Sunday, February 21, 2010

Citation du 22 février 2010

Pourquoi appellent-ils intelligence toutes les limites de toutes les règles, tous les interdits de tous les codes ? Enorme et gigantesque constipation de tous les cerveaux !

Wilfrid Lemoine – Le Funambule

Sacré Wilfrid Lemoine ! Bien que je ne le connaisse pas (1), il m’est vraiment sympathique, avec son image du cerveau constipé. Je me prends à imaginer la production d’un tel cerveau : ça ne fait pas envie…

Wilfrid Lemoine critique ici non pas l’intelligence, mais une pseudo-intelligence – non pas celle qui met la pensée en ordre et lui permet de progresser en suivant une méthode, mais celle qui au contraire la stérilise. Comment faire la différence entre les bonnes limites et les mauvaises, les bons codes et les interdits stérilisants ?

Démêlons le bon grain de l’ivraie :

- l’intelligence est une faculté qui, comme le dit Bergson (2), consiste à établir des rapports. La logique est son instrument, l’outil (le marteau et le burin ou la pioche et la hache) est son moyen d’entrer en contact avec la matière. L’intelligence est absolument nécessaire pour agir sur celle-ci afin de lui arracher de quoi survivre.

- Mais du coup, l’intelligence exclut tout ce qui échappe à ces rapports ; elle ignore donc les autres relations possibles avec la matière, avec la vie, avec la nature.

Sans entrer dans le détail, disons que l’art par exemple est une autre forme de rapport à la réalité, que par lui nous rejoignons de façon tout à fait directe.

Ainsi, l’artiste vous dira que la porte de votre chambre change constamment selon la manière dont elle est éclairée, le moment de la journée, votre position par rapport à elle, etc. L’intelligence quant à elle vous dira que la seule différence qu’on puisse y noter, c’est qu’elle soit ouverte ou fermée.

Nous rejetons l’usage qui consiste à confondre l’intelligence et la connaissance intuitive, comme quand on parle de « l’intelligence du cœur ». En conséquence, il n’y a donc qu’une seule intelligence, mais il faut se rappeler qu’elle ne s’applique que dans certains cas, et qu’elle ne pourra jamais constituer la totalité de la connaissance.

L’intelligence est donc constipante quant elle s’applique au-delà de ses limites.


(1) J’ai cru comprendre qu’il était Québécois. S’il y a un lecteur de la Belle Province qui le connait un peu, je serais content d’avoir quelques détails sur sa vie, son œuvre etc…

(2) Voir Post du 2 mai 2007 (citation en italique dans le corps du texte)

Saturday, February 20, 2010

Citation du 21 février 2010

Les financiers ne font bien leurs affaires que lorsque l’État les fait mal.

Talleyrand – Discours, entretiens et autres sources

La faiblesse des Etats contribue à la force des financiers. Je suppose que ça veut dire que les Etats puissants veulent contrôler le pouvoir de la finance, alors que celui-ci leur échappe et prospère selon ses propres règles quand ils cessent de pouvoir exercer leur contrôle.

Voilà ce que savait donc déjà Talleyrand ; et voilà ce que confirme les interventions de la banque Goldman Sachs (La Firme comme on l’appelle) trafiquant les comptes de la Grèce d’abord, et spéculant contre l’euro ensuite.

Puisqu’on savait ça depuis le début du 19ème siècle, on devrait examiner avec plus de méfiance les informations qu’on nous serine à grand coup de trompes, telles que :

1 – Les autorités européennes ignoraient quel était le chiffre exact du déficit grec. Contre quoi, les économistes avertis nous expliquent que depuis plus de 5 ans ce déficit faisait l’objet de débats, de colloques, etc.

2 – La Grèce a eu besoin de Goldman Sachs pour faire de l’optimisation budgétaire (entendez : maquiller son déficit). Je ne doute pas que ce soit vrai, mais je m’étonne que personne dans les services financiers du gouvernement grec n’ait été capable de faire le travail. Trop nul quand même.

3 – Jamais la France n’a fait appel à un tel service : j’espère bien qu’on est capable de maquiller nos comptes tout seuls – tout de même !

4 – Il faut – c’est impératif – moraliser la finance ! Alors, là, permettez quand même qu’on sourie. Ce que Talleyrand savait, c’est que les financiers ne poursuivent que leur profit et jamais l’intérêt général ; aujourd’hui on dirait que c’est dans leur ADN. C’est aussi ce que les traders de Wall Street nous répondent quand on leur dit que les gens de Goldman Sachs sont très méchants parce qu’après avoir aidé les grecs à nous mentir et contribué au déficit dans la zone euro ils spéculent contre cette monnaie.

Alors dites moi comment se fait-il qu’on croie que les choses peuvent changer à condition de faire simplement appel à leur sens du Bien, du Bon, du Beau ?

Friday, February 19, 2010

Citation du 20 février 2010


-->
Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation [= le Brésil], à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ; comme de vrai, il semble que nous n’avons autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et idée des opinions et usages du pays où nous sommes.
Montaigne – Essais, I-31 « Des cannibales »
Il n'existe pas de peuples non civilisés. Il n'existe que des peuples de civilisations différentes.
Marcel Mauss
Mes chers amis, je vais vous parler de votre patrie : la Belgique.
Hergé – Tintin au Congo (1930) (1)
Voilà de quoi nous consoler, nous Français à qui on reproche d’avoir faire réciter dans nos colonies « Nos ancêtres les gaulois ». Après tout, que les Belges aient fait pareil au Congo montre aisément que c’était dans l’air du temps.
Il a donc fallu toute l’autorité d’un savant tel que Marcel Mauss pour faire passer le message : tous les peuples sont civilisés – ce qu’on aurait dû savoir depuis Montaigne remarquez…
Mais justement, que cela nous soit une leçon : si l’autorité de Montaigne n’y a pas suffi, que vaut alors celle de l’ethnologie et de l’anthropologie ? Que Mauss et Lévi-Strauss se donnent la main par-dessus les années pour nous enseigner cette leçon de modestie n’a absolument pas empêché Notre-Président d’expliquer sans sourciller à nos amis sénégalais (à Dakar) qu’ils étaient des attardés parce qu’ils ont oublié de monter dans le grand train de l’Histoire…
Inutile toute fois de nous fustiger : ce déni ce civilisation est aussi la règle chez ces peuples « sauvages », ainsi que le montre Lévi-Strauss dans Race et histoire : « œuf de pou, singe de terre » tels sont les noms dont les indiens d’Amérique affublaient les conquistadores.
Reste alors à psychanalyser cette illusion : si la seule civilisation possible est la nôtre, c’est qu’elle satisfait notre narcissisme. On ne comprendrait pas l’amour que nous portons à nos coutumes, si on ne savait qu’il s’agit aussi de l’amour que nous portons à nous-mêmes.

