
Monday, October 18, 2010
Citation du 19 octobre 2010

Sunday, October 17, 2010
Citation du 18 octobre 2010
1 – Avant tout, je n'écris pas de science-fiction. J'ai écrit seulement un livre de science-fiction et c'est Fahrenheit 451, basé sur la réalité.
Ray Bradbury
[Le roman de Bradbury décrit un pays soumis à une dictature qui a décrété hors-la-loi quiconque posséderait de livres, et qui pratique des autodafé au cours des quels les livres sont brûlés – d’où le titre du roman, Fahrenheit 451 qui est la température à laquelle le papier s’enflamme.]
2 - A Fanjeaux, "la poutre légèrement brûlée" est toujours dans l’église, témoin du Miracle du Feu entre saint Dominique et les cathares.
Eglises et chapelles insolites du Lauragais (voir ici et ci-contre)
[Lors d'une discussion théologique avec des représentants cathares, saint Dominique rédigea ses arguments sur un papier qui, bien que jeté au feu par ses interlocuteurs, refusa de brûler, s'envola et brûla une poutre du plafond. Voir ce tableau de Pedro Berruguete]
Faut-il un miracle comme à Fanjeaux, pour espérer sauver les livres d’une barbarie dont le retour paraît inévitable ?
Faut-il encore dire comme Bradbury, que les régimes qui proscrivent les livres ne sont pas que de la science-fiction ?
Sûrement pas et tout le monde le sait. Mais à présent le développement d’Internet et des téléphones portables a bouleversé la donne et l’on voit par exemple comment le gouvernement chinois s’efforce (sans doute en vain) de filtrer les communications sur la Toile depuis que Liu Xiaobo a eu le Nobel.
Oui, la donne a été bouleversée… Mais ça veut dire aussi que les dictateurs, s’ils ont des soucis avec Google, n’auraient en revanche plus à brûler les livres : car qui donc se soucie encore d’en lire ? On mesure année après année le progrès du temps passé devants les écrans (télé/ordi/smart-phones/consoles de jeu) : sur quoi ce temps a-t-il été pris ? Sur le travail ? Sur le sommeil ? Sur l’exercice physique ? Sur les autres jeux ? Sur la lecture ?
… Oui nous y sommes : c’est principalement sur la lecture que ce temps a été gagné. Combien d’heures par jour passez vous à lire un livre (ou une revue – voire même un journal : quelque chose qu’un dictateur pourrait avoir envie de brûler) ?
Je vous vois baisser le nez, honteux d’avouer que la question ne se pose qu’à propos du nombre d’heures par semaine (voire par mois ?)…
C’est du propre ! Les barbares ont gagné ! Plus de livres à brûler !
… Quoique, si on y pense, c’est quand même positif : couper le Net, c’est plus économique en terme de bilan-carbone que de brûler les livres.
C’est la Planète qui va être contente !
Saturday, October 16, 2010
Citation du 17 octobre 2010
Dans l'expérience du dialogue […] il y a […] un être à deux […] : nous sommes l'un pour l'autre collaborateurs dans une réciprocité parfaite, nos perspectives glissent l'une dans l'autre, nous coexistons à travers un même monde,
Merleau-Ponty - Phénoménologie de la perception, p. 407 (1)
(Suite du Post précédent)
Ce texte de Merleau-Ponty pour rappeler que le dialogue n’est pas simplement une situation où on partage le temps de parole, pas plus qu’un échange verbal, mais bien la construction d’une « pensée à deux ».
Reprenons :
- Le dialogue n’est pas simplement un partage du temps de parole : on le sait, ce partage peut déboucher sur deux monologues qui se croisent sans jamais se répondre. Je suppose même que l’égalité des deux partenaires du dialogue ne tient pas essentiellement à l’égalité de leur temps de parole.
- A parler rigoureusement le dialogue n’est pas non plus seulement un échange : car on peut aussi bien échanger des arguments sans jamais arriver à un accord avec un adversaire.
- Le dialogue est la création d’une pensée à deux que Merleau-Ponty considère comme formant un seul et même tissu.
C’est que dans le dialogue, mes pensées sont suscitