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Monday, November 20, 2017

Citation du 21 novembre 2017

Qu’un géant et un nain marchent sur la même route, chaque pas qu’ils feront l’un et l’autre donnera un nouvel avantage au géant
Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements  de inégalité parmi les hommes, 1° partie (Lire en annexe le texte cité)



Au fond une image telle que celle-ci prouve à l’évidence que Rousseau est passé à côté de quelque chose : voulant prouver que les inégalités entre les hommes sont moins grande dans l’état de nature qu’entre les animaux, il a oublié de dire que pour éviter ces inégalités, il suffit de mette le lièvre sur un autre route que celle empruntée par la tortue.
Oui, admettons : la justice sociale c’est que chacun concoure dans sa catégorie : le lièvre avec les lièvres et les tortues avec les tortues.
Reste quand même un problème : c’est que, dans la concurrence que se livrent les partenaires sociaux, toutes les compétitions visent le même but : l’argent et surtout le profit. Or, il peut se faire que toutes ces courses n’aient pas le même prix pour récompense. Je veux dire que la tortue qui gagne la course des tortues aura peut-être une feuille de laitue pour récompense, alors que le lièvre vainqueur aura droit aux faveurs de la reine des clapiers.
La justice sociale devrait donc s’emparer de ce sujet : on dit « à travail égal le salaire doit être égal », et on croit cela facile. Mais, qu’est-ce donc que le « travail égal » ? Celui qui occupe du matin au soir ? Ou bien celui qui assure une vie dont les besoins vitaux seront satisfaits ?
Oui, selon que je construis des maison ou que je fabrique des logiciels, mon salaire ne sera pas le même, alors que le temps de travail et les besoins de chacun seront les mêmes. A travail égal, salaire inégal.
Que la tortue coure avec les tortues et non avec les lièvres, ça va de soi. Mais ne l’oublions pas : ce qui compte, c’est le prix à gagner. Même La Fontaine s’en désintéresse : « On mit près du but les enjeux : / Savoir quoi, ce n'est pas l'affaire »
Mais si, c’est cela l’affaire !
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Annexe
Rousseau Discours sur l’origine et les fondements de inégalité parmi les hommes, 1° partie

« En effet, il est aisé de voir qu’entre les différences qui distinguent les hommes, plusieurs passent pour naturelles qui sont uniquement l’ouvrage de l’habitude et des divers genres de vie que les hommes adoptent dans la société. Ainsi, un tempérament robuste ou délicat, la force ou la faiblesse qui en dépendent, viennent souvent plus de la manière dure ou efféminée dont on a été élevé, que de la constitution primitive des corps. Il en est de même des forces de l’esprit, et non seulement l’éducation met de la différence entre les esprits cultivés et ceux qui ne le sont pas, mais elle augmente celle qui se trouve entre les premiers à proportion de la culture ; car qu’un géant et un nain marchent sur la même route, chaque pas qu’ils feront l’un et l’autre donnera un nouvel avantage au géant. Or, si l’on compare la diversité prodigieuse d’éducations et de genres de vie qui règne dans les différents ordres de l’état civil avec la simplicité et l’uniformité de la vie animale et sauvage, où tous se nourrissent des mêmes aliments, vivent de la même manière, et font exactement les mêmes choses, on comprendra combien la différence d’homme à homme doit être moindre dans l’état de nature que dans celui de société, et combien l’inégalité naturelle doit augmenter dans l’espèce humaine par l’inégalité d’institution. »

Saturday, October 28, 2017

Citation du 29 octobre 2017

La civilisation, au vrai sens du terme, ne consiste pas à multiplier les besoins, mais à les limiter volontairement. [...] Il faut un minimum de bien-être et de confort ; mais, passé cette limite, ce qui devait nous aider devient une source de gêne.
Mahatma Gandhi - Lettre à l'âshram (texte complet en annexe)
Il y a cent à parier contre un, que le premier qui porta des sabots était un homme punissable, à moins qu’il n’eut mal aux pieds.
Rousseau - Dernière réponse (à monsieur Bordes)

Commentaire II
Après la notion de limite, prenons donc celle de civilisation sur la quelle nous avons buté hier.
« La véritable civilisation nous dit Gandhi, nous apprend à limiter volontairement nos besoins. »
Déjà, observons que les besoins dont nous parlons ne sont pas ceux dont la nature nous a dotés : ça n’aurait aucun sens de dire qu’il nous faut limiter nos besoins de nourriture, de boisson, d’abri et de sécurité – puisqu’il nous faut bien ça pour vivre ! Gandhi vise l’évolution des moyens de satisfaire ces besoins et qui deviennent à leur tour des besoins autonomes. Sont concernés les besoins qui naissent du fait des habitudes, de l’obéissance à des modes devenus tyrannies, d’imitation des voisins etc.


