Tuesday, August 10, 2010

Citation du 11 août 2010


[Le romantisme], c’est l’art de donner aux peuples les œuvres qui, dans l’état actuel de leurs habitudes et de leurs croyances, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible.

Stendhal

Art moderne II1

Et revoilà la problématique du plaisir…

Quel problème ?

Hé bien, disons que l’art moderne, à la différence d’un académisme désuet, devrait être celui qui permet aux œuvres d’atteindre leur public en lui donnant du plaisir. Autrement dit, il est moderne parce qu’il peut toucher directement notre affectivité, sans qu’on ait besoin d’une culture historique pour le décoder.

On peut être sceptique devant un tel programme, mais admettons un instant qu’il soit réalisé - comme le suppose Stendhal à propos du romantisme. On se trouve alors devant une autre difficulté : car si l’art moderne doit faire vibrer les émotions, n’est-il pas, tout moderne qu’il soit, que l’adaptation des œuvres à l’affectivité du public ? Moyennant quoi, n’y aurait pas d’histoire de l’art, mais seulement une histoire de l’affectivité humaine – ou plutôt une histoire de moyens de l’exciter.

Si on admet que le kitsch est précisément l’art qui donne du plaisir, alors voilà encore un autre problème, car voilà effacée la frontière entre l’art et le kitsch, ou plutôt si on veut à tout prix maintenir cette frontière, reconnaître au moins qu’elle est socioculturelle et non esthétique.

Ce qui revient à dire qu’entre une œuvre kitsch et une œuvre reconnue comme « esthétique », il n’y aurait qu’une différence de codes culturels : le kitsch, c’est le plaisir des autres – de ceux qui me sont socialement « inférieurs ».

… J’avoue que cette conception ne me plaît pas trop. Bien sûr, ce n’est pas une raison pour la rejeter. Mais peut-être en est-ce une pour chercher une autre hypothèse.

Laissant de côté les perspectives grandioses de l’esthétique platonicienne, je me demanderai si l’art n’est pas aussi une façon d’éprouver des sensations là où d’habitude on n’a que des idées. L’art serait alors ce qui donne à vivre ce que d’habitude on ne fait que penser, en inscrivant dans le concret du vécu ce qui ne serait autrement que de l’abstraction.

Voyez par exemple le Dies ire du Requiem de Verdi. On peut penser « abstraitement » la colère de Dieu. Mais il nous faut la musique pour sentir qu’Il nous a jeté le gouffre de l’Enfer, et qu’on y tombe en tourbillonnant.

Maintenant, on la sait : la colère de Dieu, c’est ça. Même si ça ne nous fait pas vraiment plaisir (1).

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(1) Si vous visionnez la vidéo mise en lien, regardez bien Abbado dans la toute dernière seconde du passage : il est comme épouvanté par l’œuvre qu’il vient de diriger, comme s’il était entrain de remonter de l’enfer.

Monday, August 09, 2010

Citation du 10 août 2010

Si mon professeur [de composition musicale] m’ordonne d’être moderne tout en m’expliquant qu’être moderne, c’est désobéir à ses professeurs, que dois-je faire ?

Jérôme Ducros (pianiste et compositeur) article publié dans Libération du 16 avril 2010 (p.28)

Art moderne I1

Bonne question, n’est-ce pas ? En tout cas question pertinente dans le domaine artistique où la création apparaît comme porteuse de rupture – parce que simplement prolonger ce qu’ont fait les maîtres parait souvent bien présomptueux.

Alors bien sûr, il n’est que d’aller visiter des expositions de peinture – du genre de la Fiac – pour s’en rendre compte : il y a toujours des peintres cubistes, impressionnistes etc. (1)

Mais justement, l’étonnement qui nous saisit alors montre bien que pour nous, la rupture est intimement liée à la notion d’œuvre d’art ; au point que comprendre une œuvre du passé, c’est bien souvent découvrir dans quelle mesure elle a été de son temps révolutionnaire.

Peut-on trouver – comme le suggère notre citation – des professeurs de rupture ? Des gens qui vous diront : Voilà ce que moi je sais faire ; à vous d’inventer le reste.

A moins encore une fois de croire qu’on est dans une logique du dépassement, il faudra pour qu’il y ait rupture qu’on détruise ce qui a été fait, ou du moins qu’on méprise l’attente du public et des critiques. Qu’on tue le père et qu’on brûle son cadavre.

Mais ça ne suffira pas, parce qu’il faut encore inventer quelque chose de nouveau, car faire le contraire de ce qui a été fait, c’est s’inscrire dans une mode, pas dans une histoire (2).

Je ne suis pas artiste, et encore moins critique d’art. Mon avis ne vaudra donc pas grand-chose c’est pour ça que je vous le donne gratis : moi, je crois que l’artiste ne fait que reprendre ce qui existe déjà dans la société, mais en le transposant à un niveau différent, celui de la représentation esthétique.


C’est ainsi que Fernand Léger raconte qu’il a conçu un style nouveau pour ses tableaux (dont il disait que plutôt que cubistes, on aurait dû les nommer tubistes) en voyant des ouvriers travaillant sur un chantier dans le Grand Palais où il préparait une exposition.

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(1) Dans le domaine musical il suffit d’écouter les bandes originales de certains films pour avoir l’impression que Tchaïkovski est ressuscité.

(2) Ou alors dans une histoire cyclique donc immobile. C’est ainsi que l’auteur-composteur de l’article cité pronostique un retour de la musique à la tonalité, faisant que « la musique préférée des mélomanes finisse par être celle des composteurs de leur temps ».

Sunday, August 08, 2010

Citation du 9 août 2010

Parce que le beau est toujours étonnant, il serait absurde de supposer que ce qui est étonnant est toujours beau.

Baudelaire – Salon de 1859

Art moderne 1

On a affaire au procédé logique bien connu : Tout A est B ; donc quelques B sont A.

Exemple : Quand il pleut, la pelouse est mouillée. Par contre, si la pelouse est mouillée c’est peut-être parce qu’il à plu (on a pu aussi l’arroser).

Mais bien sûr, ce n’est pas une faute de logique que Baudelaire veut pointer. C’est plutôt une escroquerie, qui veut faire passer le résultat d’un procédé mécanique pour une véritable création artistique.

Je n’insisterai pas, l’histoire scandaleuse de l’art contemporain étant remplie d’exemples de ces procédés. (1)

Par contre, il est sans doute plus intéressant de se demander : pourquoi ça marche ? Pourquoi des œuvres lamentables ont-elles pu passer pour des œuvres authentiques, au point qu’elles finissent par être accrochées dans des musées ? Et réciproquement aussi : comment se fait-il que des œuvres majeures ont pu rester inconnues parce que pas reconnues (il ne s’agit pas bien sûr de se limiter aux œuvres peintes : la musique aussi est remplie d’exemples de ce genre).

Dirons nous que le temps et l’histoire doivent opérer leur travail, éliminer les fausses œuvres, celles qui ne faisaient que répondre à un attrait passager ou superficiel – comme d’étonner le public – et retenir celles qui avaient de l’importance et qui de ce fait ont survécu aux siècles ?

- Sans doute, mais à condition de retenir ce que dit Baudelaire : si l’étonnement n’est pas une condition suffisante pour que l’art existe, c’en est néanmoins une condition nécessaire.

Autrement dit, pour rester dans l’histoire, l’art doit d’abord la faire avancer – ou du moins accompagner ses changements. L’art doit donc être rupture, mais rupture marquant un véritable changement dans les choses. C’est en ce sens que l’art est sinon beau, du moins moderne.

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(1) Qu’on se rappelle Manzoni qui vendait comme œuvre d’art, des boites de conserve contenant ses excréments, vendus au gramme selon la cotation de l’or (on peut voir aussi ce Post).

Saturday, August 07, 2010

Citation du 8 août 2010


Avec l’amour le temps passe vite – Avec le temps il passe moins souvent.

Miss.Tic – Diaporama 2010

Alors, Miss, vous déprimez ?

Ou bien vous voulez nous faire la leçon – du genre cueille cueille, les roses les roses… ? (1)

Oui, c’est plutôt ça, parce que la Miss du pochoir, manifestement elle n’a pas encore de souci à se faire pour trouver un beau mec à fourrer dans son lit – par contre ça lui arrivera un jour. Ça c’est sûr.

Nous prendrons donc l’amour comme indice du temps qui passe… Le temps serait alors rythmé par la fréquence des rapports sexuels ? Du genre « Il y a une dizaine de baisouilles de ça, j’ai rencontré Valérie … »

Pouah ! Quelle vulgarité !

Alors, ce sera le rythme au quel tremblent deux âmes qui vibrent à l’unisson au coucher du soleil (à contempler le rayon vert ?).

Kitchissime !

Moi je dirai plutôt que l’indice du temps qui passe, c’est la fréquence de la jouissance et peu importe d’où elle provient.

Donc, si vous voulez éviter les malheurs annoncés à la Miss du pochoir ou à la « fillette» de la chanson de Gréco, choisissez bien vos jouissances. Faites qu’elles proviennent d’une source que le grand âge ne saurait tarir.

- Comme de jouir en mangeant du chocolat ?

…Bon, si vous voulez. Mais n’oubliez pas de vérifier de temps à autre votre taux de cholestérol.

- What else ?

- Je ne sais pas, moi…

Si ! Par exemple : vous pouvez fabriquer des pochoirs et bomber des belles nanas sur les murs de votre jardin.

Ou alors imaginer des histoires, les écrire, et puis les balancer sur le Net.

Voilà, c’est ça : plaisir inusable.

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(1) Chanson de Queneau, chantée par Juliette Gréco.

Friday, August 06, 2010

Citation du 7 août 2010

Mars, Vénus, Saturne, ce qui m'étonne ce n'est pas qu'on ait découvert tous ces astres lointains, c'est qu'on connaisse leur nom.

Jean Nohain (1)

Où est-ce qu’il a piqué ça, Jean Nohain ? A son petit neveu qui a 3 ans ? Parce que, n’est-ce pas, c’est à coup sûr un mot d’enfant.

A moins qu’il n’y ait une sagesse qui perce sous cette naïve remarque.

Non pas qu’on croie que les mots et les choses soient nés en même temps, ni que les mots disent quelque chose des choses (adhérence du signifié au signifiant).

Mais plutôt je ressens comme un vieil animisme là dedans, une idée que les astres sont des êtres vivants et que leur nom fait partie de leur nature : connaître le nom de « Vénus », c’est comme de pouvoir en compter les cratères. Les astres sont alors comme des être humains : ils ne peuvent s’appeler autrement que comme ils le sont, on pourrait même dire que si on le pouvait il faudrait demander à la Lune : « Dis, comment tu t’appelles ? ».

Occasion de parler aussi de cet étonnant effroi de certains parents qui vont avoir un enfant et qui se demandent comment ils vont l’appeler, non pas parce que ça va être important pour lui dans la société, mais parce que le (pré)nom gouverne le caractère.

Etrange superstition ? Certes, mais pas si étrange que ça. Croire que le nom d’un individu fait partie de lui, c’est une croyance quasiment universelle. Par exemple, des ethnologues (Lévi-Strauss je crois en a fait partie) ont été obligés de corrompre par des cadeaux les enfants de la tribu où ils séjournaient pour connaître le nom véritable de leurs parents, parce que ceux-ci, méfiants, leur indiquait toujours un faux nom.

Nommer, c’est donc exercer un pouvoir sur celui que l’on nomme, c’est le ba-ba de la com’, on le voit dans les débats politiques.

Mais c’est aussi, en particulier avec le prénom, avoir une proximité avec celui qu’on nomme, et on sait que les américains utilisent systématiquement ce procédé pour établir la confiance – voire même l’intimité.

Rassurez vous, Jean Nohain : Mars, Vénus, Saturne ne sont que des noms, pas des prénoms.

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(1) Pour les moins de 60 ans rappelons que Jean Nohain après avoir été compositeur de chansons, a fini sa carrière comme réalisateur et animateur d’émissions à succès à la Télévision (naissante) et à la Radio.
Pour donner une idée de ses performances, on peut bien sûr rappeler sa Reine d’un jour, ancêtre de bien des émissions de télé d’aujourd’hui. Mais on peut aussi citer celle-ci (puisée dans Wikipédia) : [Jean Nohain] a plein d'idées originales. Par exemple : aller porter un bonhomme de neige en Nouvelle Calédonie : "Le Grand Voyage de Bonhomme de Neige" (à Nouméa)- ORTF 1ère Chaîne - Noël 1968 - Réalisateur : Max Leclerc.

