votre meilleur(e) ami(e). On a dit ici même (23 sept 2006) les doutes qu’on pouvait avoir à ce sujet.

Mais voilà la bonne idée : épousez la sœur (le frère) de votre meilleur(e) ami(e) !

Wednesday, February 14, 2007

Citation du 15 février 2007

Lorsqu'on est libre, ce n'est pas difficile de choisir pour soi-même ce qu'il y a de meilleur dans la vie. Mais qui donc a le choix?
Hermann Hesse - La scierie du Marbrier
Je trouve que Hermann Hesse est bien optimiste quand il dit : « ce n'est pas difficile de choisir pour soi-même ce qu'il y a de meilleur dans la vie ». Qui sait ce qui est le meilleur pour lui ? Vous connaissez le conte des trois vœux, où des lourdauds de paysans ayant la possibilité de faire exaucer trois vœux par un Génie, formulent d’abord des vœux tellement ridicules qu’ils sont bien heureux d’utiliser le dernier pour défaire ce qu’ils avaient obtenu des premiers.
Qu’est-ce qu'il y a de meilleur dans la vie ?
Deux exemples opposés, tous deux tirés de la pensée grecque (1) :
- Achille, l’homme qui a eu le choix de vivre une vie longue et obscure ou courte et héroïque. (2)
- Ulysse, l’homme qui au moment de choisir son destin, opte pour l’existence modeste d’un berger.
Et vous, qu’est-ce que vous en dites ?
- Votre patron vous dit : « Achille, vous faites du bon travail, je tiens à m’entourer d’hommes comme vous. Je vous propose un poste de chef des ventes du réseau sud-est. Vous aurez la responsabilité des commerciaux de la région Paca, avec voiture de fonction et Amex d’entreprise. Plus 3 kilo-euros de bonus par mois. Il y a une contrepartie : vous ne pourrez pas rentrer chez vous en dehors des week-ends, et vous aurez à organiser des séminaires à Davos qui vous prendront deux semaines chaque l’année. Bien sûr, vous pourrez y emmener votre épouse, en plus de votre secrétaire. »
Et vous, vous répondez : « Vous vous trompez, monsieur. Je ne m’appelle pas Achille. Je m’appelle Ulysse ». C’est ça ?
(1) L’Iliade d’Homère pour l’un ; Platon (La République) pour l’autre
(2) Sur le choix d’Achille : voir message du 18 mars 2006

Tuesday, December 05, 2006

Citation du 6 décembre 2006

L’homme n’est rien d’autre […] que l’ensemble de ses actes.

Jean-Paul Sartre - L’existentialisme est un humanisme

Cette phrase souvent répétée pour rejeter les promesses au profit de leur réalisation, doit être prise dans toute son étendue : « L’homme n’est rien d’autre » que ce qu’il a fait, et les sentiments, les joies ou les regrets ne servent à rien pour définir notre vie. Par exemple, je ne peux dire « Ah ! si seulement mes parents avaient eu les moyens me payer des études, j’aurais pu faire polytechnique, j’en avais l’étoffe … ». Non. Je suis celui qui a fait un C.A.P. de boulangerie. Point final. Et mes sentiments alors ? Ce n’est donc rien ? Si, bien sûr : mais, mes regrets, mon amertume sont aussi des actes : ils sont ce par quoi je me produis comme un raté. Autant dire qu’en choisissant d’être un raté j’ai choisi de considérer la boulangerie comme une manière de rater sa vie (1).

Qu’est-ce qui compte alors dans la vie ? C’est « ce que je parviens à faire avec ce qu’on a fait de moi » (Sartre - idem). Alors, certes il y a de l’injustice sociale, et je n’ai pas eu la liberté de choisir le milieu social dans le quel je suis né. Mais ce milieu, s’il me prive de certaines possibilité n’a pas déterminé l’ensemble de ma trajectoire. Il en a facilité certaines, il a rendu les autres plus difficiles. Mais le choix entre les une et les autres, c’est à moi qu’il incombe. Et ces choix sont ce qui réalise ma vie. Voilà ce qu’on appelle l’existentialisme.

