Thursday, March 11, 2010

Citation du 12 mars 2010

Pour sauver son crédit, il faut cacher sa perte.

La Fontaine – La chauve-souris, le buisson, et le canard – Livre XII (1693) – Lire ici

Jean de La Fontaine, notre contemporain – 1

Pourriez-vous me dire comment il se fait qu’on s’étonne de voir arriver ce qu’on a su prévoir depuis des siècles ?

Si on ne prête qu’aux riches, et si les pertes font les pauvres, alors il n’est que de paraître riche pour le devenir.

Ce sophisme, mes chers amis, comment s’étonner que les Grecs (= ceux d’aujourd’hui, car c’est d’eux qu’il s’agit) s’en soient inspirés, vu que la sophistique, c’est eux (= ceux d’autrefois) qui l’ont inventée ?

Reprenez en effet cette petite fable de La Fontaine qui a aujourd’hui plus de trois siècles. Vous y trouvez l’histoire de trois marchands spécialisés dans l’import-export qui voient leur cargaison dérobée par les Tartares. Leur perte fut si apparente qu’elle devint déconfiture.

--> Principe : on ne prête jamais d’argent à ceux qui l’ont perdus.

Comme nous le suggère La Fontaine, les Grecs ont eu la mauvaise fortune de voir leur comptabilité publique véreuse révélée par la crise financière – comme ce fut aussi le cas de ce pauvre monsieur Madoff.

- Les pertes : qu’est-ce que ce mot désigne ?

Les pertes, c’est en réalité ce qui fait perdre de l’argent. Entendez que si vous avez perdu au tiercé, vous trouverez encore à emprunter avec un crédit flash pour finir le mois malgré tout, du moins, tant que votre banquier espèrera récupérer son prêt. Mais du jour où vos pertes auront englouti votre maison, votre voiture et les bijoux de votre femme, ce jour-là on vous refusera tout crédit.

… Mais dites-moi, est-ce que ça ne vous rappelle pas quelque chose d’encore plus ancien ? Quelque chose de bien plus vénérable ?

Mais oui ! La parabole des talents… (1). C’est bien la Bible elle-même qui nous l’explique : on ne doit prêter qu’aux riches, car les pauvres n’ont que faire de l’argent – s’ils sont pauvres c’est qu’ils n’ont pas su s’en servir.

Si donc vous avez emprunté à votre banquier et si vous venez lui demander une rallonge de crédit, ne vous étonnez pas s’il prend l’air sévère et vous demande : Qu’as-tu fait de ton talent ?


(1) Pour ceux qui ont besoin d’une séance de révision, il y a ça.

Wednesday, March 10, 2010

Citation du 11 mars 2010

Rien de plus ancien que Dieu, car il n'a pas été créé ; rien de plus beau que le monde, et c'est l'ouvrage de Dieu ; rien de plus actif que la pensée, elle se porte dans tout l'univers ; rien de plus fort que la nécessité, car tout lui est soumis ; rien de plus sage que le temps, puisqu'on lui doit toutes les découvertes.

Thalès

--> Analyse de texte :

- Rien de plus ancien que Dieu, car il n'a pas été créé : tout ce qui a été créé l’a été dans le temps, peut donc être situé par rapport aux autres êtres du point de vue de l’ancienneté. Les êtres incréés sont donc plus anciens puisqu’ils ont toujours été là (1).

- rien de plus beau que le monde, et c'est l'ouvrage de Dieu : en effet, contrairement à l’adage habituel qui dit que c’est à l’œuvre qu’on juge l’ouvrier, ici il est dit que, puisque les Dieux sont beaux, alors leur œuvre est nécessairement belle. On pourrait même dire que la beauté nous apparaît grâce à ça. Au lieu de se dire que la beauté est sujette à débat, il vaudrait mieux se dire que la beauté se trouve chez les créatures qui reflètent le mieux l’acte créateur des Dieux – comme celles qui ont le plus de vitalité par exemple.

- rien de plus actif que la pensée, elle se porte dans tout l'univers : rappelons-nous que Thalès est géomètre. Et comme l’univers est lui-même géométrique (du moins, c’est la thèse que les grecs en général admettent : voir Pythagore, et plus encore Platon dans le Timée), alors il est clair que la pensée peut parcourir c’est à dire comprendre l’univers entier dans la mesure où il obéit aux postulats de la géométrie.

- rien de plus fort que la nécessité, car tout lui est soumis : si l’ordre est réglé une fois pour toutes dans l’univers, alors tout doit arriver selon la nécessité. On sait que l’univers se dit en grec kosmos, qui signifie ordre.

- rien de plus sage que le temps, puisqu'on lui doit toutes les découvertes : comprenons déjà que la sagesse évoquée ici comme étant celle du temps signifie dans le contexte la science.

Par ailleurs remarquons que le temps est vu sous l’angle de la croissance et non de la dégénérescence. Le temps qui passe est celui de l’accroissement du savoir – de celui de l’individu au cours de sa vie, comme de celui de l’humanité à travers les générations successives.

--> Récompense (uniquement pour ceux qui ont eu la patience de tout lire jusqu’ici) :

…. Et voilà ! Le message c’est : si vous voulez une activité qui vous assure de progresser tout au long de votre existence, misez sur la culture.

- Pas sur le sport avec vos muscles qui vont s’avachir et vos tendons qui vont s’effilocher ;

- Pas sur la bouffe avec les trous qui vont apparaître dans votre estomac ;

- Pas sur la picole à cause votre foie ;

- Pas sur le sexe avec vos chairs de plus en plus ramollies.

C’est ça : pour rester toujours jeune, faites de la philo … Ou des mathématiques ? Oui, si vous voulez.


(1) On remarquera que Thalès ne dit pas que les Dieux sont étrangers au temps, parce que pour les grecs, les Dieux n’ont pas créé le monde ex nihilo.

Tuesday, March 09, 2010

Citation du 10 mars 2010

Les vérités réelles ne sont que des erreurs redressées.

Alain – Les idées et les âges

La science naît du jour où des erreurs, des échecs, des surprises désagréables, nous poussent à regarder le réel de plus près.

René Thom – Modèles mathématiques de la morphogénèse

La vérité : il serait sans doute difficile de trouver un concept qui soit autant contesté dans sa définition même.

- Pour les uns, la vérité est ce qui s’impose sans défaillance, ce qui vient en premier dans l’ordre du savoir. La vérité, c’est l’évidence aveuglante, la femme nue qui sort du puit (1), l’intuition décisive.