Hé bien oui : en cet heureux temps on ne parlait pas du bilan-carbone des émissions de télé…

Thursday, August 05, 2010

Citation du 6 août 2010

On aime les filles pour ce qu'elles sont, et les fils pour ce qu'ils promettent d'être.

Goethe – Poésie et vérité

Voilà une forte parole, de celles qui font dire : « Oui, c’est bien sûr, ça. Voilà qui explique pas mal de choses concernant le caractère des garçons et des filles. »

Et bien sûr, c’est peut-être de la psychologie de bazar, mais ça reste crédible – malgré les siècles qui se sont écoulés depuis que Goethe a écrit ça.

Tentons quand même d’en savoir un peu plus.

A l’époque de Goethe, les garçons étaient « missionnés » pour être les héritiers de leur père, donc on les considérait bien pour ce qu’ils seraient plus tard. Mais les filles avaient à être ce qu’elles allaient être de toute façon, c'est-à-dire des « ventres », ou si vous préférez des génitrices. Pour elle, la nature suffisait amplement à définir leur rôle, et il n’était donc nul besoin de les éduquer au-delà de ce que les rigueurs de la morale et de la fidélité conjugale exigeaient.

La religion, la nature et la société concourraient toutes à former des hommes-chefs, et des femmes-sujets.

Aujourd’hui, dans bien des pays, les rôles respectifs des hommes et des femmes sont restés immuablement identiques. Par contre, chez nous, bien des choses ont changé – oui, mais pas tout !

- Le contraception a permis à la femme de gouverner sa propre fécondité. C’est d’ailleurs ça qui a ouvert une brèche dans la société d’autre fois. Non seulement la sexualité est déconnectée de la fécondité qui seule pouvait la sacraliser ; mais encore – et surtout – les hommes ne sont plus en mesure de contraindre les femmes à faire des enfants si elles n’en veulent point. Par contre, est restée la liberté laissée aux files de vivre leur vie avec leurs sentiments et leur sensibilité.

Donc : elles ont gagné au changement ; mais elles ont aussi gagné à la conservation d’une part de la tradition.

- On l’a compris déjà : les garçons ne sont plus aujourd’hui des héritiers, parce que le monde dans le quel ils vont vivre n’est plus celui dans le quel leur papa a vécu.

En revanche, ils restent inhibés par l’obligation qui leur est faite de devenir des Hommes, c'est-à-dire de coïncider à un ensemble de valeurs et de vertus qui restent pour beaucoup des idéaux inaccessibles. Tu seras un homme, mon fils… Terrible injonction !

Ça fait des petits garçons qui font pipi au lit.

Wednesday, August 04, 2010

Citation du 5 août 2010

Dieu veut être cherché pour lui-même. En ce sens il est jaloux, il vous veut tout entier ; mais quand vous vous êtes donnés à lui, jamais il ne vous abandonne...

Balzac – Seraphita

Dieu seul a le privilège de nous abandonner. Les hommes ne peuvent que nous lâcher.

Cioran – De l'inconvénient d'être né

Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné !

Evangile (Matthieu – 27,46 ; Marc – 15, 34.)

Voir aussi Psaume 22,2

Dieu n’abandonne jamais ceux qui se sont donnés à lui… mais il en a le pouvoir.

Nous avons là une des problématiques la mieux connue de la théologie : comment en Dieu, qui est infiniment bon et infiniment puissant, puissance et bonté peuvent elles coexister sans se détruire ? Car, n’est-ce pas, être infiniment puissant, c’est pouvoir tout faire, même ce qui contredit à l’infinie bonté.

… D’ailleurs, qu’est-ce qui dit que Dieu n’abandonne pas ceux qui l’ont trouvé ? D’où Balzac tire-t-il sa certitude ?

Mais, pour commencer, comment savons-nous que Dieu nous a abandonné ? A quoi est-ce que ça se sait ?

Il y en a un qui sait ce que veut dire d’être abandonné par Dieu : c’est Jésus, Son Fils.

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ! » (1). Sans entrer dans les détails qui font la grandeur terrifiante des 7 dernières paroles du Christ en croix, on pourrait reprendre la formule de Cioran à son propos : les hommes ne peuvent que nous quitter, c'est-à-dire nous laisser dans la solitude, Dieu a celui de nous abandonner – complétons : parce qu’il est Notre Père.

- Là encore, permettez que je laisse de côté l’aspect sacré pour me cantonner au profane : et si l’abandon consistait à revivre le traumatisme subi par l’enfant qui se croit abandonné de ses parents ? Le pouvoir d’abandon de Dieu, n’est-ce pas celui du père et (surtout) de la mère, tel que le petit en a l’expérience ? Freud le rappelle : dans les traumatismes de l’enfance, il y a celui du départ de la mère (départ certes provisoire, mais vécu comme définitif), que seul des substituts progressivement élaborés permettront de surmonter (2).

L’expérience de l’abandon, ce qui en est la marque incontestable, c’est la mutilation. L’enfant qui pleure le départ de sa mère, ne pleure pas seulement parce qu’il a peur et qu’il se sent en insécurité. S’il pleure au départ de sa mère, c’est parce qu’avec elle, c’est une part de lui-même qui disparaît. Autrement dit, s’il pleure c’est qu’il se sent faire partie de sa mère, qu’il est encore dans l’expérience de l’indifférenciation.

- Etre abandonné, c’est donc faire l’expérience de la non-différenciation, par la quelle autrui porte en lui quelque chose de nous-mêmes (3).

On comprend dès lors pourquoi Dieu, le Père universel ait, lui et surtout lui, le pouvoir de nous abandonner.

Quand à moi, je suis tranquille : je suis né sous-x…

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(1) À partir de la 6ème heure, l'obscurité se fit sur toute la terre. Et vers la 9ème heure Jésus clama en un grand cri: "Eli, Eli, lema sabachtani?" C'est-à-dire :"mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?"

(2) Je pense bien sûr au jeu du fort-da.

(3) On comprendra alors l’extraordinaire détresse de l’amoureux abandonné de sa bien- aimée – et réciproquement : les opéras sont plein de ces chants de détresse féminins : qu’on pense au lamento de Didon et au chant bouleversant cette pauvre madame Butterfly, qui guette sur la mer calmée le retour de l’infidèle……

Tuesday, August 03, 2010

Citation du 4 août 2010

- "Davantage d'avantages, / Avantagent d'avantage" / Lui dis-je, quand elle revint / Avec ses seins Angevins...