Il y a des philosophies plus subtiles que celle-ci - je le sais bien. Mais ce qui est stimulant dans l’existentialisme, ce pour quoi il a eu une telle vogue, c’est qu’il implique chacun d’entre nous. Au fond, l’importance qu’on accorde à la philosophie aujourd’hui encore, vient de sa capacité à nous remettre en cause. Non pas qu’il faille nécessairement donner raison à Sartre ; et d’ailleurs lui-même est en partie revenu sur certaines de ses thèses : il y a des choix plus faciles que d’autres à faire, et ceux-là, c’est la société qui les distribue, sans tenir compte du mérite personnel. Mais il nous invite à reconsidérer nos responsabilités, non pas dans un esprit de mortification, mais plutôt pour enquêter sur leur répartition.

(1) Que les boulangers qui me lisent sachent bien que ce n’est pas un point de vue que je partage.

Sunday, August 13, 2006

Citation du 14 août 2006

Toute décision est un drame qui consiste dans le sacrifice d'un désir sur l'autel d'un autre désir.

Claparède

Spinoza : « Omnis determinatio est negatio »… : voir la Citation du 22 mai 2006 : j’espère que ça vous dit encore quelque chose ! (1).

Claparède complète ce principe en indiquant d’où provient la détermination. On retrouve un peu la thèse de Locke : la volonté est un exécutant au service d’une force qui la mobilise, en amont, et cette force n’est autre que celle du désir, sous toutes ses formes et à tous les degrés. Ce qui s’évacue alors, c’est le moment du choix. Se déterminer, ce n’est pas choisir ; c’est se conformer à une tendance qui nous est propre. Si nous croyons au choix (et donc au libre arbitre) c’est parce que certaines de ces forces qui sont antagonistes se combattent, et que l’issue de ce combat dépend de certains facteurs que nous pouvons activer au moment opportun.

Exemple : vous voulez vous arrêter de fumer. Bien. Mais pourquoi le voulez vous ? Si vous fumez, c’est pour le plaisir (ou pour éviter un déplaisir, nous n’en discuterons pas pour le moment) ; alors pourquoi renoncer à ce plaisir ? Parce que vous y trouvez votre compte, et donc que votre renoncement n’est que le sacrifice d'un désir sur l'autel d'un autre désir. Ne plus fumer, c’est retrouver votre pureté, ou montrer la puissance de votre volonté, ou conserver l’amour de votre ami(e) anti-tabac, ou être un bon père-ou-mère par rapport à votre chérubin joufflu que vous ne voulez pas intoxiquer… Bref tout ça, c’est du désir.

Ça veut dire deux choses :

- d’abord si vous faites cet acte « héroïque », ce n’est pas par devoir, mais par recherche d’un plus grand plaisir (oui, même si vous vous arrêtez parce que vous avez la trouille du cancer : le plaisir n’est autre que la cessation de cette souffrance-là).

- ensuite, la volonté est une fonction dont on peut se passer : si vous réussissez à vous arrêter, inutile d’évoquer la puissance de celle-ci, mais parlez plutôt de la force du désir. C’est très exactement ce que les psychologues nomment la motivation.

(1) Attention : il y aura bientôt une interro surprise.

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Commentaire de Luc Dussart:

effectivement l'articulation volonté/désir est essentielle dans l'arrêt du tabac. Et encore plus que ce qui est dit là. La volonté NUIT à l'arrêt du tabac, et c'est le piège commun. Avec la volonté on TIENT quelque temps, alors que la bonne attitude est de LÂCHER...
Et s'il y a de bonnes raisons (rationnelles) pour cesser le tabagisme (santé, argent, proches, etc.), elles sont inopérantes comme l'a bien montré Bateson (Vers une écologie de l'esprit).
Ce qui permet l'arrêt, c'est la force de l'inconscient, de l'irrationnel, du désir. Et comme l'inconscient ne connait pas la négation, NE PLUS FUMER est pour lui incompréhensible : il ne capte pas.
Alors, alors, quelles sont les (seules) bonnes motivations à faire mûrir pour alimenter l'inconscient ? Des choses qui ne se PENSENT pas mais qui s'éprouvent, se ressentent.
Quelques compléments pratiques dans l'article :
Faire face aux envies de fumer, knol de Luc DUSSART :
http://tinyurl.com/6d8xy2