- Et puis il y a ceux qui pensent que c’est au contraire l’erreur qui apparaît en premier, que notre premier contact avec le monde du savoir est méprise et égarement. C’est le va et vient entre l’opinion sur le monde et le monde lui-même qui permet par des corrections successives d’atteindre la vérité, la quelle n’est bien sûr que provisoire – jusqu’à la prochaine rectification. Car, les vérités … ne sont que des erreurs redressées.

On croirait sans doute que les premiers appartiennent à la classe des empiristes – tel le monde m’apparaît, tel il est – et les seconds à celle des rationalistes.

Pourquoi pas ? Mais si nous lisons attentivement la citation de René Thom, nous verrons se dessiner les contours d’une attitude un peu différente qui s’apparente plus au pragmatisme.

Car tout de même, si nous avons une conception scientifique qui ne nous dérange pas, ou qui ne nous dérange plus – supposons qu’elle soit une erreur tolérée par le sens commun : alors pourquoi irions-nous la bouleverser même si elle était archi-fausse ?

On dit par exemple que le géocentrisme est resté la vérité admise par tous tant que l’observation lui était cohérente. Et dès que ça n’a plus été le cas, alors comme dit notre auteur, on a regardé le réel de plus près.

Et qu’est-ce qui nous prouve que nous avons découvert toute la vérité du mouvement des planètes ? Einstein avec la résolution de l’énigme de l’avance du périhélie de Mercure a bien mis en évidence l’erreur de Newton. Et quoi d’autre ? N’y a-t-il pas une place pour un autre Einstein du XXIème siècle ?

Chacun peut encore tenter sa chance. Si le cœur vous en dit…


(1) Ceux qui voudraient vraiment voir à quoi ça ressemble peuvent aller ici.

Monday, March 08, 2010

Citation du 9 mars 2010

L'amour est une folie de l'échange.

Pascal Quignard – Vie Secrète

Les frontières perdues – 4

La frontière qui passe entre soi-même et l’autre.

Allons bon ! et moi qui croyais que l’amour était le don de soi ! Le voilà donc folie de l'échange !...

Admettons. Qu’est-ce qu’on échange quand on est amoureux ?

- Des regards.

- Des gestes.

- Des caresses.

- Des tissus, comme de la salive ou … des gamètes (restons corrects je vous prie).

Stop ! Dites-moi plutôt : où est donc la folie ? En quoi peut consister la folie de l'échange ?

Si nous laissons de côté l’amour fusionnel, qui certes ne suppose pas l’échange ni le partage mais la mise en commun, l’amour peut être échange dans le désir de devenir le reflet de l’autre. Si en effet la vie nous apporte quelque chose que seule une subjectivité peut vivre – et si on a renoncé à cette subjectivité à deux qu’est la fusion – alors l’échange systématique signifie que chaque subjectivité soit nourrie des mêmes éléments, des mêmes expériences que l’autre. On dirait même que c’est ça qui caractérise l’amour : à la différence de l’amitié qui respecte l’intimité de l’autre quand celle-ci refuse de s’ouvrir, l’amoureux exige que son (sa) bien-aimé(e) lui raconte tout, entende tout. Faute d’effacer la frontière de la subjectivité, on parvient à imaginer que l’autre est comme le miroir de soi-même.

Et ainsi :

- Chérie, j’ai rencontré une femme formidable aujourd’hui, il faut que je te raconte.

- Dis-moi, mamour ?

- Tu sais comme j’aime les grosses poitrines ? Hé bien cette femme-là, elle fait du 95D. Et en plus elle sait s’en servir…

- Attends un peu que j’imagine… Voilà – en effet tu as du bien aimer.

- Bon. Alors écoute la suite…

On va croire que je m’excite avec des fantasmes d’écrivain solitaire ? Mais pas du tout : je tâche de comprendre comment certains couples célèbres vivaient leur amour.

On sait par exemple que c’est cela que faisait Simone de Beauvoir avec Sartre à propos de ses amants, et sans doute lui également…

Sunday, March 07, 2010

Citation du 8 mars 2010

C'est bien la pire folie que de vouloir être sage dans un monde de fous.

Erasme – Eloge de la folie

Les frontières perdues – 3

Frontière qui passe entre le fou et l’homme normal.


On se rappelle qu’Erasme avait écrit l’Eloge de la folie (à lire ici) comme une critique de la rationalité de son époque. Le fou est celui qui a l’audace de nier les limites que les gens raisonnables prétendent lui opposer.

Mais il se peut que la folie soit prise au sérieux, comme ce qui contrevient aux règles de l’esprit, voire même à la nature humaine. Ainsi prétendait-on autre fois que la folie était une anomalie du cerveau qu’on pouvait opérer pour rendre au malade l’usage de sa raison (voir le tableau de Jérôme Bosch illustrant l’extraction de la pierre de folie).

On comprend alors qu’Erasme puisse opposer la déraison – au sens de ce qui n’est que déraisonnable – à la folie comme privation de l’usage de la raison. Entre la folie déraisonnable et la folie déraison il y aurait homonymie – c'est-à-dire un seul terme pour deux réalités différentes.

Vint un moment où le second sens s’est effacé au profit du premier. C’est alors que la différence entre l’homme normal et le fou est devenue une simple variation d’intensité, dans des processus psychologiques qui tous, pris isolément font partie de l’équipement des hommes normaux. Seul le déséquilibre dans leur combinaison permet de retrouver l’origine de la « folie ». (1)

Mais il faudra attendre les publications de Michel Foucault (Histoire de la folie) pour que soit décryptée la stratégie associée à la création du concept de folie, et de l’enfermement qui s’en est suivi. Là-dessus, lisez l’article de Jean Lacroix, ici.



(1) Voir ce Post sur le rapport entre le normal et la pathologique chez Canguilhem.

Citation du 7 mars 2010

La vie, ce concept mystérieux, est ramenée à la présence d'ADN. Il n'y a plus de frontière entre matière animée et inanimée. Tout n'est qu'une question de degré de complexité.

Albert Jacquard – Conférence - 10 Avril 2001


Les frontières perdues – 2

Frontière entre matière animée et inanimée.

La vie est un concept, qui a trois caractéristiques :

1 – Ce concept est mystérieux ;

2 – Ce n’est qu’un concept et non une réalité ;

3 – c’est un concept qui doit être abandonné faute d’avoir une limite définissable.

Tout n'est qu'une question de degré de complexité… On repense à nouveaux frais la vieille obsession de l’humanité d’affronter le mystère de la vie pour la recréer à partir d’éléments inanimés – comme Frankenstein qui ne demandait que de l’énergie (celle de la foudre il est vrai) pour animer sa Créature. Voyez sa photo d’indenté – celui-là il est bon pour finir en centre de rétention

Car enfin, si la vie est une modification de la matière, étant entendu que la distinction entre matière vivante et matière inanimée est non scientifique, alors l’espoir fantastique de faire naître de la matière vivante dans nos éprouvettes devrait être un objectif pour les chercheurs dans nos laboratoires, et non une manœuvre satanique pour sorciers.


Allez : on va s’y coller. Regardez bien le schéma ci-contre :

vous me trouvez de l’adénine, de la thymine, du (?) guanine, de la cytosine. Vous me collez ça sur une colonne de sucre phosphaté (miam !). Vaporisez un peu d’azote par là-dessus, et voilà !

Si vous n’y arrivez pas allez voir sur marmiton.org : j’ai mis la recette détaillée.



Friday, March 05, 2010

Citation du 6 mars 2010

L'homme naît perfectible, l'animal naît parfait.

Louis de Bonald

Les frontières perdues – 1

Frontière entre l’homme et l’animal

De Bonald devait avoir en l’esprit le passage du Discours sur l’inégalité où Rousseau définit la perfectibilité comme critère de l’humanité.

On peut nous aussi le (re)lire (par exemple ici.) Ce serait en tout cas l’occasion de vérifier que l’intuition de Rousseau est au centre du développements des sciences cognitives contemporaines, à cette différence près que l’animal lui-même nous y apparaît comme étant perfectible (= sujet à l’apprentissage).

Les êtres vivants sont tous confrontés aux exigences du milieu environnant, tant pour y prélever leur subsistance que pour résister aux prédateurs et aux agressions du climat. Les humains ont pour cela un cerveau, organe qui au cours de la vie se développe et évolue en fonction des stimulations extérieurs et des besoins de l’activité humaine. La plupart des autres espèces possèdent aussi une telle faculté, dans des limites variables. Lorsque la plasticité cérébrale est débordée, c’est l’organisation neurologique qui prend le relais (à moins que ce ne soit l’inverse).

Ceci nous montre au moins une chose : que la frontière entre l’homme et l’animal est floue, qu’elle s’efface ici pour renaître là, et que surtout la recherche d’un critère absolu d’humanité ou d’animalité est une recherche vaine, n’en déplaise aux cartésiens.

C’est en effet une constante : le narcissisme humain s’exprime généralement en faisant du critère de l’humanité une perfection qui lui assure de surclasser les autres espèces – qu’il s’agisse de l’âme immortelle, de la raison, de la conscience… ou de la bipédie !

C’est déjà ce que dénonçait Platon quand l’Etranger s’adresse au Jeune Socrate en ces termes (c’est dans le Politique) :

« Ô le plus brave des hommes ! tu as agi comme agirait quelque autre animal doué de raison, la grue, par exemple, si, distribuant les noms suivant ton procédé, elle opposait les grues comme une espèce distincte à la multitude des animaux, et se faisait ainsi honneur à elle-même, tandis que, enveloppant tous les autres êtres, y compris les hommes, dans une même catégorie, elle les confondrait tous sous le nom de bêtes. Tâchons donc de nous tenir désormais en garde contre ces sortes d’erreurs. »


Thursday, March 04, 2010

Citation du 5 mars 2010

Le principe de la démocratie se corrompt non seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité, mais encore quand on prend l’esprit d’égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu’il choisit pour lui commander.

[…] La démocratie a donc deux excès à éviter : l’esprit d’inégalité, qui la mène à l’aristocratie, ou au gouvernement d’un seul ; et l’esprit d’égalité extrême, qui la conduit au despotisme d’un seul, comme le despotisme d’un seul finit par la conquête.

Montesquieu – De l’esprit des lois (Livre 8, Chapitre 2)

Permettez que je me souvienne : il y a de ça 4 ans, je publiais un Post sur l’égalité qui m’a valu un commentaire critique au quel je ne répondis pas, parce qu’au fond j’étais d’accord avec lui et que je ne pensais pas avoir dit autre chose dans mon texte. Mais on peut quand même se dire que l’égalité, concept absolument central dans notre démocratie, et de plus en plus sollicité maintenant que les gouvernants agissent selon les sondages d’opinion, mérite encore un petit effort de réflexion – ce qui nous est facilité par l’extraordinaire abondance de la littérature philosophique à son sujet, comme l’Esprit des Lois.


L’esprit d’égalité extrême : il peut donc y avoir trop d’égalité ? Mais dans quel cas ?

Montesquieu répond à cette question : l’égalité est extrême quand elle suppose un nivellement par le bas, ce qui veut dire non seulement aligner les plus forts sur les plus faibles, mais aussi les plus vertueux sur les vicieux. Quand le paresseux devient aussi louable que l’industrieux, quand le libertin vaut autant que l’homme fidèle.

On l’aura compris : le vice de la démocratie est dans la corruption morale plus encore que dans l’incompétence d’un peuple de gueux accédant au pouvoir suprême. Si l’égalité est dans le droit qu'ont tous les hommes à la vie, l’égalité extrême est dans le pouvoir donné à tous de jouir comme bon leur semble.

Or, ce pouvoir nous dit Montesquieu ne peut être qu’illusoire : la réalité c’est l’inégalité, et l’inégalité doit être prise en compte pour que la société soit structurée de façon viable. C’est pour cela que l’usurpateur a besoin de la démocratie pour s’épanouir : il doit obtenir la délégation du pouvoir de la part du peuple qui ne sait comment gouverner ; et il l’obtient par le clientélisme. Voilà : tout ça est bien connu. Mais Montesquieu ajoute un point qui peut nous intéresser encore aujourd’hui : il ne s’agit pas seulement de favoriser les intérêts de tel ou tel groupe. Il s’agit aussi de flatter ses vices et de l’aider à se corrompre en lui donnant à croire que c’est ça qui est son droit le plus strict : c’est ainsi que les romains ne se contentaient pas seulement du panem, mais qu’ils réclamaient aussi les circenses.

Ce n’est pas en disant qu’il faut nourrir ceux qui ont faim et protéger ceux qui ont froid qu’on va tomber dans l’égalité extrême. C’est en disant que tous les plaisirs se valent et que la société doit y pourvoir.

Ça nous ressemble bien, ça – sauf qu’aujourd’hui ce ne sont pas les dirigeants politiques qui le disent et qui en tirent profit ; ce sont les marchands qui en tirent du profit.

La société capitaliste est passée par là.

Wednesday, March 03, 2010

Citation du 4 mars 2010

Une société n'offrant comme perspective qu'une compétition sans merci où les soi-disants meilleurs gagnent en écrasant les plus faibles et les moins combatifs ne me semble pas porter l'espoir d'un avenir particulièrement radieux.

Pierre Joliot – La Recherche passionnément

La compétition sociale paraît être plus que jamais le ressort de notre société, du moins de l’activité professionnelle qui s’y dévoile. Car bien sûr pour ce qui est de la consommation, à part le premier jour des soldes, c’est l’inverse de la compétition.

On pourrait à juste titre s’en réjouir : car sans la compétions, la hiérarchie sociale s’ossifie, se cristallise en classes, en castes, en droit de naissance. Comme le rappelle Rawls, la compétition sociale n’est pas néfaste à condition d’être organisée au bénéfice de tous. Et c’est bien là ce qu’espèrent nous faire croire les politiques, les managers d’entreprises, sans oublier nos banquiers.

Pierre Joliot (1) attire notre attention sur quelque chose qu’on oublie systématiquement : dans une compétition, quel est le sort réservé aux perdants ? Par exemple, aux jeux du cirque du temps des romains, les perdants étaient régulièrement mis à mort : le public était d’ailleurs venu pour voir ça. Les combats de gladiateurs sont restés célèbres pour avoir été des combats à mort.

On va nous dire : tout ça, c’est des vieilles lanternes, ça n’intéresse plus personne. Quand dans une entreprise on organise un concours entre les vendeurs, c’est simplement pour stimuler la pugnacité de tous ; au bout du compte, c’est l’entreprise – et donc aussi tous ses employés – qui va être gagnante.

Très bien… Libre à vous de penser ça. Mais essayez aussi, rien que pour voir, de vous dire : et si le concours n’était fait que pour discerner non pas le meilleur, mais le moins bon de tous ? Et si même on faisait des concours non plus entre des individus, mais entre équipes, de telle sorte que, dans chacune d’entre elle, les meilleurs aient intérêt à vider les moins bons ? En bref si, dans la compétition, on ne cherchait qu’à désigner le maillon faible et à faire, comme dans cette emblématique émission, que ce soient les employés eux-mêmes ( et pas le DRH) qui virent le moins bon ( - Qu’il aille crever de faim ailleurs !) ?

Effectivement, comme le dit Pierre Joliot, ça ne porte pas l'espoir d'un avenir particulièrement radieux. Sauf à l’entendre comme Alexandre Zinoviev.


(1) Pierre Joliot-Curie est le fils d’Irène et de Frédéric Joliot-Curie, lui-même chercheur et professeur émérite au collège de France.

Tuesday, March 02, 2010

Citation du 3 mars 2010

La liberté consiste à faire tout ce que permet la longueur de la chaîne.

Cavanna - 4 rue Choron

[L’homme orgueilleux] s'estime libre quand il cesse de sentir la pression de ses chaînes du fait d'une longue accoutumance. S'il souffre encore, ce n'est plus que de ses chaînes nouvelles : - le "libre arbitre" ne veut proprement rien dire d'autre que ne pas sentir ses nouvelles chaînes.

Nietzsche (Lire l’extrait ici)

Nietzsche et le libre-arbitre 2

Je reconnais que Nietzsche en dit un peu plus que Cavanna ; mais j’ai quand même un faible pour sa formule : « tout ce que permet la longueur de la chaîne », c’est parlant.

Nietzsche ajoute en effet quelque chose qu’on pourrait résumer comme ça : la liberté n’existe pas ; seule existe la libération.

Reprenons donc le processus :

- D’abord pour Nietzsche la liberté n’est pas d’abord un concept métaphysique, mais un sentiment – ce que disait d’ailleurs aussi Rousseau. Avant de dire en tant qu’homme, ma nature est d’être libre, je dirai que je me sens libre.

- Ensuite, ce sentiment est avant tout différentiel. Je me sens libre non pas quand je fais ce que je veux, mais quand, entre l’instant donné et le suivant, il y a la disparition d’une contrainte.

- Alors certes, être libre c’est agir selon sa volonté, mais ma volonté s’exprime aussi dans ce registre, puisque j’en éprouve l’existence lorsque je ne sens plus la contrainte de la main étrangère qui me pousse d’un côté plutôt que de l’autre.

--> Il y a une expérience véritable d’une véritable liberté : c’est la liberté en acte, qui s’éprouve dans la dépense de la force qui est la mienne, quand je suis donc l’auteur de mes actions.

- Mais la liberté éprouvée seule, de façon passive, peut aussi exister et c’est ce que dit notre citation de Nietzsche : une chaîne de moins sur mes épaules – un maillon de plus pour allonger celle qui m’entrave ; et me voilà libre ! Du moins voilà le sentiment de ma liberté.

Reste que si la liberté est liée à la suppression d’une contrainte elle ne dure – comme sentiment – que le temps pendant le quel s’éprouve cette différence. La libération étant un sentiment différentiel, il faut renouveler l’expérience qui l’a suscitée.

La libération est donc comme la drogue dont on parlait ici récemment : un chose à la quelle il qu’il nous faut sans cesse goûter de nouveau.

Monday, March 01, 2010

Citation du 2 mars 2010

Si l’on a conçu les hommes « libres », c’est à seule fin qu’ils puissent être jugés et condamnés, afin qu’ils puissent devenir coupables […] Le christianisme est une métaphysique de bourreau !

Nietzsche Le Crépuscule des idoles

[Lire le texte ici]

Nietzsche et le libre-arbitre 1

Chez Nietzsche, ce qui importe ce ne sont pas les concepts mais ce sont les forces qui les annexent à leur profit.

Ainsi, l’important n’est pas tant de savoir si l’homme est libre, mais à qui ça sert de l’affirmer. De là l’étrange impression qu’on a parfois en le lisant de trouver des inconséquences entre ses différents ouvrages : c’est qu’on y parle des mêmes concepts mais pas des mêmes fonctions.

Par exemple, on sait que la volonté est un concept tout à fait central dans sa pensée (la volonté de puissance), ce qui ne l’empêche pas ici de dire que la « théorie de la volonté » n’est qu’une invention barbare pour justifier le châtiment.

L’enchaînement est le suivant : par de responsabilité sans volonté ; pas de volonté sans liberté. La liberté est la caractéristique indispensable du criminel qui est donc : libre, donc volontaire ; volontaire, donc responsable ; responsable, donc coupable ; coupable donc « châtiable ».

Pourquoi est-il si important de châtier ? Parce que la justice (selon Nietzsche), c’est la vengeance – ou pour mieux dire la jouissance offerte aux victimes de faire souffrir le coupable. Mais cette vengeance n’est pas n’importe quelle vengeance : il faut qu’elle soit justifiée par une métaphysique. Le christianisme, avec le péché originel est bon pour ça ; mais d’autres religions feraient tout aussi bien l’affaire.