Pour vous en persuader, il suffit de comparer le Salle de bal du Palais de Catherine de Russie avec la Danse paysanne de Brueghel.

Seulement, voilà : comment la civilisation fait-elle pour délimiter ainsi nos besoins ? Selon notre seconde Citation-du-jour, cette limite était pour Rousseau radicale : nos pieds n’ont besoin de rien pour marcher, pas même de sabots : ceux-ci sont donc un luxe dont il convient de se passer. Mais en même temps, Rousseau admettait que nous étions sortis de façon irréversible de l’état de nature et que la vie en société était aussi impérative – quoique corruptrice : on le sait Rousseau, est un pessimiste Du coup, c’est toujours une négociation un peu délicate à la quelle nous devons nous livrer pour savoir de quels « besoins » nous pouvons nous passer. Il ne suffit pas toujours de prendre en compte notre tranquillité ; l’écologie moderne nous soumet à une rude pression pour revenir aux toilettes sèches et à la douche à l’eau de pluie.

Monday, May 01, 2017

Citation du 2 mai 2017

L'homme n'est pas la négation de l'enfant, mais son développement, et malheur à qui veut barrer ce qu'il fut !
Aragon – Le libertinage
Le méchant, (dit Hobbes), est un enfant robuste. (…) Il n'y a sorte d'excès auxquels il ne se portât ; qu'il ne battît sa mère lorsqu'elle tarderait trop à lui donner la mamelle ; qu'il n'étranglât un de ses jeunes frères lorsqu'il en serait incommodé ; qu'il ne mordît la jambe à l'autre lorsqu'il en serait heurté ou troublé.
Rousseau – Discours sur l’origine … de l’inégalité parmi les hommes (cf. ici)

Parmi les opinions les plus banales que chacun colporte sans vraiment se demander ce que ça veut dire, il y a celle-ci : il faut savoir rester le petit enfant que nous avons été – c’est la recette du bonheur, que le « lâcher prise » nous permet de réaliser ; et pour ceux qui n’y arrivent pas qu’ils aillent voir un coach en « développement personnel » – si j’ose dire ! (1)

J’ai beaucoup ronchonné là-contre, mais après tout je suis peut-être passé à côté de quelque chose ? En tout cas, retrouver cette idée sous la plume d’Aragon, ça fait réfléchir !
Toutefois, il faut lire avec attention : il s’agit certes pas de rester en tout point exactement l’enfant que nous avons autrefois été – ni de le redevenir –  mais de devenir un enfant développé. Et bien sûr il ne suffit pas d’imaginer l’enfant devenu grand ayant un corps d’adulte et une psychologie infantile. D’ailleurs, tous ceux qui s’extasient devant cette idée ne parlent que de garder leur « âme d’enfant » – entendez ni leurs passions, ni leurs dérèglements ni leurs excès, que Rousseau énumère complaisamment dans le texte cité (2)
Au fond nous concevons l’enfance comme un état monolithique qui pourrait disparaître tout entier ou être maintenu à condition de rester tout entier également. Pour Aragon, nulle rupture, nulle mutation : c’est progressivement que de nouvelles facultés envies, désirs, etc. apparaissent. Mais sans que pour cela les désirs, envies, capacités, etc. présents chez l’enfant ne disparaissent.
Pourquoi pas ? Mais il se trouve que la mécanique du refoulement de la morale existe et qu’elle nous fait honte si par exemple, devenus adulte, on continue de désirer ce qui nous faisait envie étant enfant. On veut bien être un grand enfant qui se régale de sa crêpe au Nutella ; mais si un homme désirait retrouver sa maman dans la femme qui partage sa vie ?
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(1) J’étais sur le point de me lancer sur les traces de Peter Pan. Et puis j’ai changé d’avis mais les amateurs pourront se reporter à cette description du « syndrome de Peter Pan ».

