Tuesday, May 05, 2015

Citation du 6 mai 2015

[...] le plus précieux de nous-même est ce qui reste informulé.
Gide –Les nouvelles nourritures, p.225
On peut faire dire n’importe quoi à une citation : il suffit qu’elle soit isolée de son contexte et qu’elle comporte des points d’ancrage pour tel ou tel sens.
C’est vrai mais c’est parfois dommage, comme ici quand on peut donner le contexte. Voici ce qu’écrivait Gide, une page plus haut (1) :
« Je sens bien, à travers ma diversité, une constance; ce que je sens divers c'est toujours moi. Mais précisément parce que je sais et sens qu'elle existe, cette constance, pourquoi chercher à l'obtenir? Je me suis, tout le long de ma vie, refusé de chercher à me connaître; c'est-à-dire: refusé de me chercher. Il m'a paru que cette recherche, ou plus exactement sa réussite, entraînait quelque limitation et appauvrissement de l'être, ou que seules arrivaient à se trouver et se comprendre quelques personnalités assez pauvres et limitées; ou plutôt encore: que cette connaissance que l'on prenait de soi limitait l'être, son développement; car tel qu'on s'était trouvé l'on restait, soucieux de ressembler ensuite à soi-même, et que mieux valait protéger sans cesse l'expectative, un perpétuel insaisissable devenir. »
Gide – Les nouvelles nourritures, p.224
Alors, bien sûr, le commentaire devient d’un seul coup superflu. Quoique… On peut encore imaginer en quoi consiste cette constance, mystère informulé. Pour ma part, j’imagine facilement que ça n’existe pas ou plutôt que c’est la source de tout ce qui jaillit en nous, tout ce qui nous arrive comme pensée et comme image avant même qu’on l’ait cherché. Le foyer de la pensée et des sentiments est comme la tâche aveugle de la rétine : impossible de le penser ou de le voir parce que c’est le lieu de toutes les pensées et de toutes les images.
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(1) Si ma mémoire est bonne, Gide critiquait le principe socratique « Connais-toi toi-même »

Monday, May 04, 2015

Citation du 5 mai 2015

Il n’y a pas de phénomènes moraux, il n’y a que des interprétations morales des phénomènes.
Nietzsche – Par delà le bien et le mal
Où donc est la morale ? Dans les actes ou dans les intentions?
            - Seuls les actes comptent ; le bien s’incarne dans certains actes, qu’il suffit de réaliser pour devenir bon et gagner le paradis. Ainsi faisaient les pharisiens, qui accomplissaient des actes vertueux, ce qui ne les n’empêchait pas d’avoir un cœur impur.
            - Si au contraire la morale est une affaire de cœur, il faut dire qu’elle dépend de chacun de nous, car elle n’est rien d’autre que le jugement que nous portons sur les évènements de la vie. En dehors de ça, il n’y a que de la technique : des actes efficaces ou non.
Admettons provisoirement que ce soit là le sens de cette phrase de Nietzsche. Mais si ces évaluations sont des interprétations morales, reste à savoir en fonction de quoi elles se font.
On a déjà évoqué ici la distinction wébérienne entre éthique de la responsabilité et l’éthique de la conviction : certains voudront que tout acte coïncide avec ses principes, même si l’échec est garanti. D’autres préféreront obtenir un résultat conforme à la valeur souhaitée, même si ni l’acte lui-même, ni le résultat ne ressemblent tout à fait à ce qu’on appelle la morale.

Est-ce là ce que pensait Nietzsche lorsqu’il affirme qu’il n’y a aucun « phénomène moral » ? En fait, je crois qu’il ne visait pas une quelconque relativité des valeurs morales. Car, ce qui compte avant tout selon lui, ce n’est pas seulement l’évaluation des actes, c’est d’abord leur production : c’est elle qui nous donne la réalité de l’acte moral (d’où le terme étrange de « phénomène »). S’il faut examiner leur origine pour les évaluer, c’est parce qu’ils sont produits de façon très variable. Les uns sont sous l’emprise des principes qui sont l’expression de la transcendance. Ainsi des Commandements divins. C’est pour ceux-là qu’il s’écrie : « Brisez, brisez les tables de la loi ! » (Zarathoustra). Les autres, au lieu d’être l’extériorisation d’une volonté, sont l’effet d’une réaction aux forces qui oppriment l’homme

Car l’acte pour être moral – et donc pour être évaluable – doit être l’expression d’une force qui habite l’homme qui et qui l’exprime. C’est comme cela qu’il y a une morale du maitre et une morale de l’esclave :
            - La première est habitée par une force qui exprime la puissance de la volonté.
            - La seconde est l’expression du ressentiment et donc n’existe que par la souffrance subie. 

Interpréter les actes moraux consiste donc à les  classer selon leur origine – c’est en cela que consiste la « généalogie » de la morale.