Mais, n’en doutons pas, la justice ainsi conçue est un luxe dont on sait aussi se passer en cas de besoin. Ainsi Notre-Président qui affirmait il y a quelque temps qu’il fallait juger les fous irresponsables ; ainsi ceux qui s’étonnent à propos du suicide de J-P Trébert qu’on ne puisse juger un mort. Les naïfs disent que ce qu’ils regrettent c’est la vérité qu’on ne saura jamais ; les autres savent que ce qu’ils déplorent, c’est l’impossibilité de châtier cet homme, de le faire souffrir au nom de ses victimes.

Sunday, February 28, 2010

Citation du 1er mars 2010

Tout est drogue à qui choisit pour vivre l'autre côté.(1)

Henri Michaux – Qui je fus

Qu’est-ce qu’on trouve donc de si attirant et de si dangereux de l’autre côté ? Et de quel autre côté parle-t-on ?

1 – Inutile de se référer aux films de la série Star wars et au coté obscur de la force pour avoir l’idée de la dualité des choses. Mieux vaudrait même ne pas y penser, parce que le côté obscur existe partout – absolument partout. Le bon et le mauvais se donnent la main pardessus la limite du permis – du moins quand ils servent à caractériser les actions.

Entre le Bien et le Mal n’y a-t-il donc qu’une différence de degré ? Si cela était, dans quelle morale serions-nous donc engagés ?

Hé bien ce n’est pas si difficile de répondre, dès lors qu’on accepte d’oublier les références chrétiennes.

Si en effet on va voir du côté des grecs, on trouve chez Aristote en particulier l’idée que la vertu n’est autre que le milieu entre deux excès. Ainsi, le courage, qui tient le milieu entre la témérité et la couardise, qui doivent se combiner pour donner cette vertu, et qui ne le peuvent que dans le respect de la juste mesure.

Mais il ne s’agit pas comme on pourrait le croire d’une simple recette pour bien vivre. Les grecs considéraient que le juste milieu était la règle du bien agir parce qu’il reflète aussi la nature humaine, mixte composé de raison (logos) et de sensibilité (pathos). Il y a donc un vice de l’excès. (2)

Maintenant pourquoi l’excès serait il si attirant qu’on ne pourrait plus s’en détourner dès lors qu’on l’aurait rencontré ?

2 – Remarquons déjà que, si l’autre côté est l’excès alors on comprend mieux que ce soit là une drogue. Car comment expliquer l’attrait pour l’excès si on ne tient pas compte du fait que c’est un concept dynamique ? Il n’y a excès que lorsqu’il y a dépassement. L’excès d’hier est la banalité d’aujourd’hui. Exactement comme avec l’argent (voir ce récent post) la règle c’est Toujours plus !

J’imagine que la drogue n’est pas seulement d’addiction à une substance, c'est-à-dire la dépendance physiologique, mais que c’est aussi la recherche du bonheur par le renouvellement de l’aventure – l’aventure du franchissement des bornes du quotidien.

3 – Evidemment c’est maintenant facile de dire que c’est – au sens propre – l’extraordinaire que l’on trouve de l’autre côté.

Le problème n’est pas de savoir si on est drogué : on l’est tous. La question est simplement de savoir à quelle drogue nous sommes attachés.


(1) Je reconnais que cette formule est tout à fait scandaleuse et j’en restreindrai la portée

(2) Les curieux pourront faire un petit tour du côté de Wikipédia (ici)

Saturday, February 27, 2010

Citation du 28 février 2010

Pourvu que je ne parle ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs.

Beaumarchais – Le Mariage de Figaro

S'il était aussi facile de commander aux esprits qu'aux langues, tout souverain régnerait sans danger.

Spinoza - Traité théologico-politique ch. XX

Censure 2.

Tout ce qui n’est pas interdit est autorisé – Est-ce donc avec cette formule qu’on va pouvoir définir la censure ? Ne vaudrait-il pas mieux dire : Tout ce qui n’est pas autorisé est interdit (par exemple : il est permis de manifester sa joie pour l’anniversaire du Cher-leader. Tout le reste est interdit) ?

Peut-être, mais pas tout à fait – Beaumarchais nous le rappelle fort justement : il faut en plus l’inspection de deux ou trois censeurs.

Ce qui permet de rappeler fort justement que, comme nous le disions hier, la censure a beaucoup de mal à interpréter le sens des pensées humaines, et donc que le contrôle de deux ou trois censeurs n’est pas de trop.

Mais il est sans doute nécessaire de distinguer aussi, comme le fait Spinoza, le pouvoir sur les langues du pouvoir sur les esprits. C’est là qu’on voit les limites du pouvoir. Et c’est la raison pour la quelle le pouvoir tyrannique ne se contente jamais des interdits qu’il a promulgués et n’a de cesse qu’il ait fait disparaître tous ceux qui sont capables de créer de la pensée. Parce que la liberté humaine, intarissable jaillissement de pensées neuves, est un danger permanent pour le pouvoir. Benjamin Constant disait dans notre citation d’hier que la raison en était l’ondoiement subtil et insaisissable de la pensée. En réalité ça va beaucoup plus loin : personne ne sait quelle pensée jaillira de son cerveau demain, aujourd’hui, tout à l’heure – maintenant !

On a vu que Spinoza en prenait acte comme d’un fait qui pouvait inquiéter le souverain. Kant, de son côté, tout en admettant que le pouvoir était capable de stériliser cette liberté, ne pouvait réellement l’empêcher – en sorte que le despote éclairé devait, un peu comme le web master qui modère a posteriori un forum, avoir une bonne police pour contrer les effets de cette liberté qu’on ne saurait donc empêcher (1).

Le danger, comme on l’a vu, c’est lorsque la modération s’exerce a priori, c'est-à-dire lorsque les policiers au lieu de punir les publications, assassinent les auteurs pour éviter qu’ils publient.

Un jour prochain – si ce n’est déjà fait – ce sera le cas des modérateurs du web en Chine.


(1) « Mais aussi, seul celui qui, éclairé lui-même, ne redoute pas l'ombre, tout en ayant sous la main une armée nombreuse et bien disciplinée pour garantir la tranquillité publique, peut dire ce qu'un État libre ne peut oser: " Raisonnez tant que vous voudrez et sur les sujets qu'il vous plaira, mais obéissez ! » Kant – Qu’est-ce que les lumières ?

Friday, February 26, 2010

Citation du 27 février 2010

En France, une institution aussi arbitraire que la censure serait à la fois inefficace et intolérable ; dans l’état présent de la société, les mœurs se composent de nuances fines, ondoyantes, insaisissables, qui se dénatureraient de mille manières, si l’on tentait de leur donner plus de précision. L’opinion seule peut les atteindre ; elle seule peut les juger, parce qu’elle est de même nature.

