Saturday, June 25, 2011

Citation du 26 juin 2011

Le suicide est le dénouement de la passion parce qu'il en est la substance. Toute passion est suicide : oubli de soi sans abnégation.

Lanza del Vasto, Principes et préceptes

Laza del Vasto… L’homme aux semelles de cordes, celui du Pèlerinage aux sources et des Ashrams, celui surtout qui nous faisait croire que les sectes orientales étaient des lieux d’épanouissement et de liberté… (1). Toute ma jeunesse remonte à la surface… Mais qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Ce n’est pas que j’aie la réponse, mais de temps en temps il est bon de se rappeler que c’était un homme d’une grande perspicacité.

Toute passion est […] oubli de soi sans abnégation. (2) Si on m’avait demandé « Est-ce que l’oubli de soi n’est pas obligatoirement abnégation ? », j’aurais sans doute répondu oui, sans hésiter.

Mais voilà : la passion est effectivement et oubli de soi, et absolu égoïsme. La passion est aussi cette contradiction-là, et ce n’est pas la moindre.

Comment cela se passe-t-il ? Dans l’amour passionné, je ne vois que la femme aimée, je ne respire, je ne vis que par elle – je suis Aragon pour Elsa. Mais en réalité, la passion est animée par une trajectoire en boomerang : elle vise l’être adoré, mais c’est pour le capturer et le ramener à soi. Simplement on ne voit que l’aller – pas le retour.

Alors bien sûr, la passion amoureuse nous conduit éventuellement au sacrifice : pour la femme aimée, bien des héros ont renoncé à tout, ils ont tout perdu, y compris la vie. Mais l’abnégation exige en plus que ce sacrifice soit fait au nom de la perfection morale ou spirituelle. Où est la spiritualité dans la passion ? Même les religieux s’en méfient : l’amour pour Dieu ne doit pas être une passion dévorante - n’est pas sainte Thérèse (la sainte de Lisieux) qui veut.

Certes, nous ne sommes pas obligés de revenir à La Bruyère et à sa misanthropie obsessionnelle : mais on doit quand même se rappeler – par précaution de méthode, comme dirait Descartes – que la perfection morale et spirituelle ne se trouve pas comme ça, au détour de la vie.

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(1) Oui, c’est vrai : on croyait aussi que la révolution prolétarienne était libération.

(2) Je laisserai tomber la question du suicide, qui est très importante, mais qui nous entrainerait trop loin : par exemple, les kamikazes se suicident-ils, eux qui meurent pour une cause très certainement altruiste ?

Friday, June 24, 2011

Citation du 25 juin 2011

Les bons serviteurs font les bons maitres.

Cours de morale – 14ème leçon

Suite à notre effort pour aider les maitres d'école à préparer leurs leçons de morale pour la rentrée prochaine, voici une leçon qui date de l’école Jules Ferry, et qui cadre bien avec la République de Notre-Président.

La leçon du jour comme on le voit porte sur la hiérarchie : les maîtres valent ce que valent leurs serviteurs.

Si les bons serviteurs font les bons maîtres, on devine que les mauvais serviteurs font les mauvais maîtres. Autrement dit le maître n’est en soi ni bon ni mauvais : il sera ce que son employé sera. Messieurs les valets, tirez les premiers, et sachez que vous êtes responsable de ce qui vous arrive.

… Au fait, j’y pense : toutes ces femmes de chambre qui se font violenter sexuellement par les ministres de passage – elles n’y seraient pas pour quelque chose, par hasard ?

Thursday, June 23, 2011

Citation du 24 juin 2011

Tout ce qu’on partage fleurit.

Tout ce qu’on garde pour soi moisit.

Dimanche 22 septembre 1891, leçon de morale.

J’ai ouï dire que les leçons de morales étaient prévues pour la rentrée prochaine à l’école élémentaire, et qu’elles prendraient la forme de sentences commentées en classe.

La citation du jour ne pouvait se tenir à l’écart de cet évènement, d’autant que les IUFM étant désormais fermés, c’est à l’initiative et à la bonne volonté des particuliers que la formation des maitres est désormais suspendue.