(1) Voir l’extrait ici – où l’on découvre Tintin sauvant ses petits élèves des griffes d’un léopard pendant que ceux-ci se cachent en tremblant sous leurs pupitres…

Thursday, February 18, 2010

Citation du 19 février 2010

Vérité révélée contre vérité argumentée, le débat est l'un des plus difficiles qui soit, précisément parce que la révélation exclut en principe l'idée même de débat.

Mireille Delmas-Marty – Le Monde de l'éducation - Juillet - Août 2001

Je ne sais sur quel sujet portait le débat au quel on fait ici allusion, mais une chose me paraît sûre : aucun débat ne peut se développer entre des gens supposant posséder la « vérité révélée ». Imagine-t-on un débat entre des adeptes de religions différentes, mais également révélées ? Entre un musulman et un chrétien ? Entre un chrétien et un juif ? Une telle supposition est effectivement ridicule.

Voilà pourquoi l’idée d’un débat sur l’identité nationale qui a agité la France pendant plusieurs mois a été un débat plutôt stérile.

Si en effet il ne peut y avoir débat, c’est parce que l’identité française, dont nous sommes en tant qu’individus l’expression, est notre substance et c’est la raison pour la quelle on ne peut s’en défaire pour l’examiner à distance, comme pour la comparer à d’autres objets du même genre. Débattre sur un tel sujet ne peut avoir aucun sens si on entend par là discuter pour savoir s’il faut accepter ou refuser d’intégrer tel ou tel élément à notre identité. (1)

Bien sûr, on peut à un très modeste niveau admettre le débat. Simplement, il doit avoir pour sens d’intégrer et non de « désintégrer » ces différences dans l’identité nationale.

…Sauf qu’il ne s’agit pas d’un débat, mais tout au plus de nouvelles recettes pour « vivre-ensemble ».

Le terme de recette paraît choquant ? Je comprends cela. Mais il faut alors entreprendre autre chose : quelque chose comme une étude scientifique de cette identité considérée sous l’angle culturel, examiner scientifiquement les compatibilités et les incompatibilités des différentes composantes de la culture française – savoir si par exemple en 2010 il est encore possible d’affirmer que la base de l’identité française est ethnique (2). Mais alors il ne s’agit plus de débats, mais d’argumentation historique et culturelle.

(1) Bien entendu j’admets fort bien que cette identité soit soumise à des changements au cours de l’histoire, changements qui d’ailleurs peuvent être très rapides. Mais il ne s’agit nullement de décision prises par des individus, mais une succession d’états subis par eux.

(2) Comme le soutenait il y a peu un chef de parti d’extrême droite en France.

Wednesday, February 17, 2010

Citation du 18 février 2010

La honte suit toujours le parti des rebelles ; / Leurs grandes actions sont les plus criminelles : / Ils signalent leur crime en signalant leur bras, / Et la gloire n'est point où les rois ne sont pas.

Racine – La Thébaïde

S’il est une doctrine qui nous fait horreur, à nous les enfants de la Révolution française, c’est bien celle qui interdit la rébellion contre l’injuste pouvoir de l’Etat : les barricades sont dans notre ADN comme on dit aujourd’hui (à moins qu’on dise – comme autrefois – c’est la faute à Voltaire, et surtout à Rousseau (1)). La honte faite ici aux rebelles choque profondément notre sens de la justice. Oui, pour nous, la résistance à l’oppression est plus qu’une réaction compréhensible devant les abus du tyran : c’est un devoir.

On pourrait même en faire un trait de notre identité nationale… Mais chut ! Ne réveillons pas le débat qui dort. Par contre on pourrait faire une classification des nations selon qu’elles valorisent la rébellion, ou qu’elles la châtient comme un crime.

Quoique… Où serions nous classés, nous qui faisons aujourd’hui de la sécurité la valeur cardinale de notre République ?

Examinons donc la justification de cet interdit, tel qu’on peut la trouver chez deux principaux auteurs :

1 – D’abord Kant « Il ne peut même pas y avoir dans la constitution un article qui permettrait à un pouvoir de l'État, au cas où le chef suprême transgresserait la loi constitutionnelle, de lui résister, et par conséquent de lui imposer des bornes. » Kant - Doctrine du droit (II, 1ère section, remarque A). Autrement dit :

a) aucune loi ne peu justifier la violence contre la loi, même si le chef suprême la transgresse ;

b) ensuite, aucun ordre politique juste ne peut se fonder sur la violence – ce qui disqualifie bien sûr les révolutions.

2 – Ensuite Jean Bodin (2) : « [Le peuple dit à son roi] Nous te prions, nous voulons aussi, et t'enseignons que tu regnes sur nous: alors le Roy dit, si vous voulez cela de moy, il faut que vous soyez prests à faire ce que je commandera : que celuy que j'ordonneray estre tué, soit tué incontinent, et sans delay, et que tout le Royaume soit commis et establi entre mes mains ; le peuple respond, ainsi soit-il. Puis le Roy continuant dit : la parole de ma bouche sera mon glaiv ; et tout le peuple l’applaudit. » Jean Bodin - Six Livres de la République (Chapitre 8 – De la souveraineté).

Ainsi, pour Bodin, le pouvoir souverain ne peut être soumis à aucune condition et l’obéissance à ses décrets doit être sans discussion. Bien entendu la démocratie ne déroge pas à ce privilège, chaque citoyen étant collectivement solidaire du pouvoir souverain, et individuellement soumis à ses ordres.

C’est là qu’est la difficulté.

Gavroche, réveille-toi ! On a encore besoin de toi…


(1) Rappelons la chanson de Gavroche, qui la chantait sur les barricades et qu’une balle interrompit avait qu’il pût terminer son couplet :

Je suis tombé par terre, / C'est la faute à Voltaire, / Le nez dans le ruisseau, / C'est la faute à...

(2) Jean Bodin, était un juriste contemporain de Montaigne. Vois la notice de Wikipédia ici.

Tuesday, February 16, 2010

Citation du 17 février 2010

Je crois en Dieu, quoique je vive très bien avec les athées. Je me suis aperçu que les charmes de l'ordre les captivaient malgré qu'ils en eussent ; qu'ils étaient enthousiastes du beau et du bon, et qu'ils ne pouvaient, quand ils avaient du goût, ni supporter un mauvais livre, ni entendre patiemment un mauvais concert, ni souffrir dans leur cabinet un mauvais tableau, ni faire une mauvaise action.