Benjamin Constant – De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes

Censure 1.

La censure est souvent choisie comme exemple de l’inanité des interdits quand il faut réguler la pensée humaine.

Nous n’échappons pas à l’erreur signalée par Constant : voyez les ridicules procès intentés pour des délits d’opinion racistes, antisémites, etc…

L’exemple le plus récent dans ma mémoire c’est le procès intenté à Siné pour antisémitisme, pour avoir écrit que le fils Sarkozy – celui qu’on appelle depuis le Prince Jean – s’était converti au judaïsme pour épouser une riche femme juive. Le délit étant constitué par le fait de souligner que cette femme était et juive et riche (1).

On sait que la censure apparaît généralement comme une vieille femme acariâtre (Anastasie) armée d’une grande paire de ciseaux. On ne parle d’elle que pour s’en moquer, et la meilleure façon de le faire, c’est effectivement de montrer qu’elle ne sait même pas elle-même ce qu’il faut censurer et pourquoi il faut le faire.

Toute fois il y a au moins une censure qui ne se trompe jamais et qu’on ne peut contourner : c’est la censure que, selon Freud, notre propre psychisme s’applique à lui-même.

Le sur-moi au quel est liée la censure n’est pas seulement un censeur sévère ; il est aussi infaillible, au point que son action nous révèle souvent la portée de certaines de nos pensées qui nous avaient parues innocentes de prime abord.

En quoi une censure peut-elle être infaillible ? En ce qu’elle reconnaît parfaitement tous les franchissements de la frontière de l’interdit, et si elle les connaît, c’est parce qu’elle sait quelles sont les intentions qui animent ces débordements et qui leur donne un sens.

On dit parfois qu’on ne peut sonder les cœurs et les reins. C’est faux. Le sur-moi le peut, et si on l’a symbolisé par l’œil de Dieu-qui-voit-tout, ce n’est pas pour rien.


(1) Voici le texte incriminé, publié dans Charlie Hebdo du 2 juillet 2008 « [Jean Sarkozy] vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme pour épouser sa fiancée, juive et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin ce petit ! »

Thursday, February 25, 2010

Citation du 26 février 2010

Si Dieu devait apparaître aux affamés, il n'oserait leur apparaître que sous forme de nourriture.

Gandhi

Je l’avoue : sans la polémique sur le restaurant Quick qui sert exclusivement des hamburger hallal, je n’aurais pas eu l’idée de citer cette phrase. Mais essayons d’élever le débat au-dessus de la vaine querelle…

Dieu ne saurait être systématiquement l’Etre resplendissant qui se cache dans le Buisson Ardent pour éviter d’aveugler Moïse – voir Exode ch. 3 (et bien sûr ce Post ). Ici, sa splendeur s’efface devant sa fonction : nourrir les affamés. D’ailleurs, qu’est-ce que c’est que ce Dieu qui est obligé de se cacher pour ne pas aveugler ? N’a-t-il pas le pouvoir de baisser la lumière, un peu comme on le fait avec la lampe du bureau ?

Mais je déraille : l’immensité divine ne saurait être plus (plus que l’infini) ; elle ne peut non plus être moins. Laissons donc ces cogitations laborieuses.

Mais retenons une chose : tous les attributs de Dieu sont

a – infinis ;

b – compatibles les uns avec les autres.

Or, dans ces attributs, il y a l’amour pour ses créatures. Dieu nous aime et il nous aime bien sûr d’un amour infini.

Cet amour peut se manifester de toutes sortes de manières, que moi, chétive créature, je ne saurais imaginer. Mais je sais au moins que cet amour doit déjà se manifester par une bienveillante sauvegarde – sans la quelle il n’aurait plus de créatures à aimer.

Voilà pourquoi Gandhi a raison de dire que Dieu doit apparaître aux affamés sous forme de nourriture.

Mais, ne blasphémons pas, s’il vous plait : pas question de dire que Dieu apparaît à certains sous forme d’un hamburger et aux autres comme étant d’une tranche de pastèque (sans parler bien sûr du pain et du vin). Non. En vérité Dieu n’apparaît pas dans la nourriture – il transparaît par elle. C’est la nourriture qui ne pourrait pas exister sans Lui : ainsi du pain quotidien.

Et ainsi surtout de la manne céleste (1).


(1) Lorsque les Hébreux sortirent d’Egypte et traversèrent le désert, Dieu fit tomber quotidiennement sur son peuple une nourriture céleste, ayant la consistance de la mie de pain. Grâce a cette manne, le peuple a pu se nourrir pendant tout son voyage vers la terre promise (Exode : 16,13-36).

Certaines traductions un peu plus littérales expliquent que la manne était comme de la gelée blanche répandue sur le sable du désert ; d’autres qu’elle ressemblait à des graines de coriandre (voir ici).

Wednesday, February 24, 2010

Citation du 25 février 2010

Si tu pouvais par un seul désir tuer un homme à la Chine et hériter de sa fortune en Europe, avec la conviction surnaturelle qu'on n'en saurait jamais rien, consentirais-tu à former ce désir?

Chateaubriand – Le génie du christianisme (I, Livre 6, ch.2)

On consultera en annexe la longue histoire du « mandarin assassiné » pour se convaincre qu’il s’agit là d’un questionnement moral assez fondamental.

L’essentiel est en effet de relever que depuis 2500 ans la même affirmation demeure : sans les lois répressives, jamais le sentiment de l’injustice ne suffirait à empêcher le crime. Même le remord qui, dit-on, est le châtiment le plus douloureux (voir ici l’histoire de Caïn) n’empêche rien du tout : quand il s’instaure, le mal est déjà fait, et sa crainte n’a jamais empêché aucun criminel de commettre son forfait.

Cela, tout le monde le sait, et je ne vais pas continuer à enfoncer des portes ouvertes.

Simplement on est certain que l’assassin de Mandarin, c’est toujours le voisin – ce salaud ! – et jamais soi-même (même Chateaubriand écrit : « Si tu pouvais… », et non « Si je pouvais… ».

Alors passons aux travaux pratiques.

- Dis-moi, cher lecteur, qui serait ton Mandarin à toi ? Suppose que tu revêtes la cape d’invisibilité de Harry Potter, n’y a-t-il pas un homme quelque part dans le monde dont tu accaparerais les biens, les palais, les femmes ? Allez dis un nom !