Voici donc un exemple de ce qu’on pourrait proposer à nos bambins : la citoyenneté – seul objectif repérable pour cette nouvelle morale – suppose la mise en commun, le partage de nos ressources, surtout en ces jours de crise et de disette.

- Si tu gardes ton 4 heures dans ton cartable, il va moisir. Si tu le parages avec tes copains, il va fleurir.

- Mon 4 heures va fleuri ? Il est ouf, le maitre !

- Mais non, Kévin. Tu dois comprendre qu’on veut dire simplement qu’il sera meilleur si tu le partages que si tu le mange tout seul.

- Ma tartine de Nutella, si je la partage, elle sera moins bonne parce qu’elle sera plus vite mangée. Tout ce qui est bon c’est ce qui dure.

- Mais non, ce n’est pas ce qui dure qui est bon. Ce qui est bon, c’est de savourer à plusieurs ce qu’on possède.

- Ah ! Je comprends… Oui, quand on fait tourner un joint, c’est vrai que ça fait plus d’effet.

--> Là, il faut dire STOP ! La dépénalisation ce n’est pas encore au programme des CM2.

Wednesday, June 22, 2011

Citation du 23 juin 2011

Nous n'aurons pas expliqué le pourquoi de l'être parce que nous aurons imaginé un Etre sans pourquoi.

Brunschvicg, La querelle de l'Athéisme.

- Dis, Papa, pourquoi y a des hommes plutôt que pas d’hommes du tout ?

- Y a pas de « pourquoi », Kévin.

- Dis, Papa, pourquoi y pas de pourquoi ?

Ce petit dialogue résume assez bien le sens de la formule de Brunschvicg.

- En effet, on ne doit pas se borner à comprendre que refuser le « Pourquoi ? » ne suffise pas à satisfaire la curiosité de questionneur. Symétriquement, le « répondeur » est supposé sérieux : quand il dit que l’homme est apparu sans pourquoi, il ne veut pas forcément dire qu’il ne sait pas répondre et qu’il cherche simplement à se débarrasser du questionneur.

--> Car, ce qu’il faut surtout comprendre c’est que la question demande ce que c’est que cet être qui existe sans raison, sans justification – bref, sans « Pourquoi ? ».

Beaucoup de philosophes athées ont en répondu à la question des conséquences : Sartre pas exemple énumère les effets de cette situation, qu’il place au cœur de l’existentialisme athée. Ainsi, l’homme n’ayant pas été créé par un Dieu qui le voulait à son image n’a pas de modèle – pas de nature – et pas de justification : inutile de lui dire Sois digne de ton Créateur. L’homme découvre donc sa liberté dans la déréliction (l’homme est sans père) et dans l’angoisse : angoisse de sa responsabilité puisque ses choix sont à la fois libres et supposés valables pour l’humanité entière.

- Seulement, notre Kévin prend une autre direction : il ne s’agit pas de savoir ce que ça a comme conséquence qu’il en soit ainsi. Mais bien de dire comment il se fait qu’un être vivant tel que l’homme existe « sans raison ».

La seule réponse qu’on trouve est toujours la même : pour que l’existence apparaisse sans justification, donc sans créateur, donc sans plan préalable qu'il faudrait suivre, il faut faire intervenir le hasard. Le hasard seul peut réduire au silence notre questionneur du « Pourquoi ? » – seulement il faut savoir ce que ça veut dire que l’homme soit apparu par hasard.

La réponse consiste à rabattre l’existence de l’homme sur celle de l’espèce humaine, devenue ainsi une espèce animale, et soumises aux mêmes lois que l’ensemble des espèces vivantes. Seulement, l’aléa n’intervient pas seulement à l’origine de l’espèce, mais aussi tout au long de son développement. Les différents genres homo sont apparus selon les hasards des mutations génétiques, et cet aléa continue d’agir : chacun a commencé par être un mutant isolé – mais pour que ça devienne une variante nouvelle de l'espèce, il faut aussi qu’il soit un mutant qui a réussi.

Citation du 22 juin 2011


Comme ceux qui achètent d'abord à crédit, puis, après s'inquiètent de la somme qu'il faut pour solder leur dette ; paraître avant que d'être, c'est s'endetter envers le monde extérieur.
Gide Journal 1889-1939 (7 août 1891)
Commentaire I
« …ceux qui achètent d'abord à crédit, […] après s'inquiètent de la somme qu'il faut pour solder leur dette. »
On le devine, cette citation qui n’est pas essentiellement orientée vers la dette, prend une signification particulière dans le contexte actuel de la dette grecque.
S’il est nécessaire de mentionner sur les publicités vantant les crédits à la consommation que toute dette doive être remboursée c’est que le crédit à ceci de perfide qu’il nous décharge illusoirement du souci du prix. Voilà pourquoi Gide nous explique qu’il faut savoir que l’achat signifie toujours « somme à payer ». Les malheureux grecs découvrent que s’ils ont été capables de consommer, en revanche ils ne sont pas capables de payer : c’est peut-être qu’ils ne se soucient de solder leur dette que maintenant, quand ils ont depuis longtemps oublié la saveur de ce qu’ils ont consommé grâce à leurs emprunts…
Stop ! Gide nous fait dire des bêtises ! Il fait comme si en empruntant on savait combien on aurait à payer, c’est à dire comme s’il y avait équivalence entre la somme empruntée et la somme remboursée. C’est qu’il ignorait l’existence des agences de notations et des mécanismes de la finance : une dette peut augmenter encore et encore, et cela par le « miracle » du refinancement qui fait que si vous avez emprunté 100 euros à 4%, vous arrivez à peine 6 mois plus tard à payer les intérêts qui entre temps ont grimpé à 10 % – voire 15 ou 20...
Et si vous ne remboursez pas l’huissier va venir chez vous et vendre aux enchères vos aéroports, le Parthénon – et l’Acropole avec.
Commentaire II
« …paraître avant […] d'être, c'est s'endetter envers le monde extérieur. »
Belle formule, n’est-ce pas, surtout quand on la lit dans la perspective de l’analogie avec la dette que nous venons de commenter.
Mais l’idée qui se révèle ici est peut-être un peu plus surprenante qu’il n’y parait de prime abord.
- Certes il s’agit déjà de nous avertir de rester modestes et de ne pas chercher à paraître ce qu’on n’est pas sous peine de démenti humiliant. C’est que, quoiqu’il arrive, le paraître devra toujours ou bien disparaître, ou bien devenir de l’être. On ne peut tromper le monde indéfiniment, on ne peut faire éternellement semblant d’être (sportif, artiste, séducteur ou poète...) : viendra toujours le moment où la supercherie sera éventée, le moment où il faudra devenir réellement ce qu’on avait seulement fait semblant d’être.
Comme le dit la formule : Hic Rhodus, hic salta (1). Pas d’échappatoire ! (2)
- Mais aussi et surtout on comprend que ce qui compte, ce n’est pas le paraitre, mais bien ce qu’il y a derrière – c’est-à-dire l’être. Tout est dans l’être : celui qui ne fait que paraitre n’est rien d’autre qu’un comédien, et encore : le comédien est authentiquement comédien, il s’applique à mieux jouer de jour en jour son rôle – là est sa gloire.
Par contre, si je me prétends philosophe – ou médecin – et que je ne le sois pas, je ne suis rien – sauf un menteur.
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(1) C’est une anecdote venue de l’antiquité : à Athènes, un homme se vantait d’avoir, du temps où il était à Rhodes, réalisé un bond stupéfiant. Son interlocuteur lui répond : « Hé bien, fais comme si nous étions à Rhodes et refais cet exploit – Hic Rhodus, hic salta »
(2) Pas d’échappatoire… Si tout de même : il est possible de changer de « paraitre » dès qu’on sent venir le moment du démenti : continuer à mentir, mais autrement. A moins qu’on ne préfère continuer de la même façon, mais avec d’autres gens.