[…] Il est donc très-important de ne pas prendre de la ciguë pour du persil, mais nullement de croire ou de ne pas croire en Dieu

Diderot – Lettre à Voltaire du 11 juin 1749 (C’est moi qui souligne Cette lettre répond à une lettre adressées de Voltaire. On peut lire la lettre Voltaire, ainsi que l’intégralité de la réponse de Diderot ici)


Ne pas prendre la ciguë pour du persil, ça compte (demandez plutôt à Socrate) ; par contre il importe peu de croire ou de ne pas croire en Dieu. Telle est donc la thèse de Diderot, qu’il développe ainsi :

- ce qui est très important, c’est de vivre avec nos concitoyens, de discuter raisonnablement avec eux du beau et du bon, ainsi que des livres, de la peinture et de la musique. Que l’on soit croyant ou athée, il faut de toute façon être également gens de bonne compagnie, évidemment respectueux des lois de la république, mais surtout capable de discuter politique, cinéma ou gestion du FMI. Après qu’on fasse sa prière à Jésus Christ, à Jéhovah ou à Allah – ou qu’on refuse de se prosterner aux pieds d’un Etre Suprême – n’importe plus guère. (1)

Disons-le plus nettement encore : selon Diderot, le vivre-ensemble est plus important que le vivre-avec-Dieu. Qu’importe – non pas notre religion, mais bien que nous soyons athée ou croyant ; ce qui compte c’est seulement comment nous vivons les uns avec les autres.

--> Voilà donc une façon très énergique de poser le critère de la laïcité.

En effet, partout où l’être-avec-Dieu l’emporte sur le Vivre-ensemble, la laïcité est perdue.

Prenez la discussion sur le port de la burqa. On pourrait dire ceci :

- Si, comme on nous l’assure, la burqa n’est pas un symbole religieux, alors on peut l’autoriser, tout comme on laisse circuler la mini-jupe qui n’a pas non plus de valeur dans une religion quelconque.

- Toutefois, le vêtement étant, en dehors de la protection contre le froid, le vent, le soleil, etc., une manière de vivre ensemble, alors on doit en le choisissant tenir compte de son effet sur les autres. Si donc la burqa empêche le vivre-ensemble de la femme qui la porte, alors il faut l’interdire. A contrario, c’est bien ce qu’on observe en Afghanistan, où la femme porte la burqa pour être acceptée par les hommes qui la côtoient dans la rue.

Si donc nous-mêmes nous acceptions la burqa, ce ne pourrait être que pour dissimuler une femme trop laide pour qu’on puisse la laisser paraître dans la rue.

Bien sûr, les messieurs très laids devraient aussi en mettre une. (2)


(1) On peut se reporter aussi à Descartes, Discours de la méthode 3ème partie où il explique que la morale est affaire d’opportunité : ne pas mettre les diverses morales en compétition, mais adopter celle qui est admise dans le pays où l’on vit.

(Descartes aurait-il mis une burqa à sa femme ? Oui, s’il en avait eue une (= une femme) et s’il avait vécu dans un pays mahométan.)

(2) Pour simplifier, nous n’avons pas tenu compte du hold-up perpétré récemment par des malfaiteurs dissimulés sous des burqas et qu’on avait du coup laissés entrer sans méfiance dans la banque.

Monday, February 15, 2010

Citation du 16 février 2010


Pour tout français, la retraite est le but suprême de l'existence. C'est avec joie qu'il envisage sa vie de vieillard. Mastiquer avec une mâchoire édentée semble être le comble de ses délices.

George Mikes – Little Cabbages [Georges Mikes est un écrivain britannique – Voir sa bio ici]

Le travail nous retraite, la retraite nous travaille.

Miss.Tic – Publié par Siné-Hebdo

J’en connais qui vont ricaner : ce Georges Mikes, il est complètement dépassé ! Grâce aux implants dentaires, finies les mâchoires édentées ! (1)

Mais pas finies du tout les articulations arthrosiques, ni les neurones qui ne se connectent plus, sans parler des enfants qui se taillent à l’autre bout du pays et qu’on ne voit plus que pour Noël…

Bref, si Georges Mikes a raison, c’est quand il écrit que pour tout français, la retraite est le but suprême de l'existence. Mais – quelle inconséquence ! – pour tout français, l’âge de la retraite est une sorte d’Eden où l’on aura conservé son corps et ses hormones de 20 ans pour jouir de la vie sans plus jamais perdre son temps à travailler. Bref, l’âge de la retraite est tout ce qu’on veut – sauf l’âge de la vieillesse. D’ailleurs les vieux, c’est toujours les autres. Vous en avez rencontré vous, des hommes qui vous disent : « Je prends du Viagra » ?

Quoique… Les choses commenceraient-elles à changer ? Ecoutons les protestations quand on annonce que l’âge minimum pour jouir de sa retraite en France va passer de 60 à 61 – voire 62 ans. Que disent-elles ?

- Je ne m’imagine pas continuer à travailler au-delà de 60 ans : je serai trop vieux pour ce travail si pénible.

Vous l’avez compris : la vieillesse nous touche quand nous travaillons. Nous nous sentons vieux quand le matin, nous enfilons nos chaussettes pour aller au boulot.

Mais – miracle ! – prenons notre retraite, et alors, à nous les randos dans les Cévennes, les treks au Népal, les croisières sur le Nil.

On comprend alors un peu mieux que Mikes écrive que la retraite soit le but suprême de l'existence ; c’est que nous en avons besoin pour nous sentir enfin jeune.


(1) Oui, « finies » à condition d’avoir la complémentaire-santé qui finance…

Sunday, February 14, 2010

Citation du 15 février 2010

Tument tibi cum inguina, num, si / ancilla aut verna est praesto puer impetus in quem / continuo fiat, malis tentigine rumpi? / Non ego; namque parabilem amo venerem facilemque.

Horace, Satires, I, II, 114-124

[Traduction : Quand ton bas-ventre se gonfle, est-ce que, si tu as sous la main une servante ou un jeune esclave que tu puisses posséder sans délai, tu préfères bander jusqu’à éclabousser ? Moi, non. Lire la suite en annexe (texte latin ici]

Que tous ceux qui croient que les études des langues mortes sont des inutilités ennuyeuses se ravisent : les poèmes que nous ont laissés les romains peuvent nous éclairer sur la nature des blocages qui nous empêchent de vivre sans souci avec notre corps.

Allez, une petite cure de désintoxication après la guimauve d’hier. La saint Valentin passée, revenons aux réalités.