…Non ? Personne ? Je sais que tu mens, mais qu’en toi-même tu as déjà l’image d’un beau salopard dont la disparition soulagerait l’humanité et dont la fortune serait mieux dans ta poche…


Mais je vois que tu hoches la tête, brave lecteur : l’impunité ne t’intéresserait que pour satisfaire quelques uns de tes plus brûlants désirs, ce qui n’implique pas du tout l’assassinat de quiconque. C’est d’ailleurs ce que nous suggère l’image ci-contre…

En effet, je l’admets : ça peut suffire – pour commencer…





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Annexe : l’histoire du mandarin chinois

1 - L'histoire du mandarin remonte à Platon, La République : l'anneau de Gygès.

2 - Que l'on retrouve ensuite dans Cicéron –Traité des Devoirs

3 – Puis Montaigne, Essais, L.II, chap 16 ;

4 – Et La Bruyère Caractères Chap.6

5 – Rousseau " Les crimes non commis sont déjà dans le fond des cœurs, et il ne manque à leur exécution que l'assurance de l'impunité" (Narcisse ou l'amant de la vérité).

Idem (dans le Discours sur l'origine de l'inégalité) :" il n'y a peut-être pas un homme aisé à qui des héritiers avides, et souvent ses propres enfants, ne souhaitent la mort en secret."

6 – La main passe ensuite à Diderot. "Je ne doute point que, sans la crainte du châtiment, bien des gens n'eussent moins de peine à tuer un homme à une distance où ils ne le verraient gros que comme une hirondelle, qu'à égorger un bœuf de leurs mains" Lettre sur les aveugles.

7 – Balzac et Le Père Goriot dans lequel Rastignac demande à Bianchon : "Te souviens-tu de ce passage où il [Rousseau] demande à son lecteur ce qu'il ferait au cas où il pourrait s'enrichir en tuant à la Chine par sa seule volonté un vieux mandarin sans bouger de Paris ?"

8 – Phrase qu’on trouve en réalité chez Chateaubriand : O conscience ! ne serais-tu qu'un fantôme de l'imagination, ou la peur des châtiments des hommes ? Je m'interroge ; je me fais cette question : « Si tu pouvais par un seul désir tuer un homme à la Chine et hériter de sa fortune en Europe, avec la conviction surnaturelle qu'on n'en saurait jamais rien, consentirais-tu à former ce désir ? (Le génie du christianisme)

Tuesday, February 23, 2010

Citation du 24 février 2010

On s'explique mal que nombre de gens aiment mieux prêter de l'argent, au risque de le perdre, que rembourser celui qu'ils doivent.

Courteline – La Philosophie de Georges Courteline

Mais, tandis que celui-ci [= le thésauriseur (1)] n’est qu’un capitaliste maniaque, le capitaliste est un thésauriseur rationnel. La vie éternelle de la valeur que le thésauriseur croit s’assurer en sauvant l’argent des dangers de la circulation, plus habile, le capitaliste la gagne en lançant toujours de nouveau l’argent dans la circulation.

MARX - Le capital, I, 4 (éditions sociales, p. 157 – à lire ici)

Courteline avait-il lu Marx ? Sûrement pas, sans quoi il n’aurait il n’aurait pas manifesté cet étonnement.

Mais ne l’oublions pas : une question peut en cacher une autre. Qui est celle-ci : en aimant l’argent, qu’aime-t-on ? Aime-t-on le posséder, comme le « thésauriseur maniaque » ? Ou aime-t-on en avoir toujours plus, comme le capitaliste que Marx qualifie de « thésauriseur rationnel » ?

En réalité, si Courteline avait lu Marx, il aurait compris que la contradiction qu’il pointe résulte en fait la méconnaissance de ce qu’on recherche avec l’argent. Selon Marx, l’amour de l’argent, c’est la recherche de « la vie éternelle de la valeur » ; ce qu’on recherche, c’est l’éternité – de l’argent, et non par l’argent. (2)

Au fond, on est ramené à la thèse présentée par Platon dans le Banquet : « En somme l'amour consiste donc à vouloir posséder toujours ce qui est bon » affirme Diotime, expliquant à Socrate que le désir de possession exclut la consommation qui détruirait l’objet désiré. Mais c’est là qu’est le problème avec l’argent : comment le posséder toujours sans le consommer jamais et sans qu’il dépérisse.

C’est bien là qu’est la difficulté ; si j’aime l’argent je ne devrais pas le dépenser, puisque alors je ne l’aurais plus – mais en même temps que faire avec cet argent si je n’en fais rien ? La plupart des gens voudraient gagner au Loto pour avoir tant d’argent qu’ils pourraient le dépenser sans compter et sans que leur magot ne diminue. Ceux qui réfléchissent un peu plus se disent qu’en le plaçant intelligemment ils pourront vivre de leurs rentes sans entamer leur capital. Les voici donc thésauriseurs rationnels, c'est-à-dire capitalistes.

Mais ces gens-là sont des petites gens, des pauvres devenus riches qui n’auront jamais le pur amour de l’argent. Ceux qui sont possédés de cet amour le savent : quant on aime l’argent on n’en a jamais assez, parce que c’est ça le mode d’existence de la valeur éternelle de l’argent : toujours plus. C’est là qu’est l’essentiel.

On parle aujourd’hui avec mépris des banquiers et de leur avidité : on passe à coté de l’essentiel. Les banquiers sont des amoureux qui, comme le dit Platon accèdent, grâce à cet amour, à l’éternité – celle de la valeur.

[Rappelons, pour ceux qui pensent que les mortels n’ont pas accès à l’éternité, et surtout pas par l’intermédiaire de l’argent qui s’érode et se dévalue sans cesse, que Platon explique dans le Banquet que l’immortalité (=éternité) n’est accessible pour les mortels que grâce à la procréation. Aimer l’argent, c’est donc vouloir qu’il fasse des petits.]


(1) Mot du jour – Thésauriseur : celui qui amasse de l'argent.

(2) À comparer avec notre Post d’hier où la recherche du gain était la manifestation, non pas de l’amour de l’argent, mais d’un amour narcissique de soi

Monday, February 22, 2010

Citation du 23 février 2010

Un plaisir qu’on se procure soi-même (s’il n’est pas contraire aux lois) est deux fois éprouvé : d’abord parce qu’on l’a acquis, ensuite parce qu’on l’a mérité.

[Ainsi] l’argent qu’on a gagné par le travail fait plaisir, au moins d’une façon plus durable que celui qu’on a gagné au jeu…

Kant – Anthropologie du point de vue pragmatique (p.99)

Les français n’arrêtent pas répéter le slogan sarozyste « Il faut travailler plus pour gagner plus ».

Ce qui pose la double question suivante : pourquoi il est important

1 – De gagner plus ;

2 – De gagner plus en travaillant plus.