(2) D’ailleurs Rousseau ne cite ces méfaits que pour les nier : l’homme sauvage qu’il compare à l’enfant de Hobbes, ignore la vertu, certes, mais il n’est pas vicieux pour autant. Juste sorti des mains de la nature il n’est ni bon ni méchant parce qu’il n’a aucune des passions qui viennent de l’état de vie en société.

Sunday, March 12, 2017

Citation du 13 mars 2017

Traitez les gens comme s'ils étaient ce qu'ils devraient être, et vous les aiderez ainsi à devenir ce qu'ils peuvent être.
Goethe
Quiconque a le courage de paraître ce qu’il est, deviendra tôt ou tard ce qu’il doit être.
Rousseau - Lettre à Sophie d'Houdetot (voir Post du 24/6/2006)

Comment devenir meilleur quand c’est d’amélioration morale qu’il s’agit ? Nos deux Citations-du-jour prennent la question en formulant une thèse et sa réciproque, un peu comme au cinéma, avec les caméras en champ et contre champ.
En effet, Rousseau fait l’éloge de la transparence qui nous montre aux autres tels que nous sommes, supposant que sous leur regard on deviendra meilleur. Mais ce regard, quel est-il ? Réprobateur ? Encourageant ? Sévère plutôt qu’amical ? En fait il pourrait être un peu tout cela pour Goethe, car selon lui, ce regard ne voit pas seulement ce qu’on lui montre, mais aussi ce qu’on devrait être ; il consiste à non pas à dire : « Si tu veux être un homme tu ne dois pas », mais « puisque tu es un homme, alors tu dois » – c’est ainsi que l’on prend conscience du chemin qui nous reste à faire pour devenir meilleur.
La différence n’est pas mince, car alors que le progrès moral est selon Rousseau lié à la censure exercée par autres, celui qu’envisage Goethe vient avec l’identification au meilleur qui est supposé en devenir au fond de nous-mêmes : nous sommes soumis à l’obligation de nous hausser à ce que nous sommes déjà – du moins dans le regard des autres. L’attitude que pointe Goethe est parfaitement claire dans le cas de la confiance : inutile de dire à l’artisan qui va venir travailler chez vous en votre absence : « Tenez, voici mes clés : je vous fais confiance, j’espère que vous ne me décevrez pas ! » car le simple fait de lui abandonner vos clés implique qu’il est un homme en qui on a confiance et qu’il est simplement inimaginable qu’il en profite pour vous voler.
C’est cela : je dois être celui qu’on imagine, ce qu’on admet sans hésitation dans le cas du pire, mais qu’on doit aussi accepter dans le cas du meilleur.


Reste que Goethe place une restriction : les gens ne deviendrons pas forcément ce que vous espérez, mais seulement ce qu’ils peuvent être. Mais ce n’est déjà pas si mal.

Wednesday, March 01, 2017

Citation du 2 mars 2017

L’inégalité de fait, par une loi inhérente à la société, produit toujours l'inégalité des droits : l'inégalité sociale devient nécessairement inégalité politique.
Mikhaïl Bakounine - 1814-1876 - Catéchisme révolutionnaire – 1865
Car qu’un géant et un nain marchent sur la même route, chaque pas qu’ils feront l’un et l’autre donnera un nouvel avantage au géant.
Rousseau – Discours sur l’origine … de l’inégalité… (Préface – Texte à lire ici)