Framboise – Chanson de Boby Lapointe (1)

- [TLF] – Spéc. Les avantages. Les attraits naturels; pop., les seins :

« Je dis que tu dois lui mettre du coton à gauche, elle n'a des « avantages » que d'un côté; demande à Anaïs de te prêter un de ses faux nénés (car la grande Anaïs introduit deux mouchoirs dans les goussets de son corset, et toutes nos moqueries n'ont pu la décider à abandonner ce puéril rembourrage). » COLETTE, Claudine à l'école, 1900, p. 212.

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– Rassurez-vous, chers lecteurs je ne vais pas en remettre une couche avec les « avantages » féminins (encore que la citation de Colette suscite bien des étonnements).

Voyez plutôt le début de notre citation :

« Davantage d'avantages, / Avantagent d'avantage » : nous voici dans la même zone linguistique qu’avec les pochoirs de Miss.Tic : ce sont des formules qui ne prennent leur sens qu’à l’écrit, ce qui veut dire que la parole proférée est grosse de toutes sortes de polysémie – qui produisent de l’ambiguïté, certes, mais pas seulement.

Je crois que c’est Jean-Pierre Brisset qui a le mieux théorisé ce principe : Toutes les idées énoncées avec des sons semblables ont une même origine et se rapportent toutes, dans leur principe, à un même objet. (Jean-Pierre Brisset [voir ici et ]). Ces homophonies sont porteuses de sens, elles sont un moyen parmi d’autres de dépasser le sens convenu des mots pour les forcer à dire quelque chose d’autre – un sens caché. (2)

– Reste encore une autre possibilité : que ces jeux de mots soient un jeux avec les sonorités – je veux dire : non pas avec les signifiés, mais avec les signifiants.

Peut-être en aurait on une idée plus précise avec cette autre chanson de Boby Lapointe Ta Katie t’a quitté. A voir et à écouter ici (époustouflante prestation sur scène).

Comment se fait-il qu’on tienne une telle pratique comme étant un jeu puéril dénué d’intérêt ? Franchement, je ne sais pas exactement comment répondre à cette question, à moins de dire que jouer avec des sons que produit notre bouche comme font les enfants ne peut-être qu’insignifiant. (3)

Mais, quelle arrogance ! Comme si les jeux enfantins n’étaient pas sous-jacents à bien des comportements d’adultes…

(Et je ne pense pas seulement aux doigts qui s’aventurent dans les pots de confiture…)

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(1) On trouve cette vidéo extraite du film de François Truffaut Tirez sur le pianiste. On y voit un Boby Lapointe mort de trac, au point que Truffaut sous- titre les paroles de sa chanson de peur qu’on ne comprenne pas ses bredouillements.

(2) On pourrait même dire avec Merleau-Ponty, que le sens que nous produisons résulte essentiellement de cette capacité faire que le signifié déborde son signifiant.

(3) Ceux qui en auront la patience pourront relire ce post.

Monday, August 02, 2010

Citation du 3 août 2010

Quand la femme ne sert plus de marmite, elle sert de couvercle.

Cervantès – Nouvelles exemplaires

Attention aux images ! Du moins à celles que la littérature nous flanque dans l’esprit. Parce que là, il est beaucoup plus difficile de s’en défaire. Ça colle à l’imagination.

Quand la femme ne sert plus de marmite, elle sert de couvercle…

Le plus grave, c’est que, dit comme ça, avec autant d’élision, l’explication que nous en fournirons révèlera plus nos obsessions que notre science de l’interprétation – comme avec les tests projectifs (pensons aux taches d’encre du Rorschach)

Test de Rorschach (Wikipédia – voir l’article anglophone ici)

Allons-y bravement quand même.

Ainsi donc quand est-ce que la femme est une marmite ? Réponse : quand on lui remplit le ventre en lui faisant un enfant.

Ça commence bien n’est-ce pas ? Poursuivons alors :

Quand la femme ne peut plus faire d’enfant, elle n’est plus la marmite – mais alors elle devient le couvercle. Selon moi, ça veut dire qu’elle peut encore protéger l’homme du froid parce qu’elle a pris assez d’embonpoint pour lui servir de couverture en hiver.

Aïe ! Ça y est ! J’ai lâché le morceau et j’ai révélé la noirceur de mon inconscient.

Je vous l’avais bien dit : n’expliquez jamais un test projectif, ou n’importe quoi d’autre qui peut lui ressembler.

Sunday, August 01, 2010

Citation du 2 août 2010

O ma mère et ma nourrice ! / Toi dont l'âme protectrice / Me fit des jours composés / Avec un bonheur si rare, / Et qui ne me fus avare / Ni de lait ni de baisers !

Théodore de Banville – A Ma mère

Je voulais réserver ce poème pour le citer à la fête des mères ; et puis en le relisant plus attentivement, j’ai compris que le propos de Théodore de Banville était tout autre que celui de louer sa maman : il est de décrire son « vécu » de poète mal aimé.

Oui, c’est vrai Théodore loue la bonne mère, celle qui, à l’opposé de la marâtre, n’est avare ni de lait ni de baisers. Mais, passée cette première strophe, le poème se développe dans une tout autre direction.

Permettez que je paraphrase le poème – et bien sûr, gardez un œil sur le texte pour vérifier que je ne me trompe pas.

Donc Théodore dit en substance : « je passe pour un minable pleurnichard, et les railleurs se moquent de moi. Toi seule maman tu sais apprécier mes poèmes et c’est grâce à toi que j’ai vaincu le doute semé par ces mauvais lecteurs.

C’est vrai, maman, je ne suis pas reconnu comme grand parmi les grands poètes. Mais ce qui compte pour moi, c’est que tu juges suffisamment glorieux les brins de laurier que j’ai pu te rapporter. »

Qu’attendons-nous de notre maman ? Du lait ? Des baisers ? Ou bien la fierté d’être la maman de ce fils/fille-là ? Quelle est donc la vérité ?

Je crois qu’on se trompe quand on dit que pour le petit enfant sa maman est la plus belle du monde. Certes les mamans se flattent de trouver cet amour au fond du regard de leur petit. Mais si vous vous interrogez avec sincérité sur vos propres sentiments, n’allez-vous pas, comme Théodore de Banville, avouer que ce qui compte vraiment, c’est que votre maman soit fière et heureuse d’avoir un fils/fille comme vous.