Sur la première question, nombreux sont ceux qui se sont évertués à démonter que l’argent ne suffit pas à bien vivre, qu’il vaut mieux faire des économies de travail que devenir riche, etc…

Mais très peu se sont interrogés sur la seconde question. On peut pour cela se tourner vers Kant et Max Weber.

La thèse de Kant d’abord : l’argent qu’on a gagné par le travail fait plaisir, au moins d’une façon plus durable que celui qu’on a gagné au jeu.

– Supposez que vous gagniez au Loto : vous voilà en vacances perpétuelles, et heureux de l’être. Ou mais vous ne pouvez pas être fier de cela, parce que l’argent n’est pas seulement un moyen économique, mais en étant la contrepartie de votre travail il est aussi la preuve de votre mérite, ce qui bien sûr n'est pas le cas ici. (1)

Bon : nous voilà au cœur du problème, tel qu’il a été largement développé par Max Weber (Ethique protestante et l’esprit du capitalisme – à lire ici) : la besogne est le but assigné par Dieu à la vie humaine (2). Le salaire est la trace matérielle de ce travail quand il a été reconnu et valorisé par autrui. Plus « je travaille mieux », plus je gagne d’argent.

Dans la vie, l’enrichissement n’est pas le but, la consommation encore moins (du moins pour les puritains anglo-américains que cite Weber) : c’est la reconnaissance du mérite par la valeur-salaire.

Il en résulte que les spéculateurs ont bien le droit de se déclarer fiers de leurs bonus, à condition qu’il soit l’effet de leur talent, ce qui n’est pas le cas des dirigeants avec leur parachute doré qui s’ouvre même quand ils on creusé un déficit abyssal dans la caisse.


(1) Pour une étude plus approfondie de la psychologie du joueur de Loto, se reporter au Post de demain.

(2) On peut se référer au verset de Saint Paul, évoqué ici.

Sunday, February 21, 2010

Citation du 22 février 2010

Pourquoi appellent-ils intelligence toutes les limites de toutes les règles, tous les interdits de tous les codes ? Enorme et gigantesque constipation de tous les cerveaux !

Wilfrid Lemoine – Le Funambule

Sacré Wilfrid Lemoine ! Bien que je ne le connaisse pas (1), il m’est vraiment sympathique, avec son image du cerveau constipé. Je me prends à imaginer la production d’un tel cerveau : ça ne fait pas envie…

Wilfrid Lemoine critique ici non pas l’intelligence, mais une pseudo-intelligence – non pas celle qui met la pensée en ordre et lui permet de progresser en suivant une méthode, mais celle qui au contraire la stérilise. Comment faire la différence entre les bonnes limites et les mauvaises, les bons codes et les interdits stérilisants ?

Démêlons le bon grain de l’ivraie :

- l’intelligence est une faculté qui, comme le dit Bergson (2), consiste à établir des rapports. La logique est son instrument, l’outil (le marteau et le burin ou la pioche et la hache) est son moyen d’entrer en contact avec la matière. L’intelligence est absolument nécessaire pour agir sur celle-ci afin de lui arracher de quoi survivre.

- Mais du coup, l’intelligence exclut tout ce qui échappe à ces rapports ; elle ignore donc les autres relations possibles avec la matière, avec la vie, avec la nature.

Sans entrer dans le détail, disons que l’art par exemple est une autre forme de rapport à la réalité, que par lui nous rejoignons de façon tout à fait directe.

Ainsi, l’artiste vous dira que la porte de votre chambre change constamment selon la manière dont elle est éclairée, le moment de la journée, votre position par rapport à elle, etc. L’intelligence quant à elle vous dira que la seule différence qu’on puisse y noter, c’est qu’elle soit ouverte ou fermée.

Nous rejetons l’usage qui consiste à confondre l’intelligence et la connaissance intuitive, comme quand on parle de « l’intelligence du cœur ». En conséquence, il n’y a donc qu’une seule intelligence, mais il faut se rappeler qu’elle ne s’applique que dans certains cas, et qu’elle ne pourra jamais constituer la totalité de la connaissance.

L’intelligence est donc constipante quant elle s’applique au-delà de ses limites.


(1) J’ai cru comprendre qu’il était Québécois. S’il y a un lecteur de la Belle Province qui le connait un peu, je serais content d’avoir quelques détails sur sa vie, son œuvre etc…

(2) Voir Post du 2 mai 2007 (citation en italique dans le corps du texte)

Saturday, February 20, 2010

Citation du 21 février 2010

Les financiers ne font bien leurs affaires que lorsque l’État les fait mal.

Talleyrand – Discours, entretiens et autres sources

La faiblesse des Etats contribue à la force des financiers. Je suppose que ça veut dire que les Etats puissants veulent contrôler le pouvoir de la finance, alors que celui-ci leur échappe et prospère selon ses propres règles quand ils cessent de pouvoir exercer leur contrôle.

Voilà ce que savait donc déjà Talleyrand ; et voilà ce que confirme les interventions de la banque Goldman Sachs (La Firme comme on l’appelle) trafiquant les comptes de la Grèce d’abord, et spéculant contre l’euro ensuite.

Puisqu’on savait ça depuis le début du 19ème siècle, on devrait examiner avec plus de méfiance les informations qu’on nous serine à grand coup de trompes, telles que :

1 – Les autorités européennes ignoraient quel était le chiffre exact du déficit grec. Contre quoi, les économistes avertis nous expliquent que depuis plus de 5 ans ce déficit faisait l’objet de débats, de colloques, etc.

2 – La Grèce a eu besoin de Goldman Sachs pour faire de l’optimisation budgétaire (entendez : maquiller son déficit). Je ne doute pas que ce soit vrai, mais je m’étonne que personne dans les services financiers du gouvernement grec n’ait été capable de faire le travail. Trop nul quand même.

3 – Jamais la France n’a fait appel à un tel service : j’espère bien qu’on est capable de maquiller nos comptes tout seuls – tout de même !

4 – Il faut – c’est impératif – moraliser la finance ! Alors, là, permettez quand même qu’on sourie. Ce que Talleyrand savait, c’est que les financiers ne poursuivent que leur profit et jamais l’intérêt général ; aujourd’hui on dirait que c’est dans leur ADN. C’est aussi ce que les traders de Wall Street nous répondent quand on leur dit que les gens de Goldman Sachs sont très méchants parce qu’après avoir aidé les grecs à nous mentir et contribué au déficit dans la zone euro ils spéculent contre cette monnaie.

Alors dites moi comment se fait-il qu’on croie que les choses peuvent changer à condition de faire simplement appel à leur sens du Bien, du Bon, du Beau ?