Sunday, May 03, 2015

Citation du 4 mai 2015

Une bonne interprétation musicale donne l’impression d’un texte originaire.
Pascal Quignard Vie secrète
Commentaire II
Hier nous avons réfléchi à l’interprétation musicale. Aujourd’hui nous chercherons à élargir cette réflexion au texte en général, je veux dire : à tout texte écrit.
Lorsque nous lisons un livre, il peut nous arriver de perdre complètement conscience du fait que nous sommes entrain de lire. Nous ne sommes plus en cet endroit, lové dans ce fauteuil, notre esprit n’est plus préoccupé par les questions de la vie courante. L’histoire que nous  lisons nous entraine au galop, ou par des frémissements feutrés (longtemps je me suis couché de bonne heure…) : en nous, ce monde d’émotions c’est pour la première fois qu’il se déploie, c’est  en cela qu’il est originaire. Nous, lecteurs, nous sommes les interprètes du livre, et peu nous importe que nous soyons fidèles à l’intention de l’auteur : ce qui compte c’est justement que l’œuvre se révèle à nous pour la  première fois.
Alors, bien sûr, il n’est pas questions de faire de tout texte l’occasion d’une pareille lecture. Si vous lisez un livre de philosophie, vous constaterez qu’il est essentiel de reconstituer la démarche de l’auteur, aussi exactement que possible. D’ailleurs certains comme Kant vous aident à le suivre, en vous donnant définitions, principes, déductions etc. Attention aux aventuriers qui sauteraient 50 pages pour retrouver un fil qu’ils auraient perdu en route !

Mais même ces lectures ne sont pas si rigides que cela. Bergson disait qu’en philosophie il fallait atteindre le centre de l’intuition du philosophe, ce point à partir du quel sa démarche se déploie, en bref, ce qu’il croyait et ce qu’il voulait montrer. C’est quand on a atteint ce point que la lecture nous livre un texte originaire.

Saturday, May 02, 2015

Citation du 3 mai 2015

Une bonne interprétation musicale donne l’impression d’un texte originaire.
Pascal Quignard Vie secrète
Commentaire I
Interpréter une œuvre ne signifie pas donner à entendre ce que le compositeur aurait fait entendre si d’aventure il était encore là pour le faire. D’ailleurs, grâce à l’enregistrement phonographique on a bon nombre d’œuvres tout à fait capitales interprétées par leur compositeur : qu’on songe à l’œuvre de Stravinsky dirigée par Stravinsky. Pourtant on ne se prive pas de continuer à produire de nouveaux enregistrements qui font surgir d’autres facettes des musiques de Stravinsky.
Selon Pascal Quignard, la bonne interprétation réinvente l’œuvre jouée, comme si sa composition se faisait là devant nous. L’interprète est habité non par le fantôme du compositeur, mais par la force et la cohérence de son œuvre – en tout cas c’est l’impression qu’il doit nous donner. On en déduit facilement que la musique doit être écoutée « en direct » et non enregistrée. La vie qui se déroule, avec ses surprises, avec ses risques doit faire partie de la musique : elle doit être un spectacle vivant, et non un mécanisme qui se déroule toujours de la même façon.
On objectera que le jazz, qui répond le plus exactement à cette définition puisqu’il est fait d’improvisations, est en même temps le plus dépendant de l’enregistrement. Il n’y a pas d’œuvre jazzistique autre que les « prises » réalisées tel jour à tel endroit avec tel personnel, et gravée sur disque Decca N° ---.

C’est vrai. Reste que l’improvisation est alors celle de l’auditeur qui marque le rythme avec son corps et qui a envie de siffler à chaque chorus.

Friday, May 01, 2015

Citation du 2 mai 2015

Rien n’est plus désagréable que les interprétations purement chimiques de vos sentiments.
Florian Zeller – La Jouissance

Attention : la lecture de ce qui suit ne convient pas aux jeunes de moins de 12 ans.

Ah !... L’adolescence ! Période durant la quelle la chimie des sentiments se déploie dans toute sa surprenante dimension ! Voyez par exemple le cas de notre petit Kévin (qui a maintenant presque 14 ans) :
- Maman, dis Maman, qu’est-ce qui m’arrive ? Depuis que Mado s’est mise à côté de moi en classe, je ne pense plus qu’à ça !
- Qu’à ça ? C’est quoi « ça » ?
- C’est son coude contre le mien, ce sont ses cheveux qui me frôlent quand sa tête virevolte,  ce sont ses yeux pervenche quand son regard sonde le mien.
- Son regard sonde le tien… Dis-moi, Kévin je crois que tu es amoureux !
- Amoureux ? Qu’est-ce que ça veut dire Maman ?
- ça veut dire tout ce que tu viens de dire, mais tu ne t’en rends pas compte parce que c’est la première fois.
- Je comprends pas Maman ???
- Vas voir ton père, il va t’expliquer mieux que moi.
o-o-o
- Papa, dis Papa, maman me dit que je suis amoureux de Mado, mais j’ai pas compris ce qu’elle voulait dire.
- Tu as en effet l’âge de comprendre, Kévin. Ce que ça veut dire, c’est que tu es devenu grand et que les femmes commencent à t’intéresser. Quel âge elle a, Mado ?
- Elle a treize ans.
- Voilà. C’est bien ce que je pensais.
- Tu pensais quoi, Papa ?

- Que tu as envie de lui donner un bon coup de bite.