Voilà le scandale des démocraties : l’inégalité de fait qui paraît inévitable ruine l’inégalité de droit que la démocratie veut supprimer. Toutefois, sachant qu’une différence n’est pas ipso facto une inégalité, reste à dire en quoi elle consiste.
Suivant en cela notre citation de Rousseau, je dirai que les différences ne sont inégalités que lorsqu’elles entrent en compétition : prenez un nain et un géant, faites-les marcher sur des routes différentes et vous verrez bien qu’aucune inégalité n’apparaît entre eux. D’ailleurs, la sélection naturelle le confirme : il y a sans doute des cas où il est plus avantageux d’être un nain plutôt qu’un géant.
De surcroît – et là nous quittons l’argumentation de Rousseau – il arrive que le progrès technique renverse les rapports : la force physique importe aujourd’hui moins que la puissance de l’intellect. Les femmes de nos jours sont bien capables de conduire des autobus de 20 mètres de long, et de gagner la compétition dans les concours des grandes écoles (NKM polytechnicienne).
Reste qu’il y a quand même de l’inégalité dans les acquis transmis par chaque génération à la génération suivante : l’héritage familial fait que les uns naissent avec une cuillère de bois dans la bouche alors que les autres ont droit à une cuillère d’argent. Mais s’il n’y avait là que des différences sans effets sur le statut social, on n’y ferait pas trop attention. Ce qui rend cela scandaleux, c’est que ces inégalités de fait deviennent des inégalités de droit. Selon un mécanisme très sophistiqué que Pierre Bourdieu a analysé très précisément, il arrive que les sociétés sélectionnent leurs élites selon des critères qui différencient les enfants selon leur maitrise du langage, ou de la culture acquises au sein de leur famille. Le petit bourgeois trouvera une école taillée pour lui, alors que l’enfant des familles populaires aura un parcours hérissé d’obstacles.
Les démocraties luttent contre ces inégalités : par des bourses pour compenser les inégalités économiques ; par des équipements culturels gratuits pour les différences de milieu familial. Mais quoiqu’on y fasse, ces mesures restent incapables de combler l’écart : chaque bibliothèque gratuite qui s’ouvre le creuse, car les enfants qui vont en profiter sont justement ceux pour les quels la lecture est un plaisir et non un pensum.

Tuesday, January 10, 2017

Citation du 11 janvier 2017

Le verbe être est proprement le seul, et, à la rigueur, nous n'aurions pas besoin d'en avoir d'autres.
Condillac – Cours d'étude pour l'instruction du prince de Parme, Grammaire, II, 6

Le 18ème siècle était une époque où l’on spéculait hardiment sur les origines du langage : on en a gardé la trace avec Rousseau (1), et également avec Condillac.
Ces ouvrages ne se contentent pas de réfléchir sur une vague généalogie du langage ; ils tentent aussi d’en reconstituer l’histoire. Qu’est-ce qui est venu en premier ? Les noms (= substantifs) ou les verbes (= action) ? De quel état préalable le langage est-il une modification : le geste ou le cri ?
Logiquement, Condillac aurait dû admettre que le mot a été premier par rapport au verbe : car pour dire qu’il y a de l’être, encore faut-il avoir déjà indiqué de quoi il s’agit : « Est ! » ne suffit pas ; il faut dire ce qui est : « l’ours est ! ». S’il n’y a que des verbes et pas de noms du tout, alors le geste reste indispensable : il faut montrer à défaut de pouvoir dire ; notre langage en porte d’ailleurs la trace avec les déictiques (2). Faut-il admettre que les noms ont été inventés seulement parce que les hommes de la préhistoire ont constaté qu’avertir du danger en utilisant uniquement le verbe « être » n’empêchait nullement d’avoir la tête arrachée par le coup de patte de l’ours qu’on n’avait pas vu venir ? Ou bien parce que, avant d’agir, il faut savoir sur quoi ou pourquoi agir ?
Je veux bien imaginer que le geste suffise à signaler ce dont l’existence est signalée ; mais si langage il y a eu c’est précisément que le geste était insuffisant. Certains spécialistes contemporains ont imaginé le langage vocalique comme dérivé du call-système, système de communication par cris ou gestes entre chasseurs organisés en bande : pour plus de précision ou pour plus de discrétion, le mot, le verbe, la phrase ont apporté une supériorité aux hommes qui le possédaient – comment imaginer autrement des hommes parvenant à terrasser des mammouths ?
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(1) Rousseau – Essai sur l’origine des langues. A lire ici (les gens fatigués trouveront un résumé ici)
(2) « Les déictiques sont des termes (pronoms personnels ou démonstratifs, adverbes de lieu ou de temps, déterminants ou pronoms possessifs) qui ne prennent leur sens que dans le cadre de la situation d'énonciation.
Ici, , hier, maintenant, ceci, sont des mots déictiques car ils ne sont compris que lorsque la situation d’énonciation est connue. » – Lire ici