Et je suppose que les pires criminels, même ceux qui ont torturé et massacré un tas de pauvres gens, ont eux aussi cette pensée secrète que nous livre le poème de Théodore de Banville : - [Maman], Sois fière [de moi], je suis heureux.

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Allez : comme on est en vacances je vous propose un moment de divertissement en chanson : la maman de maman – de Didier Bénureau, qui est le fils naturel de Bourvil et de Boby Lapointe.

Et que ceux que j’aurais froissés se consolent avec Luis Mariano

Saturday, July 31, 2010

Citation du 1er août 2010

Hannibal était borgne. Il se moqua du peintre qui le peignit avec deux yeux, et récompensa celui qui le peignit de profil. On ne veut pas être loué trop fadement ; mais on est bien aise qu'on dissimule nos défauts.

Helvétius – Pensées et réflexions

Montrer le bon profil ! Sage conseil, mais aussi sage précaution.

C’est vrai que la morale dégagée par Helvétius est un peu convenue ; en tout cas elle vient avec des gros sabots.

Mais l’anecdote se révèle beaucoup plus fine. Qui donc ne pourrait en tirer profit ?

Car c’est sans rougir que nous pratiquons l’art d’embellir les amis en jetant le voile pudique du silence sur leurs défauts, et en soulignant leurs qualités. Qui donc pourrait nous le reprocher ? S’agit-il de flagornerie ? Nullement.

Reste quand même une chose à éclairer. Si on ne peut nous le reprocher, on peut quand même s’interroger sur les raisons qui nous poussent à pratiquer ce genre de louange par omission.

Car il y a toujours le soupçon de la manipulation. Ne cherche-t-on pas à influer sur le jugement de l’autre en le flattant – même par omission ? Ce n’est alors pas la pratique qui est douteuse, mais son but.

Toutefois, à part les misanthropes, qui donc pourrait y trouver matière à blâme ?

Ne fait-on pas usage de ce procédé utilisé par le portraitiste d’Hannibal, quand nous communiquons d’abord les réussites avant de passer aux défauts ?

En tout cas je suis sûr que dans le monde de l’entreprise on doit l’utiliser à profusion.

Quand le manager général entreprend d’évaluer le travail d’un collaborateur il lui dit en premier :

- Good job ! (1)

Ça peut éviter quelques suicides…

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(1) Si je donne la formule en langue anglaise, ce n’est pas par snobisme, mais parce que le procédé est utilisé plus systématiquement aux US qu’en France. Demandez aux employés de France-Télécom

Friday, July 30, 2010

Citation du 31 juillet 2010

Ce qu'il y a de plus puissant dans le secret, ce n'est donc pas le mutisme qu'il impose, c'est la complicité qu'il crée entre ceux qui en sont porteurs…

Vladimir Jankélévitch – L'ironie (1)

Cher lecteur, dis-moi : as-tu un secret ? Je veux dire, une pensée, un sentiment, un événement que tu sois le seul à connaître et que tu n’aies jamais divulgué à qui que ce soit ?

Non – Ne crois pas que je te demande de me le susurrer dans le creux de l’oreille. Simplement je voudrais savoir : comment tu t’arranges avec ça ?

- Est-ce que tu l’as oublié au point que c’est avec surprise que tu en as de temps à autre la réminiscence ?

- Est-ce au contraire un souvenir cuisant que tu tais pour ne pas en démultiplier l’existence ? (2)

- Ou n’est-ce pas simplement quelque chose que tu ne partages qu’avec des amis dignes de le connaître ?

Si nous relisons avec un peu plus d’attention le texte de Jankélévitch (cf. infra note 1), nous voyons bien qu’il considère le secret sous une forme relative : il ne s’agit pas de quelque chose que personne sauf nous ne connaît ; il s’agit de quelque chose que nous partageons en tant que secret avec quelques personnes.

--> Oui, mais un secret qui est connu de plusieurs, en quoi est-ce encore un secret ?

Deux réponses :

1 – Le secret est ce qui est volontairement caché à tous ceux qui ne sont pas initiés ni confidents. Le secret, c’est ce qui permet de diviser l’humanité en deux groupes : nos amis et confidents d’un coté, et puis tous les autres.

2 – Le secret peut être aussi ce qui constitue la réalité profonde, énigmatique, inexprimable de quelqu'un ou de quelque chose. Le secret est un indice de profondeur : tels sont les secrets maçonniques ou les secrets de la nature. Dans ce cas, je peux partager un secret avec ceux qui ont fait l’effort de venir jusqu’à moi, ou de se hisser un niveau du savoir nécessaire pour le connaître.

Deux jouissances liées au secret :

1 – Celle d’avoir des confidents (3).

2 – Celle de jouir d’une connaissance de l’Etre et de la Vérité.

« O récompense après une pensée / Qu'un long regard sur le calme des dieux ! » Paul Valéry – Le cimetière marin (4)

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(1) Voici le texte complet : « Un secret qu'on est vraiment seul à détenir, un tel secret rendrait malades les plus robustes, et on peut même se demander s'il existe une conscience assez intrépide pour supporter ce tête-à-tête, sans en mourir ; seule une psychanalyse appropriée, en divulguant le grand secret qui nous consume, nous rendrait le sommeil et l'appétit. Ce qu'il y a de plus puissant dans le secret, ce n'est donc pas le mutisme qu'il impose, c'est la complicité qu'il crée entre ceux qui en sont porteurs ; il est à la fois tacite et explicite, exclusif et confiant ; il ferme la bouche aux initiés, il calfeutre portes et fenêtres, mais ce silence dont il s'enveloppe est un silence qui en dit long. »

(2) Voir Racine : Phèdre – Quand tu sauras mon crime, et le sort qui m'accable, / Je n'en mourrai pas moins, j'en mourrai plus coupable. (Voir ici)

(3) La vogue des Facebook nous révèle que l’important est d’avoir des confidences à faire, et peu importe à qui on les fait. C’est troublant.

(4) Vers inscrits sur la tombe de Paul Valéry

Citation du 30 juillet 2010

Il répond, mon amant, et me dit: Lève-toi vers toi-même, ma compagne, ma belle, et va vers toi-même !

Cantique des cantiques 2 – 10 (Traduction d’André Chouraqui)

Cantique des cantiques – 3

Ici, on aimerait avoir une bonne connaissance de l’hébreu pour vérifier la traduction. Parce que voici ce que donne la traduction de Louis Segond: Mon bien-aimé parle et me dit : Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens ! (1)

En dehors de la platitude de la formulation, il y a aussi une déperdition d’idée : car n’est-ce une belle pensée que de dire : En venant vers toi, je marches vers moi-même ? En tout cas c’est une jolie formule et si vous avez à faire une déclaration d’amour, je vous la recommande.

Je ne vais pérorer là-dessus et gâcher le plaisir que vous allez avoir à développer comme bon vous semble cette pensée.

Par contre je voudrais insister un peu sur le choix entre des traductions – et même : le choix entre des lectures différentes également possibles d’un texte. Evidemment, ce n’est pas parce que la traduction Chouraqui me parle d’avantage (2) que celle de Segond qu’elle est plus valable. Mais peut-être un texte a-t-il aussi cette fonction d’éveil de la pensée. Le sens d’un texte, c’est aussi – et sans doute surtout – une rencontre entre une pensée « étrangère » : celle de l’auteur – et une pensée « locale » : celle du lecteur.

Il faut bien sûr un décalage pour que ça prenne de l’intérêt : nous n’irions pas lire un texte qui raconte ce que nous savons déjà. Mais il lui faut aussi un point d’ancrage dans notre propre pensée, dans nos préoccupations.

Et tout ça, ce n’est pas seulement une affaire de culture personnelle ; c’est aussi une attitude de curiosité et d’ouverture sans les quelles la lecture est un pensum ennuyeux.


(1) Mon chéri chante et me dit : « Debout, toi, ma compagne, ma belle, et viens t’en » : ça c’est la Traduction œcuménique (TOB). La même formule en 2 - 13

(2) Les lecteurs fidèles de La Citation du jour n’ont sûrement pas oublié le post du 11 juillet dernier où j’abordais déjà l’idée évoquée dans ce passage.


Thursday, July 29, 2010

Citation du 29 juillet 2010

14 - Jardin fermé, ma soeur-fiancée, onde fermée, source scellée !

15 - Tes effluves, un paradis de grenades, avec le fruit des succulences, hennés avec nards;

16 - nard, safran, canne et cinnamome avec tous les bois d'oliban; myrrhe, aloès, avec toutes les têtes d'aromates !

17 - Source des jardins, puits, eaux vives, liquides du Lebanôn !

18 - Éveille-toi, aquilon ! Viens, simoun, gonfle mon jardin !

Que ses aromates ruissellent !

Mon amant est venu dans son jardin; il mange le fruit de ses succulences.

Cantique des cantiques 4, 14-18 (Traduction d’André Chouraqui)

Cantique des cantiques – 2

Mon amant est venu dans son jardin; il mange le fruit de ses succulences.

La sensualité du cantique des cantiques vient disions-nous hier de ce que la totalité des sens se trouve mobilisée pour évoquer les jouissances de l’amour. Et si le « prurit du sexe » (pour parler comme l’Eglise) n’est pas présent dans ce texte, c’est qu’il n’a pas plus de force que le plaisir de humer l’odeur de l’amant, de savourer le goût de sa peau et le soyeux de ses cheveux, etc…

Hier donc, l’amant était une senteur de myrrhe entre les seins de sa belle. Aujourd’hui, c’est cette belle fiancée (1) qui s’offre à la dévoration de son amant.

Car la progression est sensible ici : certes ce sont les senteurs du jardin qui symbolisent de corps féminin ; mais aussi ces senteurs ne sont pas seulement dégagées par des fleurs ou des arbres odoriférants. Ce sont aussi des senteurs de fruits – de fruits qu’on va mordre à belles dents.

Ce passage du Cantique nous permet de préciser ce que signifie de décloisonnement dont nous parlions hier. Si les sensations ne sont jamais isolées les unes des autres c’est parce que – par exemple – un parfum est différent selon qu’il se trouve enfermé dans un flacon ou exhalé par une fleur du jardin. Et de même l’odeur de rose ne saurait être confondue avec celle de la pèche, parce que l’odeur de pèche est toujours en même temps saveur d’un fruit qu’on pourrait mordre.

Merleau-Ponty disait que le rouge du tapis était toujours le rouge laineux du tapis.

La parfum de la belle est celui de la grenade, parce qu’on peux la mordre, la sucer, la mâchonner…



Pardon, je n’égare…


(1) Même la traduction Segond donne : 12 - Tu es un jardin fermé, ma sœur, ma fiancée

Faute de références je ne saurais dire s’il y a une invitation à l’amour incestueux, ou bien si on est dans une métaphore « pharaonique ».

Tuesday, July 27, 2010

Citation du 28 juillet 2010

Mon amant est pour moi un sachet de myrrhe; il nuite entre mes seins.

Cantique des cantiques 1, 13 (Traduction d’André Chouraqui (1) – Illustration de Marianne Clouzot)

Elle ne porte rien / D’autre qu’un peu / D’essence de Guerlain / Dans les cheveux…

Serge Gainsbourg – The initials B.B.

Cantique des cantiques – 1

Voilà l’été, les vacances, la tiédeur des longues soirées au parfum de chèvrefeuille – et des siestes volets clos, raies de lumière sur les murs chaulés de la chambre, couvre-lit froissé sur le parquet……

Bref, c’est la saison des amours.

La Citation du jour, fidèle à sa mission culturelle ne pouvait laisser passer cette saison sans la célébrer de la façon la plus poétique et la plus spiritualisée possible. Le Cantique des cantiques (2) sera j’en suis sûr apprécié de ce point de vue.

Qui de vous, messieurs, ne rêve – s’il ne le fait pas régulièrement – de nuiter entre les seins de sa belle ? Raison pour la quelle le fantasme de la femme à trois seins ne saurait satisfaire réellement les hommes : trois seins signifie plus de place où se nicher (3).

Soyons sérieux… Notons plutôt qu’ici ce n’est pas l’amant qui parle, mais c’est la belle fiancée, et qu’elle compare le ravissement de l’amour à celui que lui procurent les senteurs de la myrrhe.

Si la sensualité dégagée par le Cantique des cantiques est incomparable c’est parce qu’il n’évoque jamais le sexe. Les jouissances qui sont évoquées sont celle du goût, du toucher, de la vue – et donc de l’odorat. C'est exactement la même inspiration que dans la chanson de Gainsbourg : Elle ne porte rien / D’autre qu’un peu / D’essence de Guerlain / Dans les cheveux…

Comprenons-nous bien : je ne dis pas qu’il faut « contourner » le sexe pour évoquer les jouissances de l’amour. Non. Mais que ce qui est le plus fort, c’est d’évoquer ces plaisirs comme embrasant l’être entier et donc le corps entier, au travers de ses différents organes et de ses différentes sensations.

C’est une affaire de décloisonnement.

(1) Une version autre version de ce texte est donné dans la traduction de Louis Segond (1880) ici

(2) La traduction d’André Chouraqui donne comme titre : Poème des Poèmes.

(3) Comme le disait notre citation de l’an dernier : les seins… un c’est pas assez, trois c’est trop.

Monday, July 26, 2010

Citation du 27 juillet 2010

C’est pour mieux goûter la vie que je change son goût…

Patrick Chamoiseau – Solibo magnifique

Solibo est le héros du roman de Patrick Chamoiseau. A Fort de France, Solibo est un conteur qui subjugue les femmes et les hommes, et qui a même un pouvoir sur les animaux. Il est aussi un peu un clochard, mais surtout il pratique un art irremplaçable : celui de la parole.

Toutefois, le voilà qui meurt un jour d’une « égorgette de la parole », étouffé par les mots qu’il n’a pas pu dire parce qu’il n’y avait plus personne pour les écouter… Jolie parabole pour illustrer notre époque avide de communication, où pourtant nos lèvres trouvent de moins en moins d’oreilles pour les écouter… (1)

Mais revenons à notre histoire : en plus de l’art de parler Solibo a un autre talent : celui de vivre et de rendre heureux ceux qui le suivent.

Solibo sait vivre : il sait que pour vivre il ne faut pas de routine, pas de répétition, pas d’habitude. Par exemple, il est impossible de savoir où le trouver, avec qui, se livrant à quelle occupation. Même s’il vient tous les jours à midi Chez Chinotte pour prendre son punch, le voilà qui entre une fois par la porte, une autre fois par la fenêtre, une autre fois par derrière…

Eloge du changement, éloge de la superficialité, éloge du plaisir sans cesse renouvelé parce que sans cesse différent. Nous avions fait il y a un an (voir ici) l’éloge de l’inconstance à la suite d’une citation de Le Clézio : Le Clézio, lui aussi venu des îles – est-ce un hasard ?

Le plaisir de l’inconstance n’est pas ici le plaisir un peu sadique de la séduction. C’est un art de l’effleurement qui suit le contour des choses pour en humer le nectar, et qui en toute liberté vole vers d’autres fleurs. C’est l’art de butiner.

Nous voici loin de la sagesse antique, loin aussi de Nietzsche et de son éternel retour.

Mais nous voici aussi proche des pierres qui roulent parce qu’elles ne veulent surtout pas amasser de mousse.

Car, c’est comme ça que – contrairement à ce que dit la chanson – we can get satisfaction. (2)

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(1) Et Facebook me direz-vous avec ses millions d’amis ? Est-ce que ça ne dément pas ces allégations grincheuses ? Certes, ça réchauffe le cœur. Mais ça ne change rien à notre propos : Chamoiseau dans son livre oppose fortement l’art de la parole à celui de l’écriture. La parole est seulement parole proférée, elle inclut bien sûr tout ce que la personne qui parle ajoute à son message par ses mimiques, le ton de sa voix, ses postures etc. Et aussi – et surtout faudrait-il dire – le lien intime, qui relie le « parleur » à son auditoire.

Facebook qu’on le veuille ou non, c’est de l’écrit. Donc du solitaire.

(2) Paroles anglaises : ici – Difficulté à suivre en anglais ? Pas de Problème : voyez ici

Sunday, July 25, 2010

Citation du 26 juillet 2010

Donner un verre d'eau en échange d'un verre d'eau n'est rien ; la vraie grandeur consiste à rendre le bien pour le mal.

Gandhi – Discours et écrits

Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l’autre.

Evangile de Matthieu 5:39.

Question à 500 millions d’euros : Dans le Sermon sur la montagne, Jésus affirme que si on vous frappe sur la joue droite, vous devez :

Réponse A – Gifler l’adversaire sur la même joue.

Réponse B – Tendre la joue gauche.

Réponse C – Lui donner un coup de pied dans les parties génitales.

Réponse D – Lui faire une caresse.

Aujourd’hui, tout le monde sait lire, donc tout le monde a lu le Sermon sur la montagne.

Mais tout le monde n’a pas forcément lu Gandhi.

En apparence, Gandhi s’inscrit dans une autre perspective que celle de Jésus : il s’agit de l’échange du bien contre le mal.

Car, tendre la joue gauche après avoir été frappé sur la droite, c’est simplement signifier « je ne résiste pas aux méchants », parce que pour leur résister il faudrait être méchant à son tour.

Par contre, rendre le bien pour le mal, c’est signifier non pas simplement que la résistance n’est pas de mise, mais aussi que le mal est inférieur au bien.

Pourtant, entre Jésus et Gandhi, il n’y a qu’une différence de stratégie. Etant donné que le mal se manifeste ici par la violence, la seule question est de savoir comment lutter contre la violence.

- Soit en ne lui résistant pas

- Soit en adoptant une conduite qui manifeste son inanité.

… Tant qu’à faire de donner une réponse à notre Question à 500 millions, j’opterai pour la Réponse D. – C’est mon dernier mot.

Car, au fond, celui qui ne résiste pas ne montre pas grand-chose : après tout, peut-être est-il faible et incapable de toute façon de résister.

Voilà pourquoi Gandhi affirme que rendre le bien pour le mal prouve non seulement l’inanité du mal, mais encore la grandeur de celui qui adopte une telle conduite.

Saturday, July 24, 2010

Citation du 25 juillet 2010

Toute femme a son caprice, répondit-elle à Aristote ; celui d’Omphale était de faire filer un héros, le mien est de chevaucher sur le dos d’un philosophe. Cette condition vous paraîtra peut-être une folie ; mais la folie est à mes yeux la meilleure preuve de l’amour.

Lai d’Aristote (Attribué à Henri d’Andelys, trouvère du XIIIème siècle)

Le Lai d’Aristote raconte comment Phyllis, une courtisane, avait fait perdre la tête à Alexandre au point qu’il en délaissait ses conquêtes militaires. Son précepteur, Aristote, lui en ayant fait le reproche, Phyllis voulut démontrer que même les philosophes étaient près à tout abandonner pour les charmes d’une femme. Ce qu’elle fit, et ayant obtenu grâce à son pouvoir de séduction de chevaucher Aristote, elle l’obligea à rejoindre Alexandre ainsi : à quatre pattes. Selon notre source, il en est resté une expression : « Faire le cheval d’Aristote » ; et aussi cette image :


Gravure de Hans Baldung (datée de 1505)

…Chevaucher le dos d’un philosophe : qui d’entre vous, mesdames n’a pas rêvé d’une telle escapade ?

Non, vraiment, ça ne vous tente pas ?

Je ne vous crois pas ! En tout cas, voyez cette photo, si justement célèbre de Nietzsche avec Lou [Andréas]-Salomé et Paul Rée – lui aussi philosophe et soupirant officiel de la belle Lou.

Lou Salomé, Paul Ree et Friedrich Nietzsche, 1882

Qu’ont-ils fait tous les trois ensemble? Je n’ai pas lu la presse people et donc je ne puis vous répondre. Toujours est-il qu’ils ont posé pour cette photo, qui parait un peu canaille pour qui ne connaît pas le Lai d’Aristote.

Car la ressemblance entre cette photo et la gravure de Hans Baldung (datée, je le rappelle de 1505) est absolument frappante – jusqu’au fouet ridicule tenu par Lou, qui est la copie exacte de celui de la belle Phyllis.

Vous me direz que pour aller jusqu’au bout de la métaphore, il aurait fallu supprimer la carriole et que Lou chevauchât nos philosophes à dos d’homme.

Seulement voilà : si on a trouvé le moyen de mettre deux hommes sur un seul cheval, on n’a pas encore trouvé celui de mettre une femme sur deux chevaux.

Friday, July 23, 2010

Citation du 24 juillet 2010

Un amour commence à exister quand chacun offre à l'autre le fond de ses pensées, les secrets les plus verrouillés. Sinon, ce n'est pas de l'amour, c'est de l'échange de peaux, de désir immédiat.

Katherine Pancol – Un homme à distance

Peinture et poésie se font comme on fait l'amour : un échange de sang, une étreinte totale, sans aucune prudence, sans nulle protection. Le grand saut, à chaque fois.

Joan Miró – Le Figaro Magazine - Juillet 2007

…L’amour, c’est l’intimité sans retrait, alors que la caresse, c’est le contact à la superficie de deux épidermes…

Alors ? Voilà encore le moment des mots bleus ? Celui des fadaises chuchotées qui dégagent un parfum de violette ? Laisse tomber !

Je ne ferai pas grief à Katherine Pancol d’avoir écrit cette phrase. Après tout peut-être avait elle un développement sur les rapports amour/amitié à placer. Mais si je la cite, c’est parce qu’elle me sert de rampe de lancement pour la pensée de Miró sur les étreintes de l’amour.

Entre la caresse qui permet à deux peaux de jouir l’une de l’autre et l’étreinte il y a plus qu’une différence d’intensité. Il y a en outre une fusion entre deux corps, qui ne sont pas seulement faites de muscles et d’os, mais aussi de chair.

Je ne reviendrai pas sur la signification de la chair en amour. J’ai déjà donné mon sentiment là-dessus, grâce au chef d’œuvre de Johnny Hallyday (voir ici). Par contre ce que Miró nous explique, c’est que pour rencontrer l’autre dans l’effusion de l’étreinte, il faut oublier toute prudence, renoncer à toute protection – et bien sûr, on pense tout de suite aux rapports sexuels protégés : sortez couverts !

En vérité, je ne sais pas quand Miró a donné cette interview : en tout cas étant mort en 1983, il n’a sûrement pas connu l’origine exacte du sida.

Mais nous…. Nous qui savons, allons nous dire que l’amour et la capote ne vont pas ensemble ? Allons nous dire à la femme qui défaille entre nos bras : « Chérie, je ne veux pas mettre de préservatif, parce que, faire l’amour avec toi, c’est un échange de sang, une étreinte totale, sans aucune prudence, sans nulle protection. Le grand saut, quoi… »

Thursday, July 22, 2010

Citation du 23 juillet 2010

Les footballeurs sont comme les prostituées. Leur boulot c'est de se détruire le corps pour le plaisir de gens qu'ils ne connaissent même pas.

Merle Kessler


Tintoret – Dame découvrant ses seins (Musée du Prado)

Commentaires sur ce tableau du Tintoret

- 1 - Cette femme au téton offert serait le portrait de

Veronica Franco, attribué à le Tintoret (Musée du Prado). Elle-même fille de courtisane, et poétesse, on dit que la République de Venise offrit à Henri III roi de France une nuit en sa compagnie

- 2 Cette « Dame offrant ses seins » pourrait aussi être Elvira Cagliari, la maîtresse du pape Pie IV qui succomba dans ses bras

Qu’importe que cette courtisane soit l’une ou l’autre de ces prostituées ? En réalité, ce qui compte, c’est l’effet qu’elles ont produit. Car, il faut l’admettre, elles n’ont laissé indifférent ni Henri III (1) ni le Pape qui alla dans l’enthousiasme jusqu’à périr entre leur bras.

Mais enfin, pour être tout à fait honnête, j’avouerai que cette citation qui relie le footballeur à la prostituée m’a invité plutôt à penser à ce fait divers qui a conduit deux footballeurs de l’équipe de France à être inculpés pour « sollicitation de prostituée mineure »..

On a beaucoup jasé sur la vitalité de nos footballeurs et sur les troisièmes mi-temps. Mais on a laissé un peu de côté cette information selon la quelle la jeune Zahia aurait été « offerte » pour une nuit à Ribéri à l’occasion de son anniversaire – Comme Veronica Franco dont on a parlé plus haut.

Mais voilà le vrai scandale : on s’émeut qu’un homme puisse coucher avec une jeune femme encore mineure – alors qu’il ignorait probablement son age véritable. Par contre que cette femme ait été exactement comme un objet offerte au bon plaisir de l’homme comme cadeau d’anniversaire voilà qui nous laisse indifférent.


(1) Il est vrai que Henri III est plus célèbre pour ses Mignons que pour ses maîtresses. Peut-être… Et alors ? Qu’est-ce qui empêche un grand monarque d’avoir des mignons et des mignonnes ?