Laissons l’amour aux poètes, et ses (ef)fusions aux adolescents. Venons-en à la réalité : l’amour c’est d’abord, comme le suggère Horace, une turgescence du bas-ventre (1).

Pourquoi les romains évoquent-ils cette situation sans peur alors que nous n’en parlons qu’à demi-mot, malgré des siècles et des siècles de libertinage et de psychanalyse ?

La lecture du passage suivant (voir l’annexe), extrait des Satires (avec un i et non pas un y, notez-le) nous renseigne : c’est que la sexualité y est assimilée aux autres besoins, tels la soif ou la faim. De même que nous parlons de ces besoins sans aucune gêne, de même Horace parle du besoin sexuel (2).

Du coup, ce qui vaut en amour c’est, comme dit notre auteur, qu’il soit bon marché et facile ; ce qu’il nous faudrait c’est un Lidl du sexe. Fini les minauderies, finie la cour à la bien-aimée, finis les bijoux, les cadeaux par les quels on obtient les faveurs d’une courtisane. Une femme utilisable doit être disponible, bon marché et authentique (entendons : telle que la nature l’a faite). Et Kleenex ? Oui, évidemment.

…Et hop ! Je suppose que je viens de me faire plein d’ennemies avec les dames qui lisent ce Blog…

Qu’à cela ne tienne ! Je laisse un blanc en bas de ma page pour qu’elles décrivent l’homme qui conviendrait à leur libido (3) :





(1) On comprendra qu’étant moi-même un homme, c’est le monsieur qui parle ici. Supposons donc que ce soit la même chose pour les madames.

(2) Les grecs faisaient de même, si on en croit Diogène (voir ici)

(3) J’avais dans un Post précédent cru possible de parler au nom des femmes pour décrire l’homme correspondant à leurs désirs. Je n’ai pas eu de protestations – voyez si ça vous convient.

---------------------------------

Annexe -

Quand la soif te brûle la gorge, cherches-tu une coupe en or ? quand tu meurs de faim, fais-tu le dégoûté pour tout sauf pour du paon ou du turbot ? Quand ton bas-ventre se gonfle, est-ce que si tu as sous la main une servante ou un jeune esclave que tu puisses posséder sans délai, tu préfères bander jusqu’à éclabousser ? Moi, non. Ce que j’aime, c’est un amour bon marché et facile. Celle qui dit : « Attends un peu », « donne un peu plus », « dès que mon mari sera sorti », on la laisse, selon Philodème, aux eunuques ; on se garde celle qui n’est pas chère et qui ne fait pas attendre quand on lui dit de venir. Qu’elle soit claire, sans manières, en un mot propre, du genre qui ne veut pas paraître plus grande et plus blanche que ne l’a faite la nature. Horace, Satires, I, II, 114-124

Saturday, February 13, 2010

Citation du 14 février 2010


Pour Œdipe, la saint Valentin tombe le jour de la fête des mères.

Philippe Geluck


Le tourment des amoureux, en ce jour qui devrait être le plus beau du calendrier, c’est de trouver pour leur Dulcinée (ou leur Apollon) un cadeau qui pourrait concrétiser leur amour.

Disons mieux : un cadeau qui soit à la hauteur de leur flamme.

- Amoureux à cours d’idée, ne vous désespérez plus ! La citation du jour vient à votre secours.

1ère solution – Pour les amoureux qui en sont au début de leur liaison : le mieux est de se préparer une soirée tranquille. On tamise les lumières, on débranche le téléphone, on installe un guéridon au pied du lit avec une bouteille de champagne et quelques amuses gueules, on met un disque d’un crooner quelconque (ou mieux : Procol Harum). Le reste ne se raconte pas.

2ème solution – Mais pour ceux qui ont déjà épuisé le recours à la libido et qui n’ont plus d’inspiration pour rédiger un gentil compliment amoureux à publier les pages spéciales de Libé, alors reste la solution du Chat.

Dites à votre Dulcinée :

- Chérie, tu sais comme je t’aime. Tu as pris dans mon cœur la place que je réservais à ma maman, la femme que je chérissais le plus au monde. Aussi ai-je décidé, pour te prouver la profondeur et la pérennité de mon amour, de le célébrer non pas le jour de la Saint-Valentin, mais lors de la Fête des mères. (1)

Et là, mes amis vous verrez votre petite femme fondre en larmes d’émotion et vous prendre dans ses bras pour vous bercer. Bonne nuit !

--> A noter :

Si vous faites effectivement à votre épouse un cadeau pour la fête des mamans, méfiez-vous des cadeaux trop utilitaires, ça passe mal (voyez ici). Un flacon de parfum à la violette ferait bien mieux l’affaire.


(1) Faut-il le dire ? La version féminine de ce discours est possible en mettant Papa la place de Maman, et « fête des pères » à la place de « fête des mères ».

Friday, February 12, 2010

Citation du 13 février 2010

Les pères doivent toujours donner pour être heureux. Donner toujours, c'est ce qui fait qu'on est père.

Honoré de Balzac – Le Père Goriot

Donnez si vous voulez être père ; donnez à vos enfants…

Bon. Mais donner quoi ?

Les idéalistes croient qu’il suffit de donner des bons conseils. Je compte dans leurs rangs tous ceux qui adulent le poème de Rudyard Kipling – vous savez : Tu seras un homme mon fils... (Si vous ne connaissez pas allez voir ça).

Mais je ne vais pas faire semblant : un père aujourd’hui, c’est quelqu’un qui donne à ses enfants de quoi vivre, de quoi se divertir, et de quoi tenir le choc matériel de la vie jusqu’à la fin de leurs études.

Quand votre petit vient de naître, vous pouvez être sûr au moins d’une chose : c’est qu’il va être à votre charge pendant 25 ans.

Donc, j’en déduis que le débat sur l’âge du départ à la retraite est déjà dépassé.

Car : prenez l’âge moyen des parents à la naissance de leur premier enfant. Ajoutez à ça les 25 années que je viens de citer. Dites moi maintenant à quel âge ça vous emmène (1).

Vous voyez combien les choses sont intriquées : inutile de faire comme si on pouvait prendre les problèmes les uns après les autres, comme font les footballeurs pour leurs matchs. Ainsi les questions de l’organisation des études, et de l’âge du départ à la retraite se recoupent au moins en deux points :

- d’une part bien évidemment l’âge de la fin des études conditionne l’âge de l’entrée dans la vie active, donc celui où on commence à cotiser et de ce fait celui du départ en retraite.

- d’autre part retardant le début de la vie active on retarde l’âge de la procréation, et donc également celui où les pères en ont fini avec les droits d’inscriptions scolaires de leurs gamins et le paiement du loyer de leur appart.

