Saturday, November 06, 2010

Citation du 7 novembre 2010

Lire c'est toujours interpréter.

Henry Miller – Lire aux cabinets

Commentaire II

Après avoir dit que la lecture est prise dans un cercle entre l’apport subjectif et le retour à l’intention signifiante de l’auteur, venons-en au prétentieux adverbe qui orne notre citation : Lire, c’est toujours interpréter.

Car, si interpréter c’est toujours mettre en jeu, dès le début, nos intérêts et nos choix, comment prétendre de n’importe quel texte qu’il puisse donner lieu à interprétation ? N’y a-t-il donc pas des cas où il faudrait lire sans interpréter, des textes qu’il ne faut surtout pas interpréter – jamais !

Bien sûr tout le monde aura ses propres exemples : du mode d’emploi du téléphone au règlement intérieur de l’entreprise, voilà des documents où tout est censé être dit : interdiction de lire entre les lignes et encore plus entre les mots.

Et si vous devez relire plusieurs fois le même texte – par exemple votre contrat d’embauche, ou le bail de votre appartement – c’est précisément pour que chaque lecture neutralise les interprétations qui se seraient involontairement glissée dans une lecture précédente.

Si donc on ne peut pas dire que « lire c’est toujours interpréter », c’est parce qu’il existe une catégorie de textes dont le sens se réfère à un contexte tout à fait artificiel, défini par des conventions strictement définies – comme le sont les énoncés mathématiques que je rajoute à ma liste d’énoncés ininterprétables.

Encouragé par une telle découverte, je me demande à présent s’il n’y aurait pas d’autres textes qu’on ne pourrait interpréter sans en fausser le sens ? Que dis-je fausser ! C’est « sans détruire leur sens » qu’il faudrait dire !

Bien sûr, ces textes existent et ce sont les poèmes. Pas de poésie sans cette frange de sens qui s’épanouit dans un contact direct avec notre sensibilité, avec notre âme, appelez ça comme vous voudrez. Toute interprétation explicite est comme une réduction et une mutilation de sens du poème.

Vous voulez essayer pour voir ? Prenez ce quatrain de Rimbaud : lisez-le, sentez-le.

L'étoile a pleuré rose ...

L'étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles, / L'infini roulé blanc de ta nuque à tes reins ; / La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles / Et l'Homme saigné noir à ton flanc souverain.

… Et puis maintenant, interprétez-le et voyez ce qu’il en reste. (1)

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(1) Pour les paresseux, qui se refusent à faire le travail par eux-mêmes, voyez le commentaire en ligne ici.

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