Sunday, April 25, 2010

Citation du 23 avril 2010

Voltaire se défiait des constipés.

- Quand vous allez le matin voir un ministre, disait-il, tâchez d'avoir par le valet de chambre des nouvelles de sa garde-robe.

Lorédan Larchey – L'Esprit de tout le monde - Riposteurs (1893) (1)


A l’époque de Voltaire la médecine restait encore tributaire des théories humorales qui considérait tous les effluents du corps comme significatif de son état de santé. Ainsi des urines. Ainsi des fèces (2).

Bon passons sur ces détails. Je retiendrai pour ma part qu’on a considéré à cette époque que dans les négociations, l’état de santé des interlocuteurs compte pour beaucoup dans le résultat des discussions.

Imaginez vous Bernard Thibaut arrivant au ministère du travail pour négocier sur les retraites, demandant à chef de cabinet ( !) du ministre :

- Le ministre a-t-il bien chié ce matin ?

Certes non. Mais supposez que le ministre ait une rage de dent, ou une colique (ce n’est peut être pas mieux qu’avec des constipés) : ses souffrances risquent bien de modifier son caractère et donc son aptitude à la négociations.

Revenons maintenant sur la citation de Voltaire. Pourquoi se méfiait-il particulièrement des constipés ?

Je trouve qu’on n’insiste pas assez sur le fait que Freud s’est largement appuyé sur des opinions populaires qui l’ont précédé. Ainsi de la constipation, qu’il interprète comme une forme d’avarice, comme si elle était une rétention de richesse. Etre constipé, c’est refuser de donner.

Or, pour négocier il faut bien lâcher quelque chose, sinon on n’a plus de négociation.

Un dernier mot : la constipation est aujourd’hui principalement une affaire de femmes – j’ai abordé le sujet le 16 octobre 2006 avec les dragées Fuca. Je demandais alors qu’on m’explique pourquoi les femmes sont en apparence plus constipées que les hommes.

J’attends toujours la réponse.


(1) Pour les curieux, Lorédan Larchey a écrit en 1895 un dictionnaire de l’argot populaire qu’on peut lire en ligne ici

(2) Non, je n’ai pas voulu écrire fesses. Bande d’ignorants !

Mot du jour : fèces. PHYSIOL. Excréments solides de l'homme. (T.L.F.)

Thursday, April 22, 2010

Citation du 22 avril 2010

Bonté de l'exil.

Voltaire est plus Voltaire à Ferney qu'à Paris.

Victor HUGO Océan<1866-68>



Cliché J-P Hamel

Oui, Voltaire à Ferney est célébré comme un bienfaiteur dont les générosités sont gravées dans le marbre du socle de sa statue, dans cette ville qui s’enorgueillit de porter le nom de son bienfaiteur : Ferney-Voltaire. Ce qu’il ne put faire à Paris, il le réalisa ici.

Il est significatif que Victor Hugo attribue cette action méritoire à l’exil. Il y a, nous dit Hugo, une bonté de l’exil – et si Hugo le dit, ça doit être vrai, vu que l’exil lui, il connaît bien.



Mais justement, remarquons que l’exil de Hugo et celui de Voltaire ont été bien différents : si Hugo est resté sur son rocher un homme politique, attaché à intervenir par ses écrits dans la vie politique de son pays, il n’a en revanche rien fait pour le développement de Guernesey.

C’est qu’au fond, l’essentiel n’est pas là. Il est dans le rapport de l’exilé avec la terre qui l’accueille.

Voltaire prend en charge cette terre et la transforme. Il en fait un laboratoire pour tester la réalisation des idées soutenues par les Lumières du XVIIIème siècle.

Hugo fait de Guernesey sa demeure, où il installe sa maison, sa maîtresse, où il est tellement chez lui que même après la chute de Napoléon III en 1870, il y revient épisodiquement.

Si Voltaire fut plus Voltaire à Ferney qu’à Paris, Hugo fut autant Hugo à Guernesey sur son rocher que Place des Vosges.

Wednesday, April 21, 2010

Citation du 21 avril 2010

Toutes les dettes reçoivent quelque compensation, mais seul l'amour peut payer l'amour.

Fernando de Rojas (1465-1541) – La Célestine



Laissons pour un moment de côté l’économie et son cortège de chiffres vertigineux. Pensons la dette non plus en terme de taux d’intérêts et de cotation Fitch, mais plutôt en terme d’amour.

Ah… L’amour ! Pure générosité, don total de soi, ouverture sans limite à l’autre, océan de tendresse, élan mystique…

Stop !!! Un instant s’il vous plait. L’amour c’est aussi ce qui exige une compensation. Donner oui, mais donner à qui nous donne. L’amoureux sous le balcon de sa Dulcinée, il chante ses élans avec sa guitare, mais il n’attend surtout l’échelle de soie pour monter demander son dû.

Il faut aussi payer l'amour. On est un peu choqué par une telle déclaration. Faut-il donc que l’amour pour se développer soit soutenu par un intérêt égoïste ? L’amour serait il vénal ? Ou bien simplement pure jouissance ? Roméo, s’il monte au balcon, est-ce uniquement pour faire crac-crac avec Juliette ?

Rassurons-nous, il n’en est rien : seul l'amour peut payer l'amour. L’amour demande certes une compensation, mais aussi il exige aussi que celle-ci soit d’amour. De toutes les dettes, la dette d’amour est la seule qui se paie avec la monnaie même qui a servi à la contracter. Je te donne exactement ce que je souhaite recevoir de toi.

Oui, mais si je te donne 10 euros, pour que tu me donnes en échange 10 euros, c’est complètement idiot. Mais ce qui serait absurde en terme de transaction économique sert précisément de fondement à l’amour. Et comme le dit notre auteur, c’est à cela justement que l’amour se reconnaît.

Voilà. Reste un problème, c’est que comme le chante Carmen, l’amour n’a jamais connu de lois. Pas même celle de l’échange.

C’est que l’échange n’est pas approprié à cette situation. L’amour est l’occasion non d’un échange, mais d’une réciprocité. Je m’échange pas mon amour contre de l’amour, mais celle que j’aime est telle qu’elle ne peut que m’aimer.

Sinon ? Sinon elle cesse d’être ce qu’elle doit être et on change d’opéra. Nous voici chez Verdi, avec Othello.

Tuesday, April 20, 2010

Citation du 20 avril 2010

Ces sortes d'éphémérides écrites n'entreraient pas utilement dans la place d'une bonne vie, où l'oubli est aussi nécessaire que le souvenir.

Joubert – Carnet (11 septembre 1805)

Ne s’agit-il pas pour Joubert de critiquer l’usage de rédiger un journal intime dans ses Carnets, qui pourtant ne sont rien d’autre ? Sans doute faut-il tenir compte de la différence entre un journal intime où l’on écrit les évènements de sa vie et les sentiments qui vont avec, et des Carnets où l’on rédige ses pensées du jour, qu’il s’agisse de joies ou de déceptions, mais aussi de considérations sur la politique ou sur le pape.

L’essentiel n’est pas là. Il tient dans cette remarque : l'oubli est aussi nécessaire que le souvenir.

Se souvenir est parfois inutile, parfois aussi c’est un malheur. Qui donc pourrait croire sincèrement que conserver la mémoire de tout ce qui nous arrive est utile à la vie ? C’est pourtant ce que je fais mine de croire en rédigeant mon journal avec, au jour le jour, tout ce qui se passe et qu’on aurait bien vite oublié sans cela.

Bien entendu cette remarque de Joubert n’a d’intérêt que dans la mesure où elle concerne des évènements importants, et non des faits insignifiants (1). Mais qu’il y ait des évènements importants, comme des victoires ou des échecs, des trahisons ou des ruptures dont le souvenir risque de nous porter préjudice plutôt que de nous renforcer – ou du moins de nous indiquer le cap à suivre – voilà qui peut étonner. Mais ce n’est pas parce que c’est étonnant que ça n’existe pas.

Car c’est bien cela que Nietzsche ne cesse de nous répéter : la mémoire est la vertu du ruminant, et non celle de l’homme – surtout s’il aspire à se dépasser lui-même. Et je crois bien que tous les créateurs, les artistes le diront : créer, c’est oublier – sans quoi comment pourrait-on imaginer une œuvre neuve ?

(1) C’est ainsi qu’on reproche à Louis XVI d’avoir écrit dans son journal à la date du 28 juin 1791 : J’ai pris du petit lait. Il venait juste d’être ramené à Paris après avoir été arrêté à Varennes.

Monday, April 19, 2010

Citation du 19 avril 2010

Un homme avait le numéro de loterie 60 015. Le 60 016 sortit. Cet homme crut avoir été près de gagner.

Tout le monde en toute occasion pense de même. J'ai failli tomber, mourir, faire fortune. L'histoire est pleine de ces raisonnements.

Paul Valéry – Mélanges.


C’est vrai que c’est rageant de rater le gros lot à un chiffre près. Surtout quand ce chiffre est le dernier et qu’on a cru être le gagnant jusqu’à l’ultime moment. Car ce qu’on perd c’est l’espoir, un espoir qui grandissant d’instant en instant avait fini par se muer en certitude.

- Plus encore : le raisonnement du joueur est qu’il a perdu au chiffre des unités près – et non à celui des centaines ou des milliers. Exemple : que le nombre gagnant soit le 70015, plutôt que le 60016, et voilà notre joueur moins déçu : il a perdu 10000 près. La loterie sert aussi à révéler ce genre de raisonnement.

Toutefois, qu’on perde à un chiffre près ou à dix chiffres près, quelle différence ? De toute façon on a perdu.

Exemple plus élevé ? On attendait Grouchy et ce fut Blücher : Napoléon a failli vaincre à Waterloo. L'histoire est pleine de ces raisonnements.

On refuse donc la logique du tout ou rien. C’est justement au déni de cette évidence que Valéry s’intéresse : on raisonne ici non pas dans le tiers-exclu (je gagne ou je perd, il n’y a pas d’autre possibilité), mais dans une gradation qui nous console d’avoir perdu. J’ai perdu, oui, mais j’ai failli gagner – il s’en est fallu d’un poil !

Le plus étonnant est que ce soit là un sophisme que tout le monde répète.

Tout le monde ? Est-ce si sûr ?

Demandons aux compétiteurs, aux sportifs de haut niveau ce qu’ils en pensent : « il n’y a que la victoire qui est jolie » disent-ils.

Quoique… Demandez aux rugbymen qui ont perdu dimanche dernier à un point d’écart (1) ce qu’ils en pensent. Est-ce que la douleur de la défaite n’était pas plus cuisante que s’ils avaient perdu de 25 points ?


(1) C’était 29 à 28.

Sunday, April 18, 2010

Citation du 18 avril 2010

Théoriquement, il existe une possibilité de bonheur parfait : croire à ce qu'il y a d'indestructible en soi et ne pas s'efforcer de l'atteindre.

Franz Kafka – Préparatifs de noces à la campagne


Possibilité d’atteindre le bonheur parfait : c’est bien.

Oui, mais possibilité « théorique » : ça introduit comme un doute.

Voyons ça :

- D’abord, l’idée est simple. Comme on l’a vu ici même, le bonheur suppose la plénitude de la satisfaction de nos penchants, besoin, désirs, etc. plus la certitude d’en jouir indéfiniment. C’est donc une illusion, sauf 1) si nous sommes immortels ; 2) si la vie éternelle qui nous attend est une vie de félicité ; 3) si le monde est machiné par un Etre Supérieur et bienveillant pour répondre à nos désirs. Comme le dit Kant, dans ces conditions, tout ce qu’on peut faire ce n’est pas se rendre heureux, mais se rendre digne d’être heureux.

- Maintenant Kafka nous dit : ne parlons pas d’immortalité, parlons d’indestructibilité – c’est pareil, mais ça fait moins théologique. Donc, puisque vous avez besoin d’être indestructible, le mieux est d’y croire, mais de ne surtout pas tenter de vérifier. D’ailleurs il ne nous est peut-être même pas nécessaire d’être totalement indestructible. Que seule une partie de nous même le soit, et ce sera déjà bien. Ainsi, on peut avoir aussi une volonté indéfectible, un amour indestructible, voire même un génie impérissable.

Bien, tout cela croyez-y ; faites en comme on dit parfois votre statue intérieure, et puis n’en doutez plus.

Seulement voilà : le doute justement risque de s’insinuer à tout moment. Vous n’allez peut-être pas vous demander si vous êtes immortel, mais plutôt si Dieu vous aime suffisamment pour vous sauver ; ou pire encore : si Dieu existe. Et si Dieu n’existe pas, il vous reste à croire en vous. Oui, mais, si vous croyez en votre volonté, vous risquez de mal vivre les jours d’abattement et d’exténuation de vos forces ; et même chose si vous vous êtes voué à une tâche par vocation, par amour, etc…

Ne pas douter de nous. Voilà le secret du bonheur.

Façon de dire qu’il n’y a que les imbéciles qui puissent être heureux.

Saturday, April 17, 2010

Citation du 17 avril 2010

L'amour, c'est que tu sois pour moi le couteau avec lequel je fouille en moi.

Franz Kafka – Lettre à Milena

On comprend un peu que la liaison entre Franz Kafka et Milena Jenska n’ait pas duré très longtemps, mais l’ironie serait ici totalement déplacée. Car ce dont il s’agit, ce n’est pas d’une conception de l’amour, mais bien d’une philosophie de la vie. Pour Kafka, vivre, c’est comme il le dit ailleurs : croître de l’intérieur vers l’extérieur (1). Il ne s’agit pas simplement de mettre ses tripes sur la table (comme Céline), mais de porter à l’existence ce que l’on a enfoui en soi.

Dit comme ça, ça n’a rien d’inquiétant. Et pourtant…

Pourquoi doit-il fouiller avec un couteau en lui-même, dans ses entrailles ?

Et surtout pourquoi faut-il que ce soit l’amour qui opère ce travail de boucherie ?

Pour Kafka, à l’intérieur de soi il ne règne que les ténèbres et rien de ce qui existe dans ces abysses ne parviendrait à la surface sans un effort particulier, qui appelle des circonstances exceptionnelles. Passons sur celles qui sont en liaison avec la création littéraire ou poétique. Mais l’amour est aussi une de ces circonstances.

L’amour joue ici comme révélateur, comme un regard lucide – extra-lucide même. En face de l’être qui nous aime (car c’est de cela qu’il s’agit : Kafka nous parle non pas de la femme qu’il aime mais de celle qui l’aime, lui, Franz Kafka), point de replis, point d’intériorité. Son regard fouille au plus profond de notre âme.

– Comme Dieu-qui-voit-tout si nous sommes croyant.

– Comme un couteau si nous sommes Kafka.



(1) La croissance de l'homme ne s'effectue pas de bas en haut, mais de l'intérieur vers l'extérieur.


Thursday, April 15, 2010

Citation du 16 avril 2010

Un pour tous, tous pour un !

Alexandre Dumas – Les trois mousquetaires. (1)

La solidarité n'existe pas : n'existe qu'une coalition d'égoïsmes. Chacun reste avec les autres pour se sauver soi-même.

Francesco Alberoni – Vie publique et vie privée

Un pour tous : OK, pas de problème… Paye tes impôts vieux frère.

Tous pour un : non mais dis donc ? Tu voudrais pas qu’on te paye ta retraite comme ça, pendant 45 ans ? Paresseux ! Parasite !

C’est devant cette évidente mauvaise foi que le scepticisme, pour ne pas dire le pessimisme prolifère.

Pourtant du cœur de ce désenchantement vient parfois une petite musique d’espérance :

- solidarité, coalition d’égoïsmes… Oui, mais solidarité quand même !

- Chacun reste avec les autres pour se sauver soi-même… Oui, mais on reste ensemble quand même.

Le bon angle pour aborder cette question serait de ce point de vue non pas l’angle moral, ni même celui de la citoyenneté avec ce que ça charrie de bien pensance – mais bien celui du pragmatisme (excusez-moi de suivre la mode : c’est pour faire court, mais j’aurais pu aussi écrire utilitarisme). On a développé souvent cette idée avec la notion de contrat social. Peine perdue : là encore, nul contrat ne tiendrait si l’intérêt privé n’était d’instant en instant présent avec évidence dans la politique sociale ou économique.

En France les socialistes revenant au pouvoir après 1981 on cru bon de mettre l’idée de solidarité au cœur de leur politique. La réalité avec les coups de boutoir des crises pétrolières et autres ont mis en pièce ce bel idéal.

Oui, mais… Ce qu’une crise emmène, une autre peut le ramener. Voyez un peu : quand on dit que le « bouclier fiscal » c’est un peu de la solidarité des pauvres vis-à-vis des riches, on entend un peu partout : Solidarité ? Banco ! Faisons un impôt sur la fortune spécial pour le financement des retraites. Histoire de montrer que la solidarité, oui, ça existe – mais pas à sens unique.

Et Hop ! Bye-bye le pessimisme.


(1) Unus pro omnibus, omnes pro uno – C’est aussi la devise nationale, quoique non officielle, de la Suisse. J’ai cru comprendre que c’était une formule très répandue au XIXème siècle, de sorte qu’il est oiseux de se demander si c’est Dumas qui a copié les Suisses, ou les Suisses qui ont copié Dumas.

Wednesday, April 14, 2010

Citation du 15 avril 2010

La religion fait partie de la culture, non comme dogme, ni même comme croyance, mais comme cri.

Maurice Merleau-Ponty – Sens et non sens

Que la religion soit l’expression d’une souffrance, ce n’est pas une idée nouvelle. Marx en avait dit autant (voir ceci), même si pour lui elle était plus un soupir qu’un cri. Après tout c’est une affaire de degré.

Par contre, là où Marx voit un effet d’idéologie, qui cantonne la religion au domaine des superstructures soumises aux impératif de l’économie, Merleau-Ponty voit une élément constitutif de la culture. Et ce n’est pas une mince différence.

Si la religion est une idéologie, elle n’a pas d’autonomie ; lorsque les infrastructures changent, les superstructures idéologiques changent également. Pour dire les choses plus simplement, la religion disparaîtra spontanément – comme l’Etat – quand l’ordre communiste aura mis en place la société sans classe. La religion n’ayant d’autre utilité que de consoler l’homme de ses misères terrestres, elle disparaîtra avec l’exploitation de l’homme – comme n’ayant plus de raison d’être.

Merleau-Ponty semble bien avoir ici une autre approche : comme élément culturel, la religion est constitutive de l’humanité. Il peut y avoir différentes religions comme il y a différentes cultures. Mais il ne peut y avoir de cultures sans religions. Quand les portugais ont découvert ce qui allait être le Brésil ils ont été bien étonnés : les indiens Tupis n’avaient selon eux pas de religion, c'est-à-dire par d’églises, par de rites pas de prêtres. Mais les récits des voyageurs de l’époque montrent bien que ce qu’ils n’avaient pas perçu, c’étaient les formes originales prises dans ces cultures indigènes par la religion.

Pour en revenir à la déclaration de Marx, on se rappelle que Staline, irrité que le peuple préfère l’opium de la religion à l’avenir radieux qui lui était promis, a fait fermer les églises.
Mais je crois qu’il avait été comme Marx un peu abusé par son optimisme révolutionnaire : car même dans la société sans classe les hommes continueront à mourir, et ils continueront à préférer l’immortalité.

Tuesday, April 13, 2010

Citation du 14 avril 2010

Nier en criant est encore une sorte d'aveu puisqu'on ne crie pas en face de l'indifférence.

Lars Gyllensten – Infantilia

Eviter la banalité dans l’évocation d’une citation, c’est souvent s’y reprendre à deux fois (ou plus) pour la lire.

Car la première réaction face à cette citation, c’est de considérer que l’on y parle de l’excès de force de la voix, quand la force des idées est défaillante. Un peu comme dans les mails on emploie les MAJUSCULES pour accentuer une pensée qui ne s’impose pas d’elle-même.

Mais relisons la citation du jour : on ne crie pas en face de l'indifférence. Il ne s’agit pas de la réaction de l’interlocuteur : l’indifférence dont on parle n’est pas la sienne ; elle n’est pas non plus la notre – bien évidemment. Non, je dirais plutôt que l’indifférence serait celle de l’insignifiance. Il s’agit de propos qui laissent indifférent.

Si je crie pour repousser une accusation par exemple, c’est que celle-ci n’est pas insignifiante, c’est qu’elle me touche – comme on dit : il n’y a que la vérité qui blesse. C’est alors qu’elle est un aveu, un indice de l’importance prise pour moi par cette attaque. Ne pas protester en criant, c’est faire comprendre que l’accusation dont on est l’objet est réellement sans importance.

On peut dire alors que la réponse est plus instructive que l’attaque, puisqu’elle donne un indice valable de la réalité du sujet mis en question.

Bien sûr, nous autres en France, nous pensons aux rumeurs dont la vie privée de Notre-Président a été récemment l’objet (1). Et combien nous avons tous été frappés de la réaction des conseillers du Président – et jusqu’à son épouse : en voilà qui ont crié très fort…

On s’est dit « Tiens, mais c’est donc si important ? On n’avait pas remarqué… »


(1) Rumeurs relayées il faut le dire par les medias américains

Monday, April 12, 2010

Citation du 13 avril 2010

Quand je suis né, j'ai crié ; ébloui par la lumière j'ai crié. / Chassé du ventre de ma mère, pour le meilleur ou pour l'enfer.

Jean-Louis Aubert – Paroles de la chanson Le vaudou

Hé bien, je ne parlerai pas de cette chanson que je ne connais pas mais plutôt du cri que le nourrisson pousse en naissant : ce cri qui a fait l’essentiel de la thérapie dite du Cri Primal©, et l’objet d’un livre qu’on doit trouver encore aujourd’hui dans toutes les bonnes librairies. (1)

…pour le meilleur ou pour l'enfer … Il faudrait savoir quand même. C’est vrai, je ne connais pas bien la chanson de Jean-Louis Aubert, mais je trouve que cette petite citation en dit trop ou pas assez : que signifie le cri du nourrisson à sa naissance ?

- S’agit il comme on le croit souvent d’une simple décompensation thoracique, que c’est donc simplement l’effet du déploiement des poumons qui se remplissent pour la première fois d’air ? Ce cri serait un indice de respiration, mais il n’aurait pas de signification à proprement parler.

- Mais le Docteur Janov, lui, il en sait plus. Le cri Primal© dit-il, est l’expression de l’angoisse vécue par l’enfant quand il passe par l’étroit pertuis de la matrice et qu’il se ramasse en plein dans la figure la lumière ces scialytiques.

Et comment il sait ça le Docteur Janov ? Tout simplement parce que ses patients lui ont dit. Vous aussi faite l’effort de vous rappeler votre naissance. Au bout d’un certain temps, et si vous êtes suffisamment concentré, vous allez ressentir à nouveau l’effet anxiogène du passage du col (de la matrice) – un peu comme quand vous enfilez un pull à col roulé trop étroit.

Alors il ne vous reste plus qu’à aller dans un endroit un peu à l’écart, et à pousser ce fameux cri Primal©, celui qui va vous faire sortir de la crainte et du tremblement.


(1) C’est le Docteur Arthur Janov qui est l’auteur du Cri Primal© - expression qu’il a fait breveter. Je n’ai jamais très bien compris, mais je crois qu’il faut payer des droits pour utiliser le mot « primal ». Payer des taxes pour utiliser un mot ! Ce qui signifie que quelqu’un a la possession d’un mot. Comme Monsantos a la possession du génome du je ne sais combien de plantes. Dans quelle époque vivons-nous…

Rectificatif - Tout compte fait c'est l'expression Thérapie primale qui est une marque déposée. Dont acte.

Sunday, April 11, 2010

Citation du 12 avril 2010

Ce sont les paroles les moins tapageuses qui suscitent la tempête et les pensées qui mènent le monde viennent sur des pattes de colombe.

Nietzsche – Le gai savoir

Les colombes ii

Et revoici nos charmantes colombes, toujours symbole, toujours positif.

La patte de la colombe, symbole de paix est devenu, sous la plume de Nietzsche symbole de légèreté – voire même de fragilité.

Laissons de côté la surdétermination sémantique de la colombe, en n’en finirait pas d’énumérer tous les sens qu’elle a pu prendre. Remarquons tout de même que les pattes de colombes sont moins repoussantes à évoquer que celles de la mouche.

Attachons-nous plutôt au sens de cette citation. Pensons ici aux déclarations ronflantes des politiques. Bien sûr ce sont peut être des vociférations haineuses et postillonneuses comme celles de Hitler.

Mais ce sont peut-être aussi les discours définitifs sur la volonté de paix, sur les réformes économiques, sur la justice sociale. Nietzsche nous dit : méfiez-vous de toutes ces paroles tapageuses – ce sont les plus insignifiantes. C’est dans le minuscule et l’à peine audible que se trouve le plus signifiant.

On a l’habitude d’opposer les paroles aux actes. C’est même une banalité, que nos syndicalistes nous rappellent à chaque négociation.

On compare aussi habituellement les paroles à du vent – flatus vocis. Un peu d’air remué par nos lèvres, ce n’est rien de plus.

On oppose à ça les énoncés performatifs dont on a eu déjà l’occasion de parler – on n’y reviendra pas. (1)

La nouveauté ici, tient dans ce que la parole n’est sincère que quand elle n’a pas la prétention de remplacer les actes, et qu’elle n’est efficace que si elle agit en dehors de toute prétention à avoir une valeur de représentation.

A notre époque où les Grands Communicants sont devenus les Conseillers du Prince – sinon le Prince lui-même, il serait bon de ne pas oublier les pattes de la colombe.


(1) Sur les performatifs et aussi sur la puissance du murmure, voir ici.

Saturday, April 10, 2010

Citation du 11 avril 2010

Définition :

Cataglottisme mmmnnnn... – Selon le Petit Lexique Perecquien : Donner un baiser lascif à la manière des colombes.

Liste de baisers – À voir ici

[Selon les théologiens du XVIIIème siècle] tout baiser déshonnête constitue un péché mortel car il tend par nature à la copulation. Cela est vrai particulièrement du « baiser à la colombe », c’est-à-dire de celui qui implique l’introduction de la langue…

Alain Corbin – L’harmonie des plaisirs (p. 380)

Les colombes i

Le 21 mars 2007, j’évoquais la continence des tourterelles, proches cousines des colombes.

Force est de le constater : ces dernières ne bénéficient pas, quant à elles, d’une aussi bonne réputation.

C’est pourquoi, dans son souci de rigueur et de vérité, La Citation du jour brise un tabou : la colombe est aussi symbole de licence et de stupre. Désolé pour tous ceux qui voient en elle un symbole de pureté et d’amour sans tache (1), mais je ne pouvais me résoudre à vous laisser dans cet état d’ignorance.

Bref : le baiser à la colombe, ce n’est surtout pas le baiser de la paix, comme certains l’ont cru (même si ce baiser est celui que Doisneau a immortalisé lors de la Libération de Paris). Comment ces innocents oiseaux ont-ils pu devenir un tel symbole, je ne sais. Comment a-t-on pu imaginer que le rapprochement de leurs becs correspondait à cette dégoûtante intromission ? (2)

Reste que selon les inflexibles confesseurs du XVIIIème siècle, même le baiser peut constituer un péché mortel, et que l’amour n’y change rien. Et que les colombes y soient ou non pour quelque chose n’y change rien non plus.

Je vous sens un peu réticent… Allez, comme c’est dimanche, je vais me faire pardonner, en vous offrant un retour à l’espérance et à la poésie : Mireille Mathieu vous chante Mille colombes.

Délices…


(1) Les mots me manquent pour décrire la façon dont cette pauvre mère inconsolable depuis la mort de son enfant, couvre ses pages Blog de colombes scintillantes volant dans le ciel bleu. Allez voir par vous mêmes.

(2) Quant on parle des amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, on ne pense pas tout à fait à ça. C’est bien sûr à Brassens qu’on pense ici.

Friday, April 09, 2010

Citation du 10 avril 2010

Un dé ! J’ai trouvé un nouveau dé dans la peinture ! Petit bonheur de blogueuse-couturière !

Doudou – Le bloghaus de Grillon du foyer (à propos de ce tableau de Gauguin, Suzanne cousant nue)

Suzanne cousait-elle vraiment toute nue, ou est-ce un fantasme d’artiste ?

Doudou - Idem


Alors, oui, dites moi : est-ce que cette Suzanne (dont on nous dit qu’elle était la baby-sitter des enfants de l’artiste) cousait toute nue ou bien est-ce ce cochon de Gauguin qui a pris son pied en l’imaginant ainsi ?

Evidemment, je ne sais pas tout, mais à voir les toiles de l’époque qui montrent une femme – une ouvrière si possible – lavant sa chemise, toute nue parce qu’elle n’en a qu’une et rien d’autre à se mettre sur le dos, on se dit que c’est pareil ici. Suzanne a perdu un bouton et elle enlève sa chemise, elle met son dé, elle recoud le bouton – et puis elle remet sa chemise. Voilà tout…

L’autre observation que fait Doudou, c’est le détail qui fait vrai : Suzanne a mis un dé pour coudre. Ça, l’artiste ne l’aurait jamais imaginé s’il ne l’avait pas vu, on peut le croire.

On se demande pourtant si Doudou ne s’est pas abusivement focalisée sur ce détail omettant que tout de même, l’œil peut jouir de l’anatomie de la demoiselle.

Le dé à coudre est-il un détail significatif ? Et si oui, quelle est sa signification ?

On l’a dit, en peinture il y a des détails qui ouvrent une perspective complètement nouvelle par rapport au sujet principal traité par le tableau (1). Pourtant, ici, rien de tel. Le détail est au contraire destiné à renforcer le propos du sujet, à lui donner plus de réalisme.

Le dé à coudre, ça n’a d’importance que pour nous dire : « Voyez : je ne peins pas une femme à poil ; je peins une femme entrain de coudre. C’est le dé qui est important, et c’est le reste qui est détail. »

C’est donc Doudou la bloggueuse-couturière qui a raison.


(1) Voir Post du 11 août 2009

Thursday, April 08, 2010

Citation du 9 avril 2010

Dieu est un fumeur de havanes Je vois ses nuages gris Je sais qu'il fume même la nuit.

Serge Gainsbourg – Paroles de la chanson Dieu Fumeur de havanes (Vidéo)

Dieu est un fumeur de havane… S’agit-il d’un blasphème ? D’une plaisanterie ? D’une révélation, d’une prophétie ?

Passons sur les interprétations qui mettent l’accent sur la signification phalliques du gros cigare – et puis aussi, tant qu’on y est, sur celles qui font référence à Fidel Castro (1).

Par contre j’ai deux remarques à faire :

- Premièrement, la différence entre l’homme et Dieu tient à la dimension du cigare comparée à la médiocrité de la clope (même s’il s’agit d’une Gitane). On a cherché pendant des millénaires à déceler un indice clairement compréhensible pour nous de la supériorité ontologique de Dieu : son immortalité, son immensité, le nombre infini de ses attributs infinis, restent totalement inaccessible à notre imagination.

En revanche, la différence entre la cigarette et le cigare : voilà qui nous parle fort et clair.

- Ensuite, l’originalité de Dieu, c’est qu’il fume son havane même la nuit.

On se doute que pour le Créateur, la différence entre le jour et la nuit, ce n’est rien du tout.

Mais admettons que cette précision nous concerne nous ; qu’elle soit donnée parce que c’est ça justement qui va nous permettre de situer Dieu par rapport aux chétives créatures que nous sommes. Pourquoi ?

On pourrait dire que celui qui fume la nuit est un très gros fumeur qui ne s’arrête jamais de cloper – et qui va donc avoir bientôt un cancer du poumon ; et que si Dieu fume même la nuit, c'est qu'il ne craint pas le cancer, et ça, c'est la preuve qu’il est bien immortel…

Mais aussi, la nuit il n’y a personne pour le voir (2) Alors seriez vous prêt à dire comme la chanson, qu’un être supérieur se distingue par le fait qu’il n’a pas besoin d’être en conférence pour allumer son cigare ? Qu’il n’a pas besoin qu’on le voie et qu’on l’admire ? En bref, que le havane n’est pas pour lui un moyen de briller – Bling-Bling – mais une pure jouissance qu’il s’octroie ?

Dans ces conditions nous avons une indication précieuse non seulement pour connaître Dieu, mais aussi pour tenter, en l’imitant, de nous approcher de la vie divine.

Et si le cigare vous fait tousser, essayez le caviar – ou le cognac.


(1) On se doute qu’au moment où cette chanson a été écrite, c’est quand même à Fidel Castro qu’on pensait avec cette histoire de fumeur de havane.

(2) Sauf Gainsbourg qui lui, sait qu’il fume même la nuit

Wednesday, April 07, 2010

Citation du 8 avril 2010

Noir c'est noir / Il n'y a plus d'espoir / Oui gris c'est gris / Et c'est fini, oh, oh, oh, oh

Noir c'est noir – Johnny Hallyday (paroles et vidéo)

Rejetez le noir, et ce mélange de blanc et de noir qu'on nomme le gris. Rien n'est noir, rien n'est gris. Ce qui semble gris est un composé de nuances claires qu'un oeil exercé devine.

Paul Gauguin

Noir c'est noir … Gris c'est gris….

N’en déplaise à notre idole nationale, le gris n’est jamais triste ni monotone, à moins qu’il ne soit un mélange de noir et de blanc.

Peut-être vaudrait-il mieux préciser qu’il n’y a pas un seul gris mais deux : outre celui qui résulte du mélange de blanc et de noir, il y a celui qui est composé de nuances claires. Ce qui est l’occasion de repérer que Gauguin nous parle non de couleur mais de valeur. Il y aurait donc toujours une dominante-couleur qui différencierait un gris d’un autre : du gris-rose, du gris-vert, du gris-bleu, etc…

Bon, ça on l’admet facilement. Mais Gauguin va nettement plus loin : rien n’est noir, dit-il, signifiant ainsi qu’il en va du noir comme du gris : c’est une valeur qui doit résulter du mélange des couleurs. Evidemment, c’est vrai ; c’est même ce que me dit mon imprimante quand faute de noir, elle me propose de continuer l’impression en mélangeant les autres couleurs. C’est vrai mais en même temps on se dit que le noir est une valeur absolue, et que tout noir doit se confondre avec n’importe quel autre.

Regardons un tableau de Gauguin, par exemple cette Vision après le sermon ou La Lutte de Jacob avec l'Ange. 1888. (1)) : certes le noir y est « intense », et on pourrait peut-être lui superposer un autre noir qui lui ressemblerait comme deux gouttes d’eau. Mais il n’est pourtant pas n’importe quel noir : ici, il sert à faire flamber les autres couleurs. Sans sa brillance le tableau devient une impression monochrome et fade : c’est ça qu’il faut rejeter.


(1) Voir la lettre de Gauguin à Vincent Van Gogh

Tuesday, April 06, 2010

Citation du 7 avril 2010

La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés.

Descartes – Discours de la méthode (1ère partie)

La lecture …une conversation avec des gens des siècles passés : appartenir au passé est pour ces auteurs un avantage indéniable (sinon, qu’auraient-ils à nous apprendre ?) ; mais c’est aussi un inconvénient.

Déjà notre philosophe s’empresse de nous expliquer que les livres du passé ne nous suffisent pas : il faut en écrire de nouveaux. Et pour cela inventer, raisonner à nouveaux frais sur des observations et des expériences inédites.

Mais il y a encore quelque chose qui vient pénaliser la lecture – en particulier celle des auteurs du passé.

C’est que nous nous ne savons pas absolument tout des textes qu’ils ont lus et des expériences auxquelles ils songent en écrivant leurs livres ; et que sans cette connaissance nous sommes bien en peine de comprendre totalement leurs livres.

Voyez Descartes : il ouvre Le discours de la méthode par une autobiographie intellectuelle. Le premier (ou l’un des premiers, je ne sais), il reconnaît l’utilité de nous raconter ses années de formation, ses voyages, l’ambiance de ses découvertes – et de nous expliquer ses critiques à l’encontre de ses professeurs. Il sait tout à fait que ce qu’il va nous communiquer est tellement nouveau qu’on ne saurait le comprendre sans ce contexte. Mais malgré cela, il ne nous dit pas tout, parce qu’il écrit pour ses contemporains. Eux savent ce que c’est que d’être collégien chez les Jésuites. Ils connaissent tous les livres que Descartes y a lus et les « disputes » aux quelles il a participé. Ils savent quels sont les traits d’esprits à la mode, les auteurs encensés, les théories mises au pilori.

Bref, tout ce background (cet umwelt) nous manque, peut-être pas irrémédiablement, mais au moins il est significatif que Descartes se soit dispensé de le rappeler, parce qu’encore une fois, il a écrit pour ses contemporains. Nous qui le lisons près de quatre siècles plus tard, nous faisons irruption dans un livre qui n’a pas été fait pour nous.

Est-ce si important ? Après tout les idées sont ce qu’elles sont : un théorème d’Euclide doit rester compréhensible malgré les siècles qui nous en séparent.

Alors, voilà deux choses que je voudrais dire :

- La première c’est qu’effectivement ce qu’écrit Euclide est à peu près intelligible pour nous aujourd’hui encore et c’est le signe de la différence entre les sciences formelles et des autres productions de l’esprit humain.

- En suite, que grâce à la théorie de l’hypertexte, inventée par Ted Nelson, nous savons qu’un texte n’est pas une réalité absolue, que son sens est relatif aux autres textes auxquels il renvoie. Un hypertexte, c’est un texte plus l’ensemble des autres textes qui peuvent le modifier : autant dire que le sens d’un texte, c’est la somme de ces sens.

Mais tous les textes sont en ce sens des hypertextes.

Monday, April 05, 2010

Citation du 6 avril 2010

…en des circonstances simples il est avantageux de parler franc : je veux ceci, j'ai fait ceci, et ainsi de suite ; donc … la voie de la contrainte et de l'autorité est plus sûre que celle de la ruse.

…un enfant … se sert tout aussi naturellement du mensonge et dit involontairement toujours ce qui répond à son intérêt : un sens de la vérité, une répugnance au mensonge en soi, lui sont tout à fait étrangers et inaccessibles, et il ment en toute innocence.

Nietzsche – Humain, trop humain. (1)

Pour Nietzsche, dire la vérité ou mentir est un choix qui est commandé par l’intérêt et non par le devoir. C’est la réussite dans la réalité qui valide ou invalide l’usage non seulement du mensonge – mais aussi de la vérité. On n’est pas loin du « pragmatisme » dont nos politiques font aujourd’hui un usage unanime.

Mais si vous lisez attentivement le texte de Nietzsche (en annexe), vous constatez qu’il poursuit l’analyse un peu au-delà. Au lieu de se contenter de dire (comme on le fait aujourd’hui) : il faut s’adapter au réel, parce que ce n’est pas le réel qui va s’adapter à nous, il nous suggère de nous demander : qu’est ce qu’on attend de la vérité – ou du mensonge ? Qu’est-ce que c’est que cet intérêt qu’on cherche à atteindre ? Et alors, on le voit dans l’exemple de l’enfant coincé dans des circonstances domestiques compliquées : c’est dans les besoins quotidiens de l’individu lui-même, dans ce que son égoïsme ordinaire lui commande, que se trouve la réponse.

La question est alors déplacée : il ne s’agit plus du tout de savoir si ce qu’on me dit est la vérité ou un mensonge, mais bien : quel intérêt poursuit-on en me disant ce qu’on me dit. Qu’importe qu’on me flatte honteusement ou qu’on soit sincère en me disant que je suis le plus beau, le plus intelligent etc…Que mon interlocuteur soit un vulgaire flatteur ou une admirateur sincère, ce qui importe c’est de se dire qu’au bout du compte, c’est son intérêt qu’il vise, c’est la satisfaction de son désir, de son besoin.

Et si nous oublions cette précaution, c’est parce que nous désirons – nous aussi – satisfaire notre ego…


(1) J’ai honteusement charcuté ce texte. Le voici sans coupures :

« Le mensonge. - Pourquoi la plupart du temps les hommes, dans la vie de tous les jours, disent-ils la vérité ? - Assurément ce n'est pas parce qu'un dieu a défendu le mensonge. Mais c'est premièrement parce que cela est plus aisé, le mensonge exigeant invention, dissimulation et mémoire. (Voilà pourquoi Swift dit : celui qui énonce un mensonge se rend rarement compte du lourd fardeau qu'il s'impose ; il lui faut en effet, pour soutenir un mensonge, en inventer vingt autres.) C'est ensuite : parce qu'en des circonstances simples il est avantageux de parler franc : je veux ceci, j'ai fait ceci, et ainsi de suite ; donc parce que la voie de la contrainte et de l'autorité est plus sûre que celle de la ruse. - Mais pour peu qu'un enfant ait été élevé dans des circonstances domestiques compliquées, il se sert tout aussi naturellement du mensonge et dit involontairement toujours ce qui répond à son intérêt : un sens de la vérité, une répugnance au mensonge en soi, lui sont tout à fait étrangers et inaccessibles, et il ment en toute innocence. »

Sunday, April 04, 2010

Citation du 5 avril 2010

Il faut périr en symétrie

Madame de Maintenon



[Durant l'hiver 1682, le froid est si persistant que l'eau et le vin gèlent à la table royale. Malgré cela, Louis XIV refuse à sa maîtresse la pose de volets aux fenêtres de son appartement : ceux-ci auraient brisé l'harmonie de la façade ordonnancée par Le Vau puis Hardouin-Mansart...]


Trois remarques :

1 – Tous ceux qui ont visité le château de Versailles le savent : ce château a des volets, mais ils sont disposés à l’intérieur des fenêtres, pas à l’extérieur. Donc ce que réclame madame de Maintenon, ce sont non pas des volets, mais des contrevents effectivement disposés à l’extérieur de la fenêtre (1) et susceptibles d’arrêter le vent qui ne saurait l’être par l’autre dispositif qui est censé arrêter surtout la lumière.

2 – Une telle volonté de préserver l’apparence d’un édifice, quelqu’en soient les conséquences pour ses habitants ne nous est pas étrangères. Qu’on voit les arrêtés pris dans certaines régions pour interdire les constructions non-conformes. Dans le Lubéron par exemple vous ne pourriez pas comme madame de Maintenon mettre n’importe quel volet à vos fenêtres. Ni la cheminée qui vous plait, ni la gouttière que vous jugez la plus pratique, etc.

3 – Enfin – et surtout – la symétrie est pour Louis XIV assez essentielle pour que les réclamations de sa maîtresse ne compte pas devant elle. C’est que la symétrie est liée à l’essence même de l’ordre classique sans le quel le Château de Versailles ne serait pas concevable.

S’il en avait été autrement, l’ordre classique aurait été perdu au profit du baroque.

Remarquez, le vrai baroque, ça a aussi son charme – comme on l’a vu hier.


(1) Contrevent : Volet de bois placé à l'extérieur d'une fenêtre pour la protéger des intempéries (origine : T.L.F.)

Saturday, April 03, 2010

Citation du 4 avril 2010

Les seules bonnes copies sont celles qui nous font voir le ridicule des originaux.

La Rochefoucauld – Sentences et maximes morales

Cette sentence est on ne peut plus vraie… et on ne peut plus cruelle.

Car, le mépris des copies, du moins dans le domaine de l’art, nous fait oublier l’essentiel : on ne copie pas n’importe quoi, ni n’importe comment.

Vous me direz que l’auteur de l’original n’est pas responsable de ce que les copieurs font de son œuvre. Leonard de Vinci, en peignant la Joconde, n’a rien fait pour mériter de finir en couvercle de boite de chocolat ou en tapisserie point de croix. Soit ; mais en diriez-vous autant de Watteau ? (1)

Maintenant regardez ce château de Louis II de Bavière (château de Neuschwanstein) : ne vous rappelle-t-il rien ?



Mais oui, bien sûr : c’est exactement le château de la Fée Clochette qui domine tous les Disneyland du monde.


Cette copie, avec ses outrances kitsch, avec son feu d’artifice, n’est-elle pas la quintessence du baroque-rococo-romantique de la construction de Louis II ?

Est-ce que les architectes de Disney ont voulu faire ressortir le « ridicule de l’original » ?

Certes non – et c’est pour ça que leur édifice est lui aussi ridicule.


(1) Je pense à son célèbre Embarquement pour Cythère (voir ici)

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Attention - On me signale que le château n'est pas celui de la Fée Clochette mais de la Belle au Bois dormant. Quelle ignorance !

Friday, April 02, 2010

Citation du 3 avril 2010

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Personne plus que moi n'a le droit de dire la vérité aux chiens. J'ai appartenu pendant dix années à un très beau chien de Terre-Neuve ; entre nous, les relations ordinaires étaient renversées : j'étais soumis, humble, fidèle comme un chien ; il était capricieux, bizarre, ingrat comme un homme. C'était moi qui étais son ami. Eh bien ! après une liaison de dix ans, il a entrepris par deux fois de me dévorer, et m'a forcé de résumer ainsi notre amitié : 1e les chiens ne valent pas mieux que les hommes ; 2e mon chien m'aimait comme on aime le bifteck.
Alphonse Karr – Une poignée de vérités
…mon chien m'aimait comme on aime le bifteck. Voilà qui fait frémir et on se prend à se demander combien de personnes dans notre entourage nous aiment de cette façon…
Mais, détournons notre regard l’espace d’un instant de cette conclusion pessimiste, et constatons qu’Alphonse Karr ignorait absolument tout du chien et que c’est cela qui a failli lui coûter la vie.
Car s’il lui est arrivé d’appartenir pendant 10 ans à un très beau chien Terre-Neuve, alors il a eu de la chance que ça dure si longtemps sans souci.
C’est que le chien est un animal de meute, et que dans la meute il y a une hiérarchie qui se détermine à coup de crocs. Il s’agit pour l’homme d’être le maître de la meute même si celle-ci se réduit à un seul animal – et malheur à celui qui laisse son chien devenir le chef de meute. C’est vrai des chiens ; c’est vrai des hommes.
On s’indigne du comportement des supporters de football, considérant que ce sont des abrutis qui se sont réunis uniquement pour assouvir plus commodément leur passion de la violence. Mais on se trompe : un supporter isolé est un brave garçon qui ne ferait pas de mal à une mouche, sauf si elle portait le maillot de l’équipe adverse. C’est que les hommes aussi ont besoin de se retrouver en meute pour sentir grandir en eux l’instinct de la violence. S’agit-il d’une tendance ancestrale qui a permis à l’humanité de survivre dans le monde dangereux des origines ? Peut-être. A moins qu’il s’agisse du comportement des foules décrit par Gustave Le Bon, pour qui c’est la conscience individuelle qui défaille alors, laissant place au comportement irrationnel.
Toute la question est alors de savoir combien il faut d’individus pour constituer une foule.
P.S. J’avais il y a longtemps discuté un proverbe constituant l’antithèse de cette citation : Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien.

Thursday, April 01, 2010

Citation du 2 avril 2010

La journée de la femme c'est une journée à la con pour les faux-culs. Moi je préfère la nuit avec mon homme!

Miss.Tic (déclaration dans l’Express à l’occasion de la journée de la femme)

Voilà pourquoi j’aime Miss.Tic : on sait qu’elle n’est pas du genre à se contenter de déclarations, mais qu’elle est capable de traduire ses paroles dans des actes.

La journée de la femme c'est une journée à la con pour les faux-culs : on l’a compris, l’amour, ce n’est pas seulement les couchers de soleil à contempler les yeux dans les yeux (?) : l’amour c’est un coucher où les corps ont toute leur place.

- Moi je préfère la nuit avec mon homme !

Plus de mots : des actes !

On sait que les hommes n’aiment pas trop qu’une femme leur demande ce qu’ils sont près à lui arracher par la violence. Qu’ils imaginent la posséder par la force, voilà qui est excitant. Mais trouver une femme qui lui dise :

- Ça fait trois jours que je n’ai pas baisé. J’ai des fourmis dans la chatte. Tu viens ? (1)

Ça, ça le coince.

Et donc voilà ce que nous dit Miss.Tic : nous les femmes, nous aussi nous aimons avoir l’initiative : non pas subir, mais prendre. Nous voulons exactement la même chose que vous : mais nous voulons que ça arrive quand on le demande et pas seulement parce que vous en avez besoin.

Messieurs, vous voulez faire quelque chose pour la femme ? Couchez avec elle ! Mais faites-le quand elle le demande, et répondez à son désir.


(1) Réplique extraite du dialogue du film l’Arnacœur.