Tuesday, November 05, 2013

Citation du 6 novembre 2013


Tous les hommes ont donc un droit de jouissance égal sur toutes les femmes ; il n'est donc aucun homme qui, d'après les lois de la nature, puisse s'ériger sur une femme un droit unique et personnel. La loi qui les obligera de se prostituer, […] est donc une loi des plus équitables et contre laquelle aucun motif légitime ou juste ne saurait réclamer.
Sade – Français, encore un effort si vous voulez être républicains (Adresse aux Français –  La philosophie dans le boudoir, 5ème dialogue) 1795 A lire ici
Eloge de la prostitution ?
Périodiquement la France s’enflamme à propos de la prostitution. Parfois pour défendre les prostituées pourchassées par des lois visant à en abolir le négoce. Parfois aussi, comme en ce moment, en dénonçant le projet de pénalisation frappant les usagers (1).
Mais à chaque fois, c’est le même argument qu’on ressort : la liberté n’est-elle pas justement pour une femme (ou un homme) de disposer de son corps comme elle (il) le souhaite, y compris pour le prostituer ?
Seulement voilà : comme la liberté des unes (= les prostituées) doit s’arrêter là où commence celle des autres (= leurs clients), comment faire pour que la prostitution – qui suppose comme on le sait la soumission de la prostituée à des désirs qui la transforment en objet – soit l’expression d’une liberté ?
La réponse de Sade est la suivante : certes, les feux que la nature a allumés en nous sont violents et assujettissent  notre partenaire  à nos fantaisies. Mais, en la circonstance, la justice est de leur accorder la réciproque : les femmes doivent pouvoir se livrer à la débauche en toute liberté, et donc elles doivent avoir la liberté de se prostituer tant qu’elles voudront. Là encore, on protestera : quelle est cette liberté qui n’existe que pour se faire esclave ?  Mais quiconque a lu les ouvrages de Sade sait bien que dans ce cas, les héroïnes sadiennes expriment leur liberté sans entrave et considèrent leurs partenaires masculins comme leurs souffre-douleurs : ce sont eux les prostitués. Si la prostitution est l’asservissement, la liberté en ce domaine consiste à ce que chacun soit à tour de rôle le « client » de l’autre.
Que ces 343 messieurs qui prétendent jouir librement des prostituées deviennent donc à  leur tour leurs esclaves sexuels.
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(1) Voir le manifeste des « 343 salauds », texte honni – entre autre – pour avoir détourné un titre utilisé autrefois à des fins plus nobles.

Monday, November 04, 2013

Citation du 5 novembre 2013


En ce monde rien n’est certain – à part la mort et la fiscalité.
B. Franklin (Cité par David Graeber dans son récent ouvrage Dette : 5000 ans d'histoire)
Si cette citation est demeurée illustre, si elle se colporte de discours en discours depuis deux siècles et demi, c’est qu’on en ressent l’évidence et la nécessité. Car rapprocher la fiscalité de la mort, c’est en souligner à la fois l’inéluctabilité et le pouvoir mortifère. Depuis l’origine de l’humanité, il y a toujours eu quelqu’un – Prêtre, Seigneur, Etat – pour prélever des taxes sur tout ce qui vit et qui bouge. Et, en bon adepte du libéralisme, Franklin considère que c’est là non seulement un vol mais encore ce qui stérilise le dynamisme économique.
Bravo donc à Benjamin Franklin, et passons à autre chose ?
Pas si vite : dans son ouvrage, David Graeber ne cite cette phrase que pour lui donner tort. En considérant les documents de l’antiquité – et aussi les archives issues des enquêtes ethnologiques – il constate une chose : c’est que les impôts n’ont pas toujours existé, du moins dans la forme qu’on leur connaît. Qu’on lise en effet Thucydide, dont on citait il y a peu la Guerre du Péloponnèse : ce qu’Athènes, au cours de ses affrontements avec d’autres Cités, recherchait, c’était que les vaincues lui payent un tribut. Le citoyen athénien n’a pas d’impôts à payer, parce que ce sont les citoyens des autres Cités qui l’acquittent pour lui.
Alors, dira-t-on que ce sont là des réalités sans intérêt parce que l’histoire en est aujourd’hui révolue ? Oui, sans doute, mais depuis peu : les colonies ont été jusqu’au milieu de 20ème siècle des pourvoyeurs d’argent, des pays qui payaient leur tribut – peut-être même un tribut encore plus important que durant l’antiquité.
Et aujourd’hui ? L’impôt a-t-il pris la place du tribut acquitté par les pays dominés ?
Je pense que non : l’ensemble [impôt + tribut] continue sans doute d’exister, simplement le libéralisme est passé par là : au lieu d’être versé à l’Etat, le tribut de la colonisation (aujourd’hui incarné par les contrats d’exploitation minier) profite aux entreprises privées, laissant à l’Etat le soin de compenser cette perte en pressurant les citoyens par le fisc.
A chacun son profit.

Sunday, November 03, 2013

Citation du 4 novembre 2013


La plus grande faiblesse de la pensée contemporaine me paraît résider dans la surestimation extravagante du connu par rapport à ce qui reste à connaître.
André Breton
Voilà une citation à laquelle je souscris totalement – à une condition toutefois : retirer l’adjectif « contemporaine » qui vient restreindre sa portée.
En effet on a toujours voulu croire que la connaissance acquise recouvrait la totalité du connaissable. On a été certain que l’Asie était proche de l’Europe au point d’espérer l’atteindre en trois semaines de navigation vers l’ouest. On a dit qu’il était évident que le mouvement du soleil et celui de la lune étaient de même nature (= tous les deux des mouvements réels). On a pensé qu’il était possible de transmuer le plomb en or…
On pensera qu’il s’agissait là de survivances de l’esprit mythique, mais qu’aujourd’hui la rationalité a définitivement gagné la partie, liquidant enfin les brumes qui pourraient faire croire que les fables ont autant de force que les vérités scientifiques.
On a deviné que ce trait vise les créationnistes, et c’est vrai : car nous devons (comme le disait Bachelard) savoir qu’il y a des erreurs qu’on ne peut plus commettre. Mais est-ce que, pour autant, nous possédons la vérité ? S’il y a de l’inconnu, qui pourrait jurer que n’en surgira pas un jour quelque nouvelle découverte capable de remettre en cause des pans entiers de notre savoir ? (1)
Comment faire pour ne pas surestimer le connu par rapport à l’inconnu ?
La bonne question est : que peut-on savoir quand on ne sait pas tout ? Si je calcule la racine de 2, comment puis-je être sûr – absolument sûr – qu’on ne parviendra jamais, même après des siècles de calcul, à un chiffre exact ? Seule une démonstration mathématique (il en existe depuis l’antiquité) peut me donner cette certitude (2).
Autre exemple : ce que je sais du rapport de l’esprit et du corps est-il si assuré ? La connaissance de mortalité ou de l’immortalité de l’âme (ou comme on voudra l’appeler) sera-t-elle un jour autre chose qu’une croyance ? Et en attendant, ce que la science nous révèle quant au fonctionnement du cerveau est-il si solide ? Dans les années 60, mes profs de psycho m’apprenaient que les neurones crevaient progressivement après l’âge de 25 ans et que rien ne pouvait inverser le processus. On dit qu’il est prouvé aujourd’hui le contraire…
… et si – suite à une petite manip de rien du tout sur le génome humain – ça pouvait repousser indéfiniment ?
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(1) Comme le jour où l’on a cru que les neutrinos allaient plus vite que les photons !
(2) On ferait la même remarque à propos du nombre pi.

Saturday, November 02, 2013

Citation du 3 novembre 2013



Je n'aime pas le son de la harpe... On dirait deux squelettes en train de faire l'amour sur un toit en tôle ondulée.
Sir Thomas Beecham
Deux squelettes en train de faire l'amour sur un toit en toile ondulée…. Sir Thomas – célèbre chef d’orchestre anglais – savait sans doute de quoi il parlait en usant de cette métaphore à propos de la harpe. Et pourtant… Qu’on se remémore le concerto pour flute et harpe de Mozart (1) : en l’écoutant, essayez donc de voir deux squelette en train de faire tinter leur os dans une étreinte amoureuse - et sur un toit de tôle en plus…
Beecham ou pas, ce sont des balivernes et pas seulement musicales. Car ce que je soutiens, c’est que pour imaginer des squelettes entrain de copuler, on est forcé de les imaginer possédant encore quelque chair accrochée ici ou là dans leur squelette.
Voyez par exemple ceci :


