Wednesday, January 13, 2010

Citation du 14 janvier 2010

Croyez-moi, quand la terre entrouvre ses abîmes, /Ma plainte est innocente et mes cris légitimes.

[…]Un jour tout sera bien, voilà notre espérance; / Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion.

Voltaire – Poème sur le désastre de Lisbonne (1756)

Sans quitter votre sujet de Lisbonne, convenez, par exemple, que la nature n’avait point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages, et que si les habitants de cette grande ville eussent été dispersés plus également, et plus légèrement logés, le dégât eût été beaucoup moindre, et peut-être nul. Combien de malheureux ont péri dans ce désastre, pour vouloir prendre l’un ses habits, l’autre ses papiers, l’autre son argent ?

[…]Toutes les subtilités de la métaphysique ne me feront pas douter un moment de l’immortalité de l’âme, et d’une Providence bienfaisante.

Rousseau – Lettre sur la providence (1756)

Le 18 août 1756, un tremblement de terre suivi d’un raz-de-marée et d’un gigantesque incendie détruisit la ville de Lisbonne, faisant entre 50000 et 100000 morts.

Voltaire en prit prétexte pour rédiger ce poème pour critiquer les philosophes adeptes de l’optimisme, pour les quels tout ce qui arrive est l’effet de la Providence. Il visait en particulier Leibniz. Rousseau lui répondit en défendant l’innocence de la création et en attribuant aux hommes la responsabilité de leurs malheurs (1). Voltaire répliqua finalement en rédigeant Candide.

Le terrible catastrophe qui vient de frapper Haïti, les dizaines, voire les centaines de milliers de morts de Port-au-Prince, les millions de sans abris nous forcent à nous rappeler cette polémique sur la Providence.

Mais voyez l’évolution de nos mentalités : si en 1756 on s’interrogeait sur la responsabilité de Dieu ou de celle des habitants de Lisbonne sur ce séisme, aujourd’hui aucune voix ne s’élève – du moins dans notre opinion publique – pour évaluer une telle responsabilité. L’idée même de responsabilité est devenue inaudible aujourd’hui, sauf à dire comme Rousseau que ces millions de malheureux qui se sont agglutinés à Port-au-Prince auraient mieux fait de crever de faim dans leur campagne.

Nous sommes sortis de l’ère du symbole pour entrer dans celui de la causalité mécanique. Nulle volonté, nul sens à chercher derrière ce qui nous arrive. Tout se répartit entre ce que nous aurions pu éviter et l’inévitable. Ce sont les stoïciens qui avaient raison.

... Mais en écrivant ces lignes je me prends à douter. Sommes-nous devenus si raisonnables ? Les victimes de Haïti ne croient elles pas que des responsables sont à chercher et à châtier ?

Ne croyons-nous pas, nous aussi, qu'il a du sens partout, de la volonté, de l'intention, une responsabilité humaine? Un simple exemple : lorsque un de nos proches vient à mourir, bien que ce soit là une conséquence naturelle de la vie, il faut quand même et à tout prix chercher une cause humaine, donc un sens à cette mort. Toute mort est significative, parce qu’elle a été voulue – ou du moins elle n’a pas été empêchée comme elle aurait pu l’être.

Du genre :

- Ah ! Si seulement il m’avait écouté… Pensez, avec son diabète, tout l'alcool qu'il a bu… C’était un vrai suicide…

Ou bien :

- La malheureuse… Son cancer, ce n’est pas lui qui l’a tuée. C’est plutôt son ivrogne de mari... Tout ce stress qu’elle a encaissé, c’est ça qui l’a rongée.

Bref : il n’y a certes plus pour nous de Providence divine à incriminer. Mais l’homme a pris sa place, et de ce fait rien n’a changé. On n’en est plus à dire Tout est bien aujourd'hui, pas plus que Un jour tout sera bien. Par contre on en est à dire Tout doit être bien aujourd’hui.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : c’est encore une façon de chasser l’absurdité du monde.


(1) Lire des extraits de ces deux textes ici.

Tuesday, January 12, 2010

Citation du 13 janvier 2010

Tous les arts ont produit des merveilles : l'art de gouverner n'a produit que des monstres.

Saint-Just – Discours sur la constitution à donner à la France

L’art de gouverner n'a produit que des monstres : et Saint-Just sait de quoi il parle étant lui-même l’un de ces monstres. D’ailleurs c’est le révolutionnaire qu’on s’est le plus efforcé d’oublier, plus encore que Robespierre (1).

C’est Platon qui s’est penché avec insistance sur l’art de gouverner : la technè politikè fait l’objet d’un de ses dialogues majeurs – Le politique (2).

Pour Platon, la monstruosité politique résulte – outre la soumission aux passions bestiales – de l’ignorance de ce qu’est le bien public et des moyens de l’atteindre. La science politique existe, même si son application relève plutôt de l’art (technè).

Cet art est comparé à celui du tissage, qui mélange des fils de natures différentes : l’un pour la chaîne, l’autre pour la trame. Ainsi le tissu social sera d’autant plus solide et uni que ses composants – les hommes et leurs différents caractères et capacités – auront été choisis et mêlés avec habileté.(3)

Mais l’art de gouverner ne peut jamais réussir si il a des mauvais hommes à gouverner : s’il s’agit d’unir et de mêler des hommes, on ne pourra jamais unir le mauvais avec le mauvais ni le bon avec le mauvais. Que ceux qui sont incapables de vivre en harmonie avec les autres soient réduits en esclavage : « Ceux qui croupissent dans l’ignorance et l’abjection, elle [= la science royale] les met sous le joug de l’esclavage. »

Bien entendu on peut s’attendre à ce que les propos de Saint-Just visent précisément ces hommes ignorants et abjectes ; après tout le gouvernement révolutionnaire a plus que tout autre mis l’accent sur la vertu des citoyens. La question était : peut-on éviter qu’ils soient la majoritaire ? Oui selon Platon : l’éducation seule peut venir à bout de cette gangrène de la société.

Nous avons dit : éducation. Et non guillotine.


(1) Si l’on prend comme indice de la notoriété historique – j’allais dire : du rôle dans l’identité nationale – la fréquence de l’attribution d’une rue à nos héros révolutionnaires, alors il faut dire que les rues Saint-Just sont encore plus rares que les boulevards Robespierre. Je dois dire que la ville de Reims possède les deux, mais que le boulevard Robespierre est l’endroit où se situe la prison…

(2) Dont on peut lire une vieille traduction ici.

(3) Expliquons que les grecs considéraient la royauté comme un double pouvoir : d’une part, réunir les hommes et en former un peuple, comme le berger rassemble son troupeau. D’autre part gouverner ce peuple, le mener comme le troupeau l’est par son berger. Le Roi première manière se dit en grec « anax » ; selon le second point de vue, il est dit « basileus »

Monday, January 11, 2010

Citation du 12 janvier 2010

L'opinion publique est souvent une force politique, et cette force n'est prévue par aucune constitution.

Alfred Sauvy – L'Opinion publique

L'opinion publique est souvent une force politique : on aurait tendance à dire aujourd’hui non pas souvent, mais toujours, et à rajouter : du moins dans les démocraties.

On dirait aussi que cette force, comme toutes les autres en politique est l’objet de manœuvres, de manipulations, dont la politique compassionnelle et la démocratie de proximité ne sont que les derniers avatars (là-dessus on peut se reporter à ce Post).

On dira peut-être enfin que si l’opinion publique est une force politique dans les démocraties elle est néanmoins prévue et encadrée par le suffrage universel. Mais c’est une erreur qu’on ne corrigera qu’en prenant garde à ce que le suffrage exprime la volonté générale, comme le disait Rousseau, alors que l’opinion publique n’est que l’ensemble des opinions privées dont on ne parviendra pas à faire la somme parce qu’elles jaillissent à flot continu selon une modalité plus sociologique que politique (1).

Mais, plutôt que de disserter sur l’écart entre volonté populaire et opinion publique, je voudrais remarquer avec Alfred Sauvy que cette force n'est prévue par aucune constitution. Et c’est là qu’on trouve l’énorme naïveté à l’égard des constitutions politiques. On voudrait croire qu’elles ont réglé et encadré les forces qui sont mises en jeu par la vie des peuples : ainsi des 3 pouvoirs – législatif, exécutif et judiciaire – comme si leurs rapports étaient l’alpha et l’oméga du pouvoir politique.

Mais en réalité il faut bien accepter l’idée que des pouvoirs aussi massifs que le pouvoir médiatique (le 4ème pouvoir comme on dit parfois) et l’opinion publique restent en dehors de toute emprise constitutionnelle. Quand on a légiféré sur eux ce fut seulement dans le cadre des interdits et des autorisations garanties.

On s’en réjouira peut-être en se disant que tout pouvoir qui légifère sur la liberté de la presse ou de l’opinion est une dictature. Mais il ne s’agit pas de cela. Il s’agirait plutôt de définir l’exercice de leur pouvoir et son rapport avec les autres pouvoirs.

Je ne sais pas s’il faut le faire. Je remarque seulement que puisque rien ne s’y oppose, c’est une tentation permanente de la part des politiques de prendre le contrôle de ces pouvoirs et de les utiliser à leur profit.

On n’a pas oublié par exemple la ridicule intervention du député Eric Raoult à propos de Marie Ndiaye (2). Ridicule ? Seulement pour les naïfs qui craignaient pour son intégrité mentale. Mais c’est plutôt inquiétante qu’il faudrait dire, car en fait c’était une tentative de manipulation de l’opinion : il n’avait en réalité que l’objectif d’être de nouveau invité sur les plateaux télé.

Ce qu’il a parfaitement réussi.


(1) Je veux dire qu’il s’agit alors d’un phénomène sociologique qui détermine les opinions individuelles.

(2) Rappel : Marie Ndiaye écrivain née à Pithiviers d’un père sénégalais est partie s’installer à Berlin en déclarant publiquement qu’elle partait parce que la France de monsieur Sarkozy était monstrueuse. Là-dessus elle obtient le Goncourt et Eric Raoult écrit au ministre de la culture pour qu’il instaure pour les écrivains couronnés par un prix littéraire un « droit de réserve » interdisant ces propos qu’il juge inacceptables (voir le détail ici).

Sunday, January 10, 2010

Citation du 11 janvier 2010

La lecture est au seuil de la vie spirituelle ; elle peut nous y introduire : elle ne la constitue pas.

Marcel Proust – Sur la lecture

Pourquoi lisons-nous ? Pour le plaisir ? Pour passer un temps qui sans cela s’étirerait dans un morne ennui ? Pour rencontrer les plus grands esprits du passé ? Pour le bonheur de sentir que notre intelligence – ou notre sensibilité – se met en mouvement ?

Peut-être que la lecture nous apporte tout cela. Mais ce n’est pas cela qui importe à Proust.

Il nous demande non pas « Qu’est-ce que la lecture vous apporte ? », mais plutôt « Quand est-ce que la lecture vous apporte quelque chose ? »

Et la réponse est : la lecture commence à nous apporter quelque chose non pas quand nous lisons, mais bien quand nous refermons le livre – ou quand nos yeux quittent la page et que notre regard se perd dans le lointain.

Il est vrai que cela ne correspond pas à toutes les lectures. Les livres qui nous apportent du plaisir sont des livres que nous dévorons parce que c’est à ce moment là principalement qu’ils sont jouissifs. Roland Barthes expliquait dans Le plaisir du texte comment le lecteur jouisseur lit en sautant les pages pour raccorder entre eux les passages dont il se délecte.

Egalement toute rêverie qui oublie la lecture en cours n’en constitue pas nécessairement un prolongement.

Proust parle exclusivement de la vie spirituelle, sans nous dire si celle-ci relève de la spéculation ou de l’imagination. Reste qu’elle est une forme supérieure du fonctionnement de l’esprit, et que, si elle se développe au contact de la lecture, à son occasion, elle exclut l’activité de la lecture parce qu’elle requiert la totalité de la capacité cérébrale.

Ne nous y trompons pas : il ne s’agit pas d’évoquer l’effort de la lecture, comme lorsque quelqu’un vous dit qu’il ne peut en même temps lire – à haute voix par exemple – et comprendre le texte. Non. C’est plutôt que la pensée, pour être créatrice et authentique, doit se déprendre du fonctionnement de celle de l’auteur dont on lit le livre.

En tout cas, l’important dans la lecture, c’est ce qu’elle suscite quand on a refermé le livre : c’est là qu’on peut vraiment l’apprécier.

Saturday, January 09, 2010

Citation du 10 janvier 2010

Toute forme de récompense constitue une dégradation d'énergie.

Simone Weil (1) – La Pesanteur et la grâce

Voilà une petite phrase qui pourrait remettre en cause une bonne partie de notre psychologie, behavioriste ou pas.

Si vous préférez, on peut dire aussi bien que ça remet en cause nos pédagogies - plus encore : nos méthodes de management. En bref, Simone Weil nous dit ici que nous faisons fausse route quand nous pensons que l’énergie nécessaire à l’action s’entretient avec la carotte et la bâton, et que le problème n’est pas du tout de savoir quand il faut manier l’un ou l’autre, mais bien de trouver un autre ressort.

Je laisserai donc de côté les références au circuit cérébral de la récompense et aux effets de la cocaïne pour éviter le recapture de la dopamine ; du reste rien ne dit que l’usage des drogues stimule l’activité humaine.

L’idée de notre philosophe est de nous questionner sur l’origine de l’énergie qui est en nous et qui nous pousse à l’action – qu’elle soit physique ou psychologique ou spirituelle.

Alors il serait facile de dire : oui, la récompense inhibe l’énergie parce que celle-ci ne se développe que dans l’attente de la récompense. On ironisait tout à l’heure sur la carotte qui fait avancer l’âne. Qu’on se rappelle que cette carotte est fixée au bout du bâton, et qu’elle devance l’âne en permanence de sorte que sa marche pour la rejoindre maintienne la récompense toujours devant lui – hors de sa portée. Nous qui ne sommes pas des ânes, nous savons bien qu'à sa place, si on n’atteignait jamais la carotte on n’avancerait plus.

D’où vient notre énergie ? De façon plus triviale : qu’est-ce qui nous fait courir ?

L’idée de Simone Weil est que l’énergie véritable n’implique pas de récompense. Donc il s’agit de l’énergie suscitée par le but lointain, voire même inaccessible.

On peut alors penser à l’idéal, c’est à dire au transcendant qui ne peut en aucun cas s’inscrire dans notre monde (2).

L’origine de notre énergie est alors la foi. En tout cas remarquons que la foi soulève des montagnes sans jamais exiger de récompense.


(1) Je rappelle pour la dernière fois qu’il s’agit de Simon Weil et non de Simone Veil. La prochaine fois je sanctionne les distraits.

(2) On dira que tout au plus le monde porte la marque en creux du transcendant, que nous connaissons celui-ci comme étant ce qui manque dans le monde

Friday, January 08, 2010

Citation du 9 janvier 2010

La roche Tarpéienne est près du Capitole. [Arx tarpeia Capitoli proxima]

Sentence latine


Chez les romains, la roche tarpéienne, lieu d’exécution des condamnés à mort (1) était effectivement proche du Capitole (lieu d’exercice du pouvoir politique) et cette proximité est rappelée pour souligner que la déchéance des dirigeants politiques suit de près la gloire de leur pouvoir.

Faut-il évoquer aujourd’hui encore cette sentence ? Sans doute : qu’on considère les précautions que prennent les Présidents de notre République pour se protéger des mises en examen durant leur mandat. Ne savent-ils pas, eux les premiers, que la menace dont ils se protègent n’est pas simplement l’agression d’un fou irascible – comme on l’a vu avec Berlusconi – mais aussi que la justice de leur pays pourrait leur imputer comme un crime certains de leurs actes « politiques ».

Et si la passion du pouvoir dont on croit communément – au moins depuis Machiavel – qu’elle est le véritable moteur de l’action politique s’interprétait principalement comme cela : rester au pouvoir pour éviter d’avoir à en justifier l’exercice ? Autrement dit : rester dans le Capitole pour ne pas être jeté du haut de la roche tarpéienne ?

On dira que rares sont les occasions de mettre en examen un chef d’Etat car quiconque exerce le pouvoir connaît par cœur les précautions à prendre pour éviter d’en payer le prix. Aussi faut-il rappeler que c’est la disgrâce ou la déchéance que symbolise la roche tarpéienne, et non l’incrimination.

Sans doute… Reste que nous pouvons être à juste titre sceptiques devant cette éventualité. Car nous savons bien que la mémoire des citoyens est très courte, et que les hommes politiques les plus populaires sont ceux qui n’ont plus le pouvoir et non ceux qui l’exercent. Qu’un homme comme Jacques Chirac – lui qui est effectivement incriminé dans des affaires judiciaires – apparaisse comme un bon grand père, sympathique et malicieux, qui fait des bêtises quand sa femme tourne le dos et dont les mémoires se sont vendues à des centaines de milliers d’exemplaires : voilà qui nous prouve que nous réservons la roche tarpéienne à ceux qui sont encore dans le Capitole, ce dont ils se moquent bien, s’étant, comme on vient de le dire, déjà pourvu de l’arsenal juridique pour s’en protéger.


(1) On y précipitait dans le vide les condamnés – A quoi pensait donc François Mitterrand quand il allait chaque année à la Pentecôte, comme en pèlerinage, gravir la roche de Solutré ?

Thursday, January 07, 2010

Citation du 8 janvier 2010

Mais la manière dont s’obtient la douce volupté / importe aussi beaucoup : on croit communément / qu’en la position des bêtes, des quadrupèdes, / il est plus facile de féconder l’épouse / parce que, poitrine baissée, reins soulevés, / ainsi dans la place se logent les semences.

Lucrèce – De la nature (Livre IV, vers 1263-1268) [Traduction Kany-Turpin, éd. Aubier] (1)

Il fut un temps, mes enfants, où les traités de philosophie contenaient des cours d’éducation sexuelle… Heureuse époque.

Oui, mais voilà qu’aujourd’hui on demanderait plus que ce que nous fournit Lucrèce : on demanderait des illustrations, des photos, des dessins – ou du moins un récit un peu plus épicé. Bref de quoi alimenter notre imagination.

--> Rassurez-vous, braves gens, concernant les positions de l’amour, la mythologie grecque y a pensé : voyez donc le mythe de Pasiphaé – comme récit épicé, c’est du lourd…

Je vous raconte : Pasiphaé a été rendue magiquement amoureuse d’un splendide taureau blanc au quel elle souhaite s’accoupler. Comment faire ? Ecoutons le Pseudo Apollodore : [Dédale] construisit une vache de bois montée sur des roulettes ; l'intérieur était creux, et elle était recouverte d'une peau de bovidé ; il la mit dans le pré où le taureau avait l'habitude de paître, et Pasiphaé y entra. Quand le taureau s'en approcha, il la monta, comme s'il s'agissait d'une vraie vache.

Ça y est, vous voyez la situation ? Pas encore ? Je ne vous crois pas… Mais puisque vous insistez, voyez ci-dessus l’image que vous attendez.

…Les petits curieux vont encore me dire : oui, mais là, c’est un cheval et une jument creuse. Pas une vache et un taureau.

C’est vrai, mais je dois vous l’avouer : quand j’ai cherché illustration de la « pose de Pasiphaé », je n’ai rien trouvé d’antique correspondant à cette situation. Rien non plus de contemporain, sauf cette image impliquant le cheval, ce qui retire beaucoup de force mythique à la situation. (2)

Un dernier mot : de cette union naquit le Minotaure, preuve que Pasiphaé avait bien choisi sa position…


(1) Pour une (vieille) traduction en ligne voir ici.

(2) Voyez aussi cet excellent Blog de Jean-Claude Bourdais (déjà signalé - à voir ici). Dans l’abondante iconographie qu’il nous livre, toute l’histoire de Pasiphaé et de son taureau est montrée, toute… sauf l’accouplement. Il n’y a guère qu’André Masson qui s’y soit collé, mais ce n’est pas très lisible

Wednesday, January 06, 2010

Citation du 7 janvier 2010

La vie n'a pas de sens. Mais nous lui donnons un sens pendant que nous existons.

Francis Bacon – Entretiens

Allez : un petit message pour les déprimés du 1er janvier… Pour tous ceux qui se sont dit, dans le secret de leur cœur : ma vie, c’est de la m… il faut que ça change. Et qui ont pris toutes sortes de bonnes résolutions pour y parvenir.

Qu’ils se rassurent, c’est Bacon qui le dit : la vie n'a pas de sens – entendons : pas de sens a priori, puisqu’il nous est loisible de lui donner un sens pendant que nous existons. Qu’ils ne se désespèrent donc pas : ça devrait pouvoir s’arranger, en tout cas ni notre nature ni le destin ne s’y opposent.

Bon – Faut-il donc faire de Bacon un précurseur de l’existentialisme ?

Pourquoi pas. Mais on pourrait aussi se dire que le sens que nous donnons à notre vie n’est jamais qu’une illusion, quelque chose qui n’a pas de prise sur sa réalité, puisque, pour exister, il faudrait que ce sens soit inscrit dans sa trame, qu’il soit pétri de sa substance.

Par exemple, si vous dites : le sens de la vie c’est de mériter son salut, là vous avez toute la nature métaphysique de l’humanité derrière vous. Mais si vous dites : le sens de ma vie c’est de monter sur une scène pour être applaudi comme une nouvelle star, là peut-être n’est-ce qu’une pauvre illusion.

Mais l’illusion vaut-elle moins que la réalité quand il s’agit du sens de la vie ?

Qu’on se rappelle Pascal : Si un artisan était sûr de rêver toutes les nuits douze heures durant qu’il est roi, je crois qu’il serait presque aussi heureux qu’un roi qui rêverait toutes les nuits douze heures durant qu’il serait artisan. (1)

Mais attention ! Il y a illusion et illusion. Si vous vous êtes dit : en 2010, je vais me body-builder pour devenir l’Apollon de Malibu, et qu’au lieu de fréquenter la salle de sport, vous traînez au lit et que vous vous contentez de casser toutes les glaces de la maison, ça ne marchera pas.

Non. Vous devez faire l’effort nécessaire pour devenir un nouvel Schwarzenegger, et c’est alors vous pourrez vous donner l’illusion que votre vie prend tout son sens.

Si je dis « illusion », ce n’est pas pour vous désespérer, mais parce que l’on sait que Schwarzenegger – le vrai – a été obligé pour donner vraiment un sens à sa vie de devenir gouverneur de la Californie.


(1) Voir Post du 19-04-06, et celui du 26 août 2008

Tuesday, January 05, 2010

Citation du 6 janvier 2010

L'art, c'est l'homme ajouté à la nature.

Francis Bacon

…il est possible de parvenir à des connaissances […] fort utiles à la vie [que] pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature.

Descartes – Discours de la méthode, sixième partie.


Je m’étonne qu’en cette période où l’on déplore les effets néfastes du développement technique on n’ait pas abondamment cité cette phrase de Bacon.

Car étant entendu que le mot art y est pris dans son sens premier de savoir appliqué, donc de technique, on voit bien que pour qu’il y ait technique, il ne suffit pas qu’il y ait des hommes, il faut encore qu’il y ait une nature. Si nous la détruisons, nous empêchons en même temps la technique de se développer. L’idée est alors que faute de pouvoir préserver la nature de nos catastrophes techniques, il faudrait supprimer la technique, ou du moins l’encadrer très sévèrement.
Et donc, les actes de contrition que nous exécutons à l’égard de la nature devraient prendre ce sens précis : la nature est quelque choses qu’on « n’augmente pas », quelque chose à quoi on ne peut ni on ne doit « s’ajouter ». Tel est le message des peuples premiers qui nous expliquent que la nature doit être respectée, parce qu’elle est un grand Etre et que nous devons nous la concilier plutôt que l’exploiter.

Quelle est notre attitude vis-à-vis de la nature ? La considérons-nous comme ce à quoi « nous nous ajoutons » ? Ou ne serait-elle pas plutôt ce qui vient s’ajouter à nous ?

Heidegger appelle « arraisonnement » (Gestell) de la nature la provocation par laquelle elle est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite et accumulée (1).

Il n’est sans doute pas besoin d’y insister : Heidegger a mieux que quiconque exposé la situation : nous considérons la nature comme un réservoir de ressources, et même quand nous voulons la protéger de nos abus, c’est encore en tant que réservoir que nous la considérons. Voyez ce qu’on dit à propos de la régulation de la pêche au thon rouge : il s’agit seulement de préserver le stock de poisson.

Il serait peut-être temps de se convertir à une autre vision de la nature, qui ferait d’elle de nouveau un milieu qui nous exprime en tant qu’être vivant. Mais pour cela il faudrait jeter Descartes pardessus bord


(1) La question de la technique [1954] par Martin Heidegger publié dans Essais et conférences

Monday, January 04, 2010

Citation du 5 janvier 2010

Le troisième [précepte], de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connaissance des plus composés ; et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres. [C’est nous qui soulignons]

Descartes, Discours de la méthode – Deuxième partie


Là où l'homme aperçoit un tout petit peu d'ordre, il en suppose immédiatement beaucoup trop.

Francis Bacon


Dans l’histoire des idées il est coutumier de rapprocher Descartes de Bacon, et pas seulement parce qu’ils ont été presque contemporains : leurs œuvres majeures (Discours de la méthode en 1637 pour l’un, Novum organum en 1620 pour l’autre) portaient les prémices de la science nouvelle qui était entrain de naître et qui prenait son essor avec Bacon, avec Descartes, avec Galilée, avec Pascal et avec bien d’autres encore.

Pourtant il semble que leur opinion ait divergé sur un point capital : la systématicité. Faut-il oui ou non estimer que l’ordre est partout dans la nature, et que le désordre n’est qu’une fausse apparence ? (1)

Alors, bien sûr on peut supposer que Bacon vise ici la naïveté des inductions hâtives qui nous poussent à croire que ce qui s’est produit un jour se reproduira toujours. Mais on peut croire aussi qu’il s’oppose à cette fausse sécurité de l’esprit qui, parce qu’il a imaginé une formule mathématique ad hoc, se détourne de l’observation pour faire fonctionner ses modèles sans plus se poser de question.

Grave question dont, je crois bien, on n’a pas fini de débattre aujourd’hui encore, presque quatre siècles après… Reste qu’il y a un fait incontestable et que Bacon ne pouvait anticiper : c’est que la science a progressé et progresse encore en postulant que l’ordre – le plus simple et le plus étendu possible – doit orienter la recherche et valider ses résultats là où l’expérience n’est pas probante, ni même possible, comme dans la théorie des cordes.

En tout cas dans la physique contemporaine, là où la clarté intuitive fait défaut, c’est l’ordre mathématique qui s’impose. C’est ainsi que les physiciens estiment que quand les faits expérimentaux donnent des résultats bien incompréhensibles, ils tiennent quelque chose d’authentique. Ils n’ont plus alors qu’à piocher leurs bouquins de mathématique pour trouver l’équation qui mettra de l’ordre dans tous ça.


(1) Voir aussi la sentence de Bergson sur le désordre (Post du 17 janvier 2006)

Sunday, January 03, 2010

Citation du 4 janvier 2010

Les grands chefs qui se fient à leurs propres décisions, et qui se jurent, en quelque sorte, de ne s'être point trompés, ont, ce me semble, une grande vertu pour réaliser les hommes dont ils se servent. Car il est merveilleux de voir comme nous sommes incertains de nous-mêmes et déplacés aisément jusque dans notre intérieur par les changements d'opinion sur nous. Un homme ferme et même inébranlable dans son jugement sur nous nous donne force et consistance.

Alain – Propos du 17 octobre 1934

On est étonné parfois de constater combien les grands hommes ont eu la chance d’être entourés de collaborateurs talentueux. Combien de ministres, combien de hauts fonctionnaires de talents ont eu à leur service De Gaulle, Adenauer, Kennedy… Ont-ils eu de la chance ? Ont-ils attirés à eux des talents qui autrement se seraient dispersés ?

L’originalité de la thèse défendue par Alain est de répondre à cet étonnement en disant que ces chefs historiques ont su créer les hommes dont ils avaient besoin, en les conduisant à se dépasser eux-mêmes.

Et comme le philosophe est quelqu’un qui donne des vérités générales et non simplement des anecdotes, il nous explique que nous avons tous en nous la capacité de nous dépasser, mais que ce qui nous manque c’est la force psychologique et la constance pour y parvenir.

Croit-on que la confiance placée en nous par quelqu’un que nous admirons nous transforme au point de nous hisser jusqu’à l’opinion qu’il a de nous ? En réalité ce que nous devenons grâce à lui était déjà en nous, simplement il fallait l’exhumer et le développer. Et c’est là que la confiance et la certitude de ne pas s’être trompé sur nous, venant de si haut, sont déterminants.

Deux remarques :

- D’abord ça marche aussi ne sens inverse : la méfiance et le mépris peuvent nous enfoncer dans notre médiocrité en nous décourageant d’en sortir.

- En suite ces grands chefs, nous en avons tous connus: ce sont nos parents quand nous étions tout petits. Le papa, c’est lui le chef adoré, lui dont le sourire ou le froncement de sourcil pouvait nous arracher au néant ou nous y enfoncer.

C’est même ce que Freud appelait le surmoi (ou plus justement : l’idéal du moi)

Saturday, January 02, 2010

Citation du 3 janvier 2010

Aimer est le grand point, qu'importe la maîtresse ? / Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse ?

Alfred de Musset – La coupe et les lèvres

J’avais je l’avoue tendance à considérer que Musset était un gros malotru d’affirmer que la femme aimée ne comptait que pour les jouissances qu’elle pouvait apporter à son amant, et que la réduire à n’être que ça était une inconcevable muflerie.

Et puis j’ai retrouvé cette lettre parmi d’autres dans la correspondance intime d’une amie hélas décédée.

Et j’ai changé d’avis.

" Mon cher amour,

Voici dix jours que je vous ai quitté et je me languis de vous.

… Dix jours sans vous et je sens mon amour grandir de plus en plus. En même temps que mes ecchymoses cicatrisent, le souvenir de votre troublant regard me revient et me hante. Plus que jamais j’aime vos yeux égarés, vos cheveux rares et votre nez tordu. Mes amies ricanent en vous voyant parce que parait-il, vous êtes étrangement laid. Mais, mon cher amour, c’est là votre force et votre originalité…

Voyez-vous, amour chéri, ce que j’aime pardessus tout c’est le sentiment qui naît et qui me submerge quand je pense à vous. Au fond, comme les grands romantiques, je crois qu’une passion assumée vaut mieux qu’une passion assouvie. Le désir que j’ai de vous est plus fort que la jouissance que j’éprouve en votre compagnie, et d’ailleurs c’est le désir qui m’emporte plus que les coups et les humiliations que vous me faites subir.

Restez où vous êtes mon chéri, loin, si loin... Et comme Don Quichotte laissez moi rêver de Dulcinée…"

Friday, January 01, 2010

Citation du 2 janvier 2010

Les latins disaient : la faim de l'or, auri fames. Nous, plus énergiquement, la soif de l'or. La soif est en effet un besoin plus violent et dont la satisfaction cause l'ivresse.

Alphonse Karr

Quel est le besoin qui sert à mesurer tous les autres ? Celui dont l’intensité évoque un maximum indépassable ? L’étalon du désir ?

Curieusement le besoin sexuel n’est jamais évoqué. Du genre : j’ai une envie de cette petite robe, qui est aussi forte que celle que j’éprouve quand je n’ai pas fait l’amour depuis un an six mois ; d’ailleurs voyez comme l’absence de formule toute faite entraîne des phrases un peu longuelettes.

Soyons sérieux : ainsi que le dit Alphonse Karr, c’est la faim ou la soif qui permettent d’étalonner nos envies. Or comme on vient de s’en mettre jusque là, aussi bien dans des agapes que dans les beuveries de fin d’année, on va pouvoir y réfléchir.

D’abord je tiens pour erroné l’affirmation que la différence entre boire et manger soit l’ivresse : les ethnologiques qui ont séjourné dans des tribus de chasseurs ont constaté que quand la chasse avait été bonne, l’abondance de nourriture provoquait pour ces gens affamés chroniques une véritable ivresse.

Ensuite, on devrait parler du besoin plutôt que de la satiété. La soif est-elle un besoin plus fort que la faim ? Je n’en suis pas sûr. En tout cas j’ai constaté quelque chose de bien général, c’est que la faim entraîne une agressivité que la soif ne provoque pas. L’assoiffé se plaint de sa soif. L’affamé se querelle avec tout le monde.

Ajoutez à cela que si la soif est intense elle provoque des troubles « seulement » physiologiques, alors que la faim, même légère, provoque une obsession qui chasse toute autre préoccupation : ventre affamé n’a pas d’oreilles dit le proverbe. Quiconque a fait la classe à des enfants – même déjà grands – sait qu’après 11 heures du matin, il ne faut plus compter sur l’attention des élèves : ils ont faims (d’où l’idée de les nourrir à 10 heures : voir le verre de lait de Mendès-France (1)


(1) On se rappelle que cette distribution de lait aux enfants des écoles avait été ordonnée par Pierre Mendès-France, alors président du conseil, pour lutter contre la dénutrition et l’habitude qu’avaient les parents de donner aux enfants du vin en guise de nourriture. Pierre Mendès-France a pendant un an réalisé le miracle des Noces de Cana, transformant non pas l’eau en vin, mais le vin en lait.

Thursday, December 31, 2009

1er janvier 2010


2010, année climatique…


La Citation du jour souhaite à ses lecteurs une bonne et éco-responsable année 2010

Elle vous souhaite de ne pas attraper la grippe dans vos logements pas chauffés, de ne pas tomber dans l’escalier pas éclairé, et de ne pas mourir d’ennui sans la télé ni l’ordi (un bon livre imprimé sur papier recyclé peut faire l’affaire).

Elle vous souhaite aussi de trouver un gentil pingouin de Magellan à adopter pour sauver l’espèce menacée par la fonte des glaciers de Patagonie

Wednesday, December 30, 2009

Citation du 31 décembre 2009

Pourquoi demander plus et prétendre rester toujours en fête, alors que les fêtes n'ont qu'un temps ?

Christian Chabanis

les fêtes n'ont qu'un temps….

Vous vous demandez peut-être si je vais aujourd’hui encore faire mon rabat-joie : le fêtes n’ont qu’un temps, braves gens ! Fêtez joyeusement la fin de l’année, en pensant que demain, pauvres mortels, vous ne serez plus que poussière…

Ou peut-être si, oubliant mes Posts passés, je vais me lancer dans un commentaire pour expliquer que le temps de la fête est un moment du cycle de la vie sociale ?

Que nenni !

Plutôt que de pérorer sur ce qui a déjà été dit, je voudrais attirer votre attention sur l’extrême valeur de l’éphémère, du léger, du superficiel (1).

Au fond, la fête serait-elle si joyeuse si elle devait durer toujours ? Une fête qu’on n’attendrait pas parce qu’elle serait toujours là ? Tel est le supplice inventé pour les rois et les riches : souffrir de ce qui fait jouir le peuple – souffrir de ce qui jamais ne cesse.

L’éphémérité de la fête, c’est un peu le symbole de la vie : c’est ce qu’on doit faire entre un début et une fin ; ce qui n’a de sens que parce, justement, il y a un début et une fin. Heidegger en a fait des volumes entier là-dessus avec le « souci de la vie » ; mais avant lui Kierkegaard l’avait remarqué : pas de sérieux de l’existence sans la représentation de la mortalité ; et avant eux Pascal ; et avant Pascal, les Egyptiens avec la tête de mort au milieu de la table du banquet…

Stop ! Vous m’avez compris ! C’était là que je voulais en venir : vous qui préparez la table du Réveillon de la Saint Sylvestre, ne manquez pas de mettre un tête de mort au milieu pour exciter le tonus de vos convives.

Quant à ceux qui n’auraient pas compris, mettrez les dehors, ou bien dites leur : Buvez et riez parce que demain vous serez mort ! (2)

- Encore un conseil : fabriquez vous-même votre tête de mort, avec du sucre cuit – quelque chose qui ressemble à ça :

Comme ça après les douze coups de minuit vous pourrez la partager entre vos invités, créant ainsi un nouveau rite pour la fête de fin d’année.

Elle est pas belle la vie ?


(1) En fait, j’ai déjà abordé le léger avec cette magnifique citation de Jacques Chirac ; et le superficiel avec Le Clézio. Mais qu’y puis-je ? Il y a tant de facettes à la réalité qu’on peut y revenir sans avoir peur de se répéter.

(2) Ou si vous préférez : « demain vous serez au travail »

Tuesday, December 29, 2009

Citation du 30 décembre 2009

2009, année climatique…


Le malheur des pingouins fait le bonheur des sardines.

Philippe Geluck – Le chat


2009 se termine, et partout c’est l’heure des bilans et des rétrospectives…

La citation du jour ne va pas joindre sa voix à ce concert médiatique où l’en entend sempiternellement les mêmes commentaires, les mêmes jérémiades, où l’on est convié aux mêmes émotions et aux mêmes enthousiasmes.

Mais peut-être pourrions nous quand même redonner un peu de couleur à un passé récent, mettre un peu d’optimisme dans le bilan de l’année 2009.

Malgré le désastreux échec de la conférence de Copenhague, nous allons nous consoler en pensant que la Nature et capable de bien nous étonner encore, et que ce qu’elle perd d’un côté elle est capable de le retrouver de l’autre.

Le Chat de Philippe Geluck est là pour nous le rappeler (1) : rien ni personne ne peut garantir le bonheur de tous. Depuis que nos ancêtres ont été chassés du Paradis terrestre, le bonheur des uns se fait au détriment des autres. Et réciproquement.

Si donc nous détruisons d’un côté, nous construisons de l’autre.


Or : mis à part les habitants des Maldives (voyez la photo ci-contre qui montre le conseil ministériel tenu par le gouvernement des Maldives le 17 octobre dernier pour alerter l’opinion mondiale sur l’effet de la montée des océans), rien ne prouve que nous soyons entrain de détruire l’espèce humaine.

Par ailleurs, que les ours blancs (plutôt que les pingouins) soient les victimes de notre imprévoyance, n’est peut-être pas un problème. Demandez aux phoques.


(1) Voir aussi message du 8 septembre 2009

Monday, December 28, 2009

Citation du 29 décembre 2009

Les beaux-arts, c'est ce qui ressemble le plus aux mythes de la création ; à la main du démiurge qui, de la matière, extrait les formes, les anime, recrée la vie.

Claude Roy – Entretien avec Catherine Argand - Mai 1996

Claude Roy parle de « Démiurge » et non de « Dieu ». C’est que dans le domaine de la création, l’artiste peut se comparer avec un démiurge, qui organise une matière première, et non avec Dieu qui crée ex nihilo.

Maintenant, il y a peut-être plusieurs façons d'organiser la création à partir de ce qui existe déjà : Michel-Ange les a explorées systématiquement en peignant le plafond de la Chapelle Sixtine, et Daniel Arasse les a exposées fort clairement (1).

Le geste créateur de Dieu peut être représenté de deux façons différentes :

- Soit index pointé, lorsque la création rassemble et donne forme à une matière précédemment informe (matière première) ;

- Soit la paume ouverte, lorsque la création consiste à séparer des éléments précédemment confondus et unis.

Séparation des ténèbres et de la lumière ; création des astres ; séparation de la terre et des eaux : toute la genèse y passe. Mais voilà ce qui nous intéresse :

- Création d’Adam :

- Création d’Eve :


Implacable application de la Genèse : la création d’Adam est un acte créateur plus radical – synthétique – que celui qui a produit Eve (qui est disons : analytique).

En tout cas, retenons que cet index divin qui va toucher l’index encore inerte d’Adam, et qui est reproduit ad nauseam par toutes sortes de récupérations commerciales n’est que l’application d’un principe qui est si général chez Michel-Ange que Arasse lui consacre le chapitre 5 de son ouvrage : Michel-Ange et l’index de Moïse (2)


(1) Voir Daniel Arasse – Le sujet dans le tableau (Champs-art), ch. 5

(2) Je vous laisse découvrir par vous-même la signification de l’index (en fait : les index) du Moïse de Michel-Ange

Sunday, December 27, 2009

Citation du 28 décembre 2009

Que préfères-tu, celui qui veut te priver de pain au nom de la liberté ou celui qui veut t'enlever ta liberté pour assurer ton pain ?

Albert Camus

Stop ! Ne répondez pas tout de suite à la question de Camus.

Plutôt que de croire qu’on nous pose une question sur les fondements du fait politique, essayons d’abord de comprendre l’absurdité de la disjonction Liberté/survie.

Ne laissons plus dire qu’il y a deux types d’hommes, les héros qui refusent le pain venant de la main qui tient la laisse (comme dans la fable le loup et le chien) et ceux qui par lâcheté acceptent l’esclavage pour survivre encore un peu. Car, c’est faire comme si nous étions responsables de notre servitude, c’est faire comme La Boétie la leçon aux hommes qui ont été spoliés de leur droit par un odieux tyran.

Après je ne sais combien de millénaires de progrès techniques, nous savons que l’humanité produit aujourd’hui de quoi nourrir chaque être humain. Que la lutte pour la vie appartient – devrait appartenir – au passé. Et que donc, puisqu’il n’y a aucune justification à l’échange liberté contre nourriture, alors l’évaluation comparée de la liberté et de la nourriture ne saurait être proposée.

Voilà ce qui devrait être inscrit non seulement dans les traités internationaux, mais aussi dans les rapports diplomatiques entre Etats : ne plus commercer avec ceux qui privent leurs citoyens de moyen de survie et de liberté.

Mais, ne rêvons pas. Aujourd’hui encore, la question posée par Camus reste d’actualité, sous une forme d’ailleurs encore plus vicieuse :

Que préfères-tu : les dirigeants étrangers qui privent leur peuple de pain ou ceux qui les privent de liberté ?

Citation du 27 décembre 2009


Les vieux époux ont le même nombre de poils dans les oreilles tant ils finissent par se ressembler.
Albert Camus – Caligula
Les vieux époux … finissent par se ressembler. Bon. Supposons qu’on vous demande un exemple pour établir cette affirmation. Penseriez-vous à évoquer le même nombre de poils dans les oreilles ? Hein ? Peut-être pas…
Bien sûr vous attendez de La citation du jour qu’elle vous explique pourquoi notre futur Panthéonisé a écrit une pareille chose.
Alors voilà : on sait qu’on vieillit quand on a des poils qui poussent en abondance là où on n’en avait pas ; et je ne parle pas de la moustache des dames qui sont ménopausées. Ni des poils superflus sur les épaules, ou le dos des messieurs. Mais des poils dans le nez, et bien sûr aussi dans les oreilles.
Les vieux époux sont des époux qui ont vieilli ensemble. Si donc ils ont à peu près le même âge, on peut admettre qu’ils voient leur système pileux évoluer simultanément.
Mais s’ils en arrivent à avoir le même nombre de poils dans les oreilles, c’est qu’ils vieillissent non pas seulement ensemble, mais de la même façon. Et c’est là qu’on touche à l’essentiel.
Qu’importe la façon dont on établi les critères du vieillissement. C’est le résultat qui compte : deux vieillards sont aussi différents l’un de l’autre que deux jeunes, sauf si l’on a affaire à un vieux couple.
Et c’est là qu’on touche au paradoxe de ces vieux amants qui comme le dit la chanson, tout en se déchirant (comme toujours), sont devenus irremplaçables l’un pour l’autre.
- Une de mes vieilles voisine est devenus veuve : son vieux mari est mort à l’âge de 85 ans. Depuis elle ne décolère pas contre lui : pourquoi est-il mort ? Tout ce qu’elle faisait avec lui, elle ne peut plus – elle ne veut plus – le faire sans lui.
Aucune présence ne pourra le remplacer : lui seul avait le même nombre de poils dans els oreilles.

Saturday, December 26, 2009

Citation du 26 décembre 2009

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Il semble que la philosophie ne voyage point, aussi celle de chaque peuple est-elle peu propre pour un autre
Rousseau – Discours sur l’origine de l’inégalité (note 10)

« La philosophie ne voyage point » : entendez que chaque peuple considère la sienne comme valable pour l’humanité entière.
Et Rousseau d’ajouter (cf. infra) que le philosophe qui voyage croit retrouver partout les mêmes hommes, avec les mêmes coutumes, ayant les mêmes soucis et ayant trouvé les mêmes solutions. A quoi bon étudier l’homme exotique s’il est partout le même qu’ici – et si les différences ne sont que des dégénérescences ? Voilà une bonne raison selon Rousseau pour condamner la philosophie.
On comprend que Lévi-Strauss, ait tressé des couronnes de laurier à Rousseau et voué Diderot aux gémonies (1).
Laissons de côté le débat Rousseau/Diderot : Lévi-Strauss a-t-il fait autre chose que chercher à retrouver le socle uniforme à partir du quel l’humanité a bâtit ses coutumes et ses cultures ? Qu’est-ce donc que la « structure » (en tant que jeu d’oppositions) sinon précisément ce qui se retrouve partout, à l’identique ?
Mais plutôt que de chercher la contradiction essayons de comprendre la vérité qui s’en dégage. L’essentiel pour Lévi-Strauss n’est pas de retrouver ce qui unit les hommes, mais bien ce qui les différencie, c'est-à-dire leurs différentes cultures, qui s’expriment par leurs langages, leurs mythes, leurs façons de cuisiner ou de s’habiller spécifiques à chacune. Dans ce domaine, ce qui est constant sert seulement à assurer la communauté de nature (quelque chose comme le patrimoine génétique de l’espèce).
Or, voilà que la mondialisation, en dehors de ses ravages économiques et écologiques, se caractérise aussi par des ravages irréversibles dans la diversité culturelle. Au moment où l’on prétend préserver la diversité biologique et zoologique, on laisse dépérir les derniers représentants des peuples « premiers ». Ou plutôt, on a laissé dépérir.
Car maintenant il n’y a plus grand-chose à perdre ; les derniers indiens d’Amazonie ont déjà enfilé leur tee-shirt Coca-cola.
Oui, c’est maintenant qu’il n’est plus utile de voyager : c’est maintenant qu’on pourrait écrire, comme Lévi-Strauss, qu’il faut haïr les voyages et les explorateurs,

(1) A cause de sa description des Tahitiens du Supplément au voyage de Bougainville.
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Annexe
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Depuis trois ou quatre cents ans que les habitants de l'Europe inondent les autres parties du monde et publient sans cesse de nouveaux recueils de voyages et de relations, je suis persuadé que nous ne connaissons d'hommes que les seuls Européens ; encore paraît-il aux préjugés ridicules qui ne sont pas éteints, même parmi les gens de lettres, que chacun ne fait guère sous le nom pompeux d'étude de l'homme, que celle des hommes de son pays. Les particuliers ont beau aller et venir, il semble que la philosophie ne voyage point, aussi celle de chaque peuple est-elle peu propre pour un autre. La cause de ceci est manifeste, au moins pour les contrées éloignées. Il n'y a guère que quatre sortes d'hommes qui fassent des voyages de long cours : les marins, les marchands, les soldats, et les missionnaires. Or on ne doit guère s'attendre que les trois premières classes fournissent de bons observateurs, et quant à ceux de la quatrième, occupés de la vocation sublime qui les appelle, quand ils ne seraient pas sujets à des préjugés d'état comme tous les autres, on doit croire qu'ils ne se livreraient pas volontiers à des recherches qui paraissent de pure curiosité... On n'ouvre pas un livre de voyage où l'on ne trouve des descriptions de caractères et de mœurs ; mais on est tout étonné d'y voir que ces gens qui ont décrit tant de choses, n'ont dit que ce que chacun savait déjà, n'ont su apercevoir à l'autre bout du monde que ce qu'il n'eût tenu qu'à eux de remarquer sans sortir de leur rue, et que ces traits vrais qui distinguent les nations, et qui frappent les yeux faits pour voir, ont presque toujours échappé aux leurs. De là est venu ce bel adage de morale, si rebattu par la tourbe philosophesque, que les hommes sont partout les mêmes, qu'ayant partout les mêmes passions et les mêmes vices, il est assez inutile de chercher à caractériser les différents peuples ; ce qui est à peu près aussi bien raisonner que si l'on disait qu'on ne saurait distinguer Pierre d'avec Jacques, parce qu'ils ont tous deux un nez, une bouche et des yeux."
Rousseau – Discours sur l’origine de l’inégalité (note 10)