Vous voyez ce qui vous reste à faire si vous voulez partir en retraite encore jeune : quittez le bahut en fin de 3ème, et ne surtout faites pas d’enfants.


(1) Vous aurez compris que je suppose :

1 – que les retraités n’ont pas de quoi financer les études de leurs enfants ;

2 – qu’ils n’ont pas souscrit une assurance capital- étude pour eux.

Thursday, February 11, 2010

Citation du 12 février 2010


Qu’y a-t-il au fond de risible ?

Bergson – Le rire (ch.1)

Qu’y a-t-il de risible ?

- On peut en effet se poser la question, et se confronter à la difficulté de comprendre notre propre rire.

Voici par exemple un dessin du Chat de Philippe Geluck.



Admettons que, comme moi, vous ayez ri de l’absurdité de la situation : le Chat est un piètre vendeur se dit-on, s’il espère vendre son horloge ridicule.

Et puis, pris d’un doute, vous vous documentez : et voilà que vous tombez sur cette splendide montre (ce n’est pas une Rolex, mais ça doit être aussi cher), qui vous donne et l’heure qu’il est et l’heure qu’il sera une heure plus tard… sauf que cette heure plus tard c’est déjà l’heure de maintenant dans un autre endroit de la planète.

Vous n’y comprenez rien ? C’est que je m’explique mal ; laissons parler le fabricant :

Description

La LANGE 1 FUSEAUX HORAIRES bénéficie de toutes ces caractéristiques – et y ajoute un second fuseau horaire aisément réglable au moyen d’un poussoir.

La réalité dépasse la fiction vous dites-vous…

Du coup, on ne rit plus ou plus autant…

Mais qu’importe : il suffit de lire la suite des explications données sur la même page :

Un président sud-américain a tourné les aiguilles de sa montre, faisant ainsi entrer son pays dans un nouveau fuseau horaire. Sa décision de retarder de 30 minutes l’heure du Venezuela (UTC–4:30) a disqualifié Caracas comme ville de référence pour l’Atlantic Standard Time (UTC–4). Ce rôle est dorénavant assumé par Santiago du Chili.

Merci monsieur Chavez : la prochaine fois que je me sentirai mélancolique, j’irai lire vos discours.

Soyons justes : les décisions du pouvoir politique de gouverner les horloges ne sont pas seulement le fait des dictateurs présidents sud-américains. Voyez la Chine : de Pékin à l’est du pays, jusqu’à la frontière ouest, il y a un seul fuseau horaire.

Allez monsieur Geluck, inventez-nous une autre réplique du Chat : Si tous les chinois mangent leur soupe à la même heure, les pékinois la mangent en se couchant et les habitants du Sinkiang la mangent au petit déjeuner

Wednesday, February 10, 2010

Citation du 11 février 2010

Les machines un jour pourront résoudre tous les problèmes, mais jamais aucune d'entre elles ne pourra en poser un !

Albert Einstein

Le problème est un mouvement provisoire et contingent appelé à disparaître dans la formation du savoir.

G. Deleuze - Différence et répétition

A la question : quelle est l’opération intellectuelle la plus élaborée, celle que les ordinateurs aussi puissants soient-ils ne sauront jamais faire, répondez sans hésiter : poser un problème.

C’est vrai qu’Einstein est mort avant que soient développées les puissantes machines d’aujourd’hui, ces super-ordinateurs qui calculent les bombes atomiques, qui prédisent le temps qu’il va faire, ou qui gagnent aux échec contre les champions du monde. Mais on peut penser que sa remarque reste valable, ne serait-ce qu’en raison des multiples efforts que l’on doit fournir pour rendre les rendre capables de réaliser la recherche que nous souhaitons.

Le jour où les ordinateurs sauront poser correctement des problèmes, ce jour-là les philosophes pourront prendre leur retraite – définitive ! Car, si on peut définir la philosophie de bien des façons antagonistes (d’Aristote à Gilles Deleuze en passant par Descartes tous s’y sont essayés), on peut sans trembler espérer que tous seront d’accord pour dire qu’elle est – au minimum – l’art de poser des problèmes.

Qu’est-ce donc qu’un problème ? Si nous le définissons comme une construction qui enracine la recherche dans un savoir acquis et qui l’oriente vers ce qu’elle doit découvrir, alors on voit bien qu’aucune logique liée à l’organisation du savoir ne peut suffire à le formuler correctement pour une situation donnée.

C’est d’ailleurs cela que pointait la définition de Gilles Deleuze : le problème est un mouvement provisoire et contingent appelé à disparaître dans la formation du savoir.

L’essentiel est en effet que le problème soit un mouvement : c’est dans ce sens que les machines ne sauront jamais en fabriquer. Car les machines et l’esprit humain ne fonctionnent pas vraiment de la même façon.

Tuesday, February 09, 2010

Citation du 10 février 2010

Vos enfants vivront entourés de machines ; il faut qu'ils les comprennent et soient avec elles familiers. Les machines traitent très mal ceux qui ne les aiment pas.

André Maurois

Les hommes demanderont de plus en plus aux machines de leur faire oublier les machines.

Philippe Sollers – Logiques

Vos enfants vivront entourés de machines ; il faut qu'ils les comprennent et soient avec elles familiers.

Voyez comme les idées changent : autrefois – supposons que la citation de Maurois date des années 50 – on croyait que les machines allaient coloniser les hommes et leur poser des problèmes spécifiques. Il y a peu encore, on se disait que les ordinateurs creusaient un véritable fossé entre ceux qui savaient les utiliser et ceux qui ne le savaient pas (1).

Mais détrompez-vous, et avec Sollers, dites maintenant que les hommes demanderont de plus en plus aux machines de leur faire oublier les machines – ou pour mieux dire : les machines d’aujourd’hui ont réussi à vous faire oublier les machines.

Des exemples ? Les nouveaux ordinateurs avec leurs écrans tactiles : ce que vous faites avec les doigts vous ne pourriez pas le faire (du moins pas aussi facilement) avec un clavier (pas d’idées mal séantes SVP). Voyez l’i-Pod(-phone) : vous voulez agrandir l’image ? Ecartez les doigts sur une partie de l’écran. Passer à l’image suivante ? Glissez votre doigt sur l’écran comme avec un livre pour tourner la page. Passer de l’image verticale à l’image horizontale ? Pivotez l’appareil. Etc.

On croit peut-être encore que les machines mécaniques sont aujourd’hui surchargées d’électronique au point de ne pouvoir s’employer qu’après avoir péniblement digéré un manuel de l’usager épais comme la cuisse. Erreur.

Vous voulez encore un exemple ? L’autre jour je m’installe au volant d’une voiture très récente. Et là, je vois un nombre impressionnant de boutons alignés sur la tableau de bord.

- Mauvaise affaire me dis-je, voilà encore toute sorte de boutons et de manettes dont il va falloir apprendre les fonctions et s’habituer à les manipuler au moment où j’aurai mieux à faire…

Hé bien, je me trompais : on peut facilement ignorer tous ces boutons, parce qu’ils servent simplement à débrayer des automatismes : phares qui s’allument automatiquement, essuie-glace idem, anti-skating, ABS, rétroviseur jour/nuit, start and stop … Bref, voilà une machine – une mécanique – asservie à un super ordinateur embarqué, qui parvient à vous remplacer sans même que vous y pensiez.

Le mauvais esprits diront que, quand même, des doutes restent à dissiper à propos des Toyotas qui échappent au contrôle de leurs conducteurs : après avoir incriminé le tapis de sol, puis la pédale d’accélérateurs, certains mettent en cause l’électronique…


(1) Un poncif qu’on a presque oublié aujourd’hui : le monsieur – ou la dame – qui vous dit : « L’ordinateur ? Je ne sais même pas comment ça s’allume ! ». Les naïfs croyaient qu’il fallait allumer l’ordinateur alors qu’en vérité on ne l’éteint même pas !

Monday, February 08, 2010

Citation du 9 février 2010

Les raisons d'agir sont comme les rouages d'une machine. Plus il y en a, plus la machine est fragile.

Lessing – Dialogues maçonniques

Voilà un paradoxe : plus on a de raisons d’agir, moins l’action a de chance de réussir. On le comprend pourtant, si on admet que l’action est alors un compromis entre ces divers motifs : rien ne dit qu’ils concourent à former un tout cohérent, et on finit par se trouver avec des projets analogues à ces programmes électoraux qui, pour préserver une coalition de partis, présentent une plateforme fourre-tout totalement incohérente.

Toutefois, on peut aussi se dire que les raisons d’agir sont des explications que l’on expose après-coup pour justifier une action. Et là, nouveau paradoxe : trop de bonnes raisons tuent la justification.

Freud racontait une petite histoire pour dire à quel point il faut se méfier des arguments servant à légitimer une conduite. C’est – disait-il – comme la ménagère à qui sa voisine reproche de lui rendre percé un chaudron qu’elle lui avait prêté intact, et qui répond : « Mais, ce chaudron était déjà percé quand tu me l’as confié ; et quand je te l’ai rendu il était en parfait état. Et de toute façon tu ne m’as jamais prêté de chaudron. »

La caricature est grosse mais elle est pertinente. Combien de fois surprenons-nous nos gouvernants en flagrant délit d’hyper-justification ?

Vous voulez un exemple ? Voyez la fameuse taxe carbone. Cette taxe – ou cet impôt ou cette contribution, à vous de choisir – est vertueuse parce qu’elle va entraîner une modification de nos comportements, et que de toute façon ce n’est même pas une taxe (ni un impôt, ni une contribution), vu qu’on nous la rembourse.

J’ai bien peur que le plan d’austérité qu’on nous concocte pour après les élections régionales n’obéisse à la même « logique ».

Sunday, February 07, 2010

Citation du 8 février 2010

Publier ce que l'auteur a supprimé est donc le même acte de viol que censurer ce qu'il a décidé de garder.

Milan Kundera – Les testaments trahis

Voilà une citation qui me ramène à un sujet dont je suis assez gratuitement préoccupé : le rôle de l’ordinateur dans l’histoire (future) de la littérature.

Je dis « gratuitement », parce que je ne suis ni un auteur, ni un historien de la littérature. Mais je vois bien que l’utilisation de l’ordinateur fait disparaître le manuscrit, avec toutes ses ratures, tous ses repentirs, tous ses collages.

Que saurions-nous de Flaubert si nous n’avions pas ses monstrueux manuscrits – 75 pages de manuscrit de l’Education sentimentale pour arriver aux deux pages de la promenade en forêt de Fontainebleau.

Que saurions-nous de Proust, si nous n’avions pas ses paperolles collées méticuleusement sur ses ratures et recouvertes de nouvelles ratures ?

On me dira peut-être qu’on a inventé des logiciels qui enregistrent automatiquement tous les états d’un écrit, mémorisant tous les passages supprimés ? Mais qui s’en sert ? Et de toute façon songeons à tous ces auteurs dont l’écriture peut encore servir à deviner l’état d’esprit au moment où ils écrivaient leurs œuvres (1)

Croyez-moi : depuis que le Mac a remplacé le Mont Blanc, on a perdu un peu plus que du luxe ostensible.


(1) Un exemple ? Le Mémorial de Blaise Pascal (voir le manuscrit ici).

Saturday, February 06, 2010

Citation du 7 février 2010

À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.

Pierre Corneille – Le Cid, acte II, scène 2

Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté

Evangile de Luc, II, 13-14

Alors, qui donc a dit : À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ? Hein ? Le Cid ? Aïe ! Il va falloir réviser vos classiques mes amis. Heureusement que La citation du jour est là pour vous y aider…

Donc, ici c’est le Comte, ce prétentieux, qui se moque de Rodrigue (alias le Cid) qui vient de le défier en duel : il estime que la vaillance de son bras rend le combat contre le jeune Rodrigue par trop inégal. Il ne refuse pas de le tuer (encore que…c’est tout de même son futur gendre), mais il refuse de le tuer sans gloire – parce que sans risque.

La gloire est donc une renommée issue d’actions jugées remarquables, et pour se faire remarquer, il faut prendre des risques.

Gloire à Dieu au plus haut des cieux… Quel risque a donc couru Dieu pour mériter cette gloire ? Faut-il dire que créer le monde Lui a fait prendre un risque d’une façon ou d’une autre ?

Belle idée, qui pourrait exciter mon imagination durant une petite heure : Dieu créant le monde (Fiat lux, etc…) et songeant que tout ça est quand même trop facile, se disant : À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire – et, du coup créant l’homme (1)…

Malheureusement, j’ai eu la mauvaise idée d’ouvrir mon dictionnaire. Et le voici qui m’explique que la gloire de Dieu s’entend comme un éclat prestigieux dont la grandeur est environnée. Syn. : splendeur de Dieu (Robert, tome 3, p.311-312). Décevant !

C’est décidé : je mets mon dico en vente sur e-bay. Si ça vous dit….


(1) Variante : « et créant la femme »…

Friday, February 05, 2010

Citation du 6 février 2010

Les théories ont causé plus d'expériences que les expériences n'ont causé de théories.

Joubert (1754-1824) – Carnets

Cette pensée serait bien banale si on ne tenait compte de la date à la quelle elle a été écrite : fin 18ème ou début 19ème siècle.

Car c’est devenu pour nous une banalité de dire que les théories doivent précéder l’expérience. Et on doit encore ajouter que les expériences confirmant les théories sont arrivées – quand elles l’ont été – parfois bien des années plus tard (1). Mais il nous semblait quand même qu’à l’époque de Joubert, au moment où la science commence à s’édifier, elle devait partir des observations pour formuler des hypothèses, au lieu de construire « à l’aveugle » des théories que l’expérience aurait eu pour tâche de valider ensuite.

C’est du moins ce que croyait encore Descartes au moment où il publiait son Discours de la méthode. Pour éviter les erreurs venant de l’imagination (maîtresse d’erreur et de fausseté disait Pascal), il est bon de rester dans le monde, campé les deux pieds dans la boue, à observer le cours des nuages et du vent ou le vol des oiseaux.

Oui, mais voilà qu’on veut en savoir d’avantage. Rien de ce qui peut faire progresser la science ne se voit plus à l’œil nu. Il faut donc faire appel à l’imagination soutenue par les mathématiques pour formuler les hypothèses qui manquent.

Mais, une fois les mathématiques introduites dans la méthode scientifique, elles ne se sont pas contentées de modéliser les rapports entre les phénomènes – ce qu’on leur demandait. Elles ont suggéré des généralisations, anticipant sur l’observation (telles que l’hypothèse du courant de déplacement imaginée par Maxwell – voir la note 1).

C’est alors que vraiment la théorie a précédé l’expérience, et donc qu’elle a pu la suggérer – ou plus simplement conduire à des observations comme celle de l’éclipse de soleil du 29 mai 1919 pour démontrer la théorie de la relativité.

Quand donc on demande d’où vient la théorie scientifique – si ce n’est pas de l’observation du monde ? on doit répondre aujourd’hui : des traités de mathématiques, même s’ils ont plus d’un siècle et demi et qu’ils sont très poussiéreux (2).

Mais en même temps on ne fait qu’épaissir le mystère du monde, justifiant pleinement alors le propos d’Einstein : l'éternel mystère du monde est son intelligibilité. (Voir ici)


(1) Exemple : L’électromagnétisme mis en évidence par l’oscillateur de Hertz 20 ans après l’hypothèse de Maxwell. Ou encore, l’expérience de Davisson et Germer, deux ans après la théorie ondulatoire de Louis de Broglie.

(2) C’est bien sûr à la théorie des cordes que je pense.

Thursday, February 04, 2010

Citation du 5 février 2010

Hors en religion, je n'ai aucune croyance.

Chateaubriand – Mémoires d'outre-tombe

1 – La religion est donc affaire de croyance, non de science.

2 – La croyance en matière de religion s’appelle la foi.

3 – La certitude religieuse relève de la foi et non de la démonstration rationnelle.

4 – De toute façon, on ne peut que croire en Dieu, parce que Dieu dans son immensité ne peut jamais être connu par l’homme - Cf. le Dieu caché de Pascal (1).

--> Quelle forme de certitude recèle la foi ?

– La foi, est une forme de croyance un peu spéciale, qui contient en elle-même la certitude de l’existence de son objet. Mais elle n’est jamais une connaissance, si on entend par là un savoir qu’on aurait découvert et démontré.

Car on ne se donne pas la foi, ni même peut-être un accès à la foi : elle est une grâce qui n’est pas totalement au pouvoir des hommes. C’est ce que nous disait Pascal : en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes, etc, (2) vous ferez comme si vous aviez la foi, et vous n’avez plus qu’à attendre que Dieu fasse le reste – s’il le veut.

--> Revenons à Chateaubriand : il nous dit qu’en dehors de la religion, il n’a que des certitudes – ou des ignorances assumées.

– Exemple : Chateaubriand a la certitude d’être un génie. On sait que Victor Hugo écrivait sur ses cahiers d’écolier : Etre Chateaubriand ou rien.

Hé bien je ne suis pas loin de croire que le petit Chateaubriand écrivait la même sentence sur ses cahiers. Du moins c’est bien ce que révèlent ses Mémoires d’outre-tombe.


(1) « S'il y a un Dieu il est infiniment incompréhensible, puisque n'ayant ni parties ni bornes, il n'a nul rapport à nous. Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu'il est, ni s'il est. » Pascal – Pensées, fragment 418 Lafuma (c’est le célèbre fragment sur le pari)

(2) - Pascal, idem

Wednesday, February 03, 2010

Citation du 4 février 2010

Le Maréchal de Richelieu (1) :

Bien qu'octogénaire, il eut la témérité de se remarier. Une princesse lui demandait en riant, le lendemain, comment il avait pu se tirer d'un pas si difficile. Elle dut se contenter de cette réponse :

"Le plus difficile n'est pas d'en sortir"

Lorédan Larchey – L'Esprit de tout le monde - Joueurs de mots (1891)

Cette citation pour avoir l’occasion de rendre compte du fonctionnement du mot d’esprit.

1 – D’abord, le mot d’esprit doit être quelque peu énigmatique, il doit surprendre par son décalage soit avec l’attente de l’interlocuteur (comme ici), soit avec l’usage commun.

2 – Le mot d’esprit ne fonctionne qu’à demi-mot. C’est la raison pour la quelle il ne doit jamais être expliqué.

3 – Mais il y une autre raison excluant que le mot d’esprit soit expliqué : il est d’autant plus amusant qu’on peut jouir de la déconfiture de celui qui ne l’a pas compris.

(Rappelons que Freud faisait de cette caractéristique la marque principale du mot d’esprit : il faut être trois, disait-il, pour que fonctionne le mot d’esprit. Celui qui le fait, celui qui le comprend et un troisième qui ne le comprend pas et dont les deux autres peuvent rire tout à leur aise.)

4 – Pour motiver également ce caractère énigmatique, il est bon que le mot d’esprit ait un contenu qui le justifie. Comme de dire une méchanceté sur un proche – ou comme ici – de lancer une allusion salace.

5 – Une dernière caractéristique du mot d’esprit : s’il doit être allusif, alors c’est sa finesse qui fait sa force.

Voilà donc réciproquement un critère de la bêtise, celle qui consiste à faire un mot d’esprit bien lourd, bien épais parce que bien évident. Celui qui se risque à faire cela est tout simplement ridicule.


(1) Louis François Armand de Vignerot du Plessis, duc de Richelieu (1696-1788), petit neveu du cardinal.

Tuesday, February 02, 2010

Citation du 3 février 2010

Un pardon qui conduit à l'oubli, ou même au deuil, ce n'est pas, au sens strict, un pardon. Celui-ci exige la mémoire absolue, intacte, active - et du mal et du coupable.

Jacques Derrida – Interview avec Antoine Spire - Le Monde de l'éducation - septembre 2000

Pardonner, ce n’est pas oublier la faute ni bien sûr faire son deuil des valeurs qui ont été offensées par elle. Pardonner, c’est continuer de vivre avec le coupable, comme avant, parce qu’on a de l’amour pour lui.

--> Ça, mon très cher alias Docteur-Philo l’a dit (ici), et je ne saurais faire mieux.

Mais Derrida va encore plus loin, beaucoup plus loin. Le pardon, dit-il, n’est pas l’oubli, au contraire : il est mémoire absolue, intacte, active - et du mal et du coupable.

Nous voici en plein paradoxe, avec un pardon dont l’exercice exige la représentation de la faute. Un peu comme si nous, qui aimons Jésus du plus grand et du plus pur amour, nous réclamions d’avoir sous les yeux ses tourments de son agonie sur la croix pour pouvoir continuer de pardonner à ses bourreaux.

- Hé, vous, les Romains (1). Vous pourriez pas recrucifier Jésus un petit peu, qu’on puisse vous pardonner encore une fois ?

Bizarre…

Toutefois, il me semble que ce que veut dire Derrida, c’est que le pardon ne se distingue vraiment de l’oubli et du deuil (entendons : le deuil qui est une revanche de la vie, elle qui finalement continue comme avant avec les mêmes élans et les mêmes rires) que dans le moment même où il est accordé, lorsque dans notre cœur s’établit la paix qui accompagne la rémission de la faute.

Le pardon est donc un acte et jamais un état. Le pardon n’existe pas ; seul existe l’acte de pardonner.

Voilà une belle pensée… Mais l’inconvénient avec certains philosophes, c’est qu’entre leur construction conceptuelle et la réalité, il y a parfois un gouffre. C’est ce qu’on a souvent dit des stoïciens ; mais ici, avec Derrida, ce n’est pas mal non plus.

Imaginez :

- Chérie, tu te rappelles quand j’ai découvert l’an dernier que tu couchais avec mon meilleur ami ? Tu sais qu’au au moment où je t’ai pardonnée j’ai ressenti pour toi une très grande émotion : j’ai été submergé d’amour pour toi.

Chérie, bientôt la saint Valentin : tu ne voudrais pas t’arranger pour me tromper encore une fois, que je puisse encore t’aimer comme l’an dernier ?


(1) Ou les juifs, si vous voulez. Moi, je ne polémiquerai pas avec ça.

Monday, February 01, 2010

Citation du 2 février 2010


Traiter un adversaire de trou du cul sans fesses, c'est l'anéantir, en faire un néant de sottise, un zéro.
Jean-Paul Sartre – Les Carnets de la drôle de guerre (p. 187) (1)
En cette saison où les insultes volent bas, en particulier entre adversaires politiques, il est bon de demander à nos intellectuels une aide à la diversification.
Suggestion de Sartre : traiter son adversaire de Trou du cul sans fesses.(2)
Comprenons bien l’enjeu : un trou n’existe que par ses bords. Les bords du trou du cul sont constitués par les fesses. Et donc un « trou du cul sans fesses » c’est effectivement un pur néant.
On dira peut-être que ce n’est pas la peine de mobiliser un super intellectuel, philosophe et maître à penser de toute une génération, pour sortir une pareille sottise : c’est rien de plus que ce qu’on appelle le folklore obscène des cours de récréations. Erreur…
Erreur, car vous oubliez l’extraordinaire aptitude de la philosophie à donner du sens à tout ce qui peut se dire. Déjà, les adversaires de Socrate se récriaient quand il prétendait philosopher sur des choses viles, comme les métiers des artisans ou – pire encore – sur les poils, la crasse ou la boue (3). Mais il n’a eu de cesse de montrer leur erreur.
Tout de même ! Philosopher sur le trou du cul… Pouah ! Très peu pour nous.
Quoique… Philosopher sur « le trou », ça, c’est possible.
Voyez le texte de Sartre :
- Il commence certes avec le trou du cul, mais c’est en poète qu’il s’exprime :
Et certes, le trou du cul est le plus vivant des trous, un trou lyrique, qui se fronce comme un sourcil, qui se resserre comme une bête blessée se contracte, qui bée enfin, vaincu et près de livrer ses secrets; c'est le plus douillet, le plus caché des trous...
- Puis vient le moment de la philosophie : là il ne s’agit plus que du concept, et donc on parle du trou en général :
Je vois en effet que le trou est lié au refus, à la négation et au Néant. Le trou, c'est d'abord ce qui n'est pas. Cette fonction néantisante du trou est révélée par des expressions vulgaires qu'on entend ici, telles que: "trou du cul sans fesses", ce qui signifie: néant.
- Oui, mais on est encore près de la réalité des choses, au ras des pâquerettes (?).
Patience, l’analyse philosophique commence et elle va aller au plus profond :
Le vertige du trou vient de ce qu'il propose l'anéantissement, il dérobe à la facticité. Le trou est sacré par ce qu'il recèle. Il est par ailleurs l'occasion d'un contact avec ce qu'on ne voit pas.
- Je devine que vous froncez les sourcils, peut-être même que certains rougissent de fureur : ces propos sont indignes, ils sont ceux d’un sodomite ! Embastillez-moi ce philosophe ! …Encore une erreur : même la sodomie est un acte métaphysique :
Mais en même temps, dans l'acte de pénétrer un trou, qui est viol, effraction, négation, nous trouvons l'acte ouvrier de boucher le trou. En un sens, tous les trous sollicitent obscurément qu'on les comble, ils sont des appels: combler = triomphe du plein sur le vide, de l'existence sur le Néant. D'où la tendance à boucher les trous avec sa propre substance, ce qui amène identification à la substance trouée et finalement métamorphose.
Ça vous en bouche un coin, hein ?!
(1) On peut lire le passage dans l’édition Gallimard pages 185-191. Quelques extraits sont disponibles ici.
Dans ce passage, Sartre analyse un exemple d’un objet « présexuel », quelque chose qui existe dans le monde avec une signification déjà-là, qui nous interpelle. Tout le contraire de la symbolique freudienne qui part d’une réalité insignifiante, simple support de nos fantasmes.
(2) Sartre dit que cette grossière insulte s’emploie en Alsace où il est cantonné lorsqu’il écrit ses Carnets.
(3) Platon – Parménide, 130c