Wim Delvoye – Lick (2001)

Les squelettes ont comme on le voit conservé leurs langues, car comment les représenter s’embrassant sans cela ? A chaque étreinte correspond nécessairement un peu de chair copulatrice, - comme les langues dans le baiser et autre joyeusetés que je vous ai épargnées (mais que vous retrouverez ici).
On le voit : il est impossible de se représenter l’étreinte de squelettes sinon en utilisant le procédé de la radiographie. Procédé qui a l’avantage d’éliminer toutes les apparences superficielles pour laisser transparaitre les organes essentiels.
On dit que les Google Glass nous ouvriront l’accès à la réalité « augmentée ». Mais ce qu’il nous faut, c’est la réalité « diminuée ».
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(1) Écouter et voir ici – J’ai choisi cette vidéo non seulement pour la qualité de l’interprétation, mais encore parce que le harpiste est un homme, afin de dissiper le préjugé qui croit que seules les femmes jouent de la harpe.
(2) Pour voir d’autres œuvres du même genre de Wim Delvoye, voyez ici : vous constaterez que je ne vous ai pas proposé les images les plus licencieuses dans cette série…

Friday, November 01, 2013

Citation du 2 novembre 2013


Des hommes illustres ont pour tombeau la terre entière.
Thucydide – Histoire de la guerre du Péloponnèse – Oraison funèbre de Périclès, II-43

Je dois me faire pardonner pour mon Post iconoclaste d’hier : combien parmi vous ont eu leur méditation funéraire gâchée en se représentant la tombe de Victor Noir au moment où ils disposaient leur pot de chrysanthème sur celle de leur cher disparu ?
o-o-o
Des hommes illustres ont pour tombeau la terre entière… Cette superbe phrase se suffit à elle-même – mais elle s’éclaire encore de la suite du texte :
« Des hommes illustres ont pour tombeau la terre entière. Leur mémoire ne se conserve pas seulement dans leur pays, où on leur élève des stèles avec des inscriptions, mais aussi en terre étrangère, où, à défaut d’épitaphe, leur souvenir reste gravé non dans la pierre, mais dans l’esprit de chacun. » (Lire ici)
Le tombeau a une fonction essentielle, qui est de permettre au mort de continuer à vivre, soit par magie (comme avec les pyramides égyptiennes), soit en entretenant le souvenir du disparu dans la mémoire des générations suivantes.
Thucydide relève cette seconde fonction : c’est en ce sens que le véritable tombeau est la renommée qui accompagne les hommes illustres, car ceux-ci n’ont pas besoin d’un tel monument pour continuer d’exister dans la mémoire des hommes.
Au moment où l’on parle de Panthéoniser quelques femmes, histoire de rétablir une parité mise à mal par des siècles d’hégémonie masculine, il est bon de se dire que celles-ci n’ont pas forcément besoin d’une telle précaution, et que leur renommée et l’attachement des hommes à leur cher souvenir est en effet le meilleur tombeau qu’on puisse leur souhaiter.
Bon – admettons quand même que leur ouvrir les portes du Panthéon soit une précaution utile.
--> Quelles femmes peut-on souhaiter voir entrer au Panthéon ?
Quelques exemples :
- Jeanne d’Arc (s’agissant de transférer ses cendres au Panthéon, ça serait la candidate idéale – sauf qu’elle a déjà été canonisée : que pourrait-on faire de mieux ?)
- Olympe de Gouges (Ça permettrait de la remettre à sa juste place dans le Souvenir National)
- Marie Curie (On n’aurait pas à l’y mettre puisqu’elle y est déjà : on n’aurait qu’à virer son mari, histoire de montrer que sa présence n’est plus indispensable pour y admettre sa femme).
- Simone de Beauvoir, sauf qu’elle aurait surement refusé d’y être installée.
…A vous, chers lecteurs de proposer vos candidates.