Croyez-moi, quand la terre entrouvre ses abîmes, /Ma plainte est innocente et mes cris légitimes.
[…]Un jour tout sera bien, voilà notre espérance; / Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion.
Voltaire – Poème sur le désastre de Lisbonne (1756)
Sans quitter votre sujet de Lisbonne, convenez, par exemple, que la nature n’avait point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages, et que si les habitants de cette grande ville eussent été dispersés plus également, et plus légèrement logés, le dégât eût été beaucoup moindre, et peut-être nul. Combien de malheureux ont péri dans ce désastre, pour vouloir prendre l’un ses habits, l’autre ses papiers, l’autre son argent ?
[…]Toutes les subtilités de la métaphysique ne me feront pas douter un moment de l’immortalité de l’âme, et d’une Providence bienfaisante.
Rousseau – Lettre sur la providence (1756)
Le 18 août 1756, un tremblement de terre suivi d’un raz-de-marée et d’un gigantesque incendie détruisit la ville de Lisbonne, faisant entre 50000 et 100000 morts.
Voltaire en prit prétexte pour rédiger ce poème pour critiquer les philosophes adeptes de l’optimisme, pour les quels tout ce qui arrive est l’effet de la Providence. Il visait en particulier Leibniz. Rousseau lui répondit en défendant l’innocence de la création et en attribuant aux hommes la responsabilité de leurs malheurs (1). Voltaire répliqua finalement en rédigeant Candide.
Le terrible catastrophe qui vient de frapper Haïti, les dizaines, voire les centaines de milliers de morts de Port-au-Prince, les millions de sans abris nous forcent à nous rappeler cette polémique sur la Providence.
Mais voyez l’évolution de nos mentalités : si en 1756 on s’interrogeait sur la responsabilité de Dieu ou de celle des habitants de Lisbonne sur ce séisme, aujourd’hui aucune voix ne s’élève – du moins dans notre opinion publique – pour évaluer une telle responsabilité. L’idée même de responsabilité est devenue inaudible aujourd’hui, sauf à dire comme Rousseau que ces millions de malheureux qui se sont agglutinés à Port-au-Prince auraient mieux fait de crever de faim dans leur campagne.
Nous sommes sortis de l’ère du symbole pour entrer dans celui de la causalité mécanique. Nulle volonté, nul sens à chercher derrière ce qui nous arrive. Tout se répartit entre ce que nous aurions pu éviter et l’inévitable. Ce sont les stoïciens qui avaient raison.
... Mais en écrivant ces lignes je me prends à douter. Sommes-nous devenus si raisonnables ? Les victimes de Haïti ne croient elles pas que des responsables sont à chercher et à châtier ?
Ne croyons-nous pas, nous aussi, qu'il a du sens partout, de la volonté, de l'intention, une responsabilité humaine? Un simple exemple : lorsque un de nos proches vient à mourir, bien que ce soit là une conséquence naturelle de la vie, il faut quand même et à tout prix chercher une cause humaine, donc un sens à cette mort. Toute mort est significative, parce qu’elle a été voulue – ou du moins elle n’a pas été empêchée comme elle aurait pu l’être.
Du genre :
- Ah ! Si seulement il m’avait écouté… Pensez, avec son diabète, tout l'alcool qu'il a bu… C’était un vrai suicide…
Ou bien :
- La malheureuse… Son cancer, ce n’est pas lui qui l’a tuée. C’est plutôt son ivrogne de mari... Tout ce stress qu’elle a encaissé, c’est ça qui l’a rongée.
Bref : il n’y a certes plus pour nous de Providence divine à incriminer. Mais l’homme a pris sa place, et de ce fait rien n’a changé. On n’en est plus à dire Tout est bien aujourd'hui, pas plus que Un jour tout sera bien. Par contre on en est à dire Tout doit être bien aujourd’hui.
Mais qu’on ne s’y trompe pas : c’est encore une façon de chasser l’absurdité du monde.
(1) Lire des extraits de ces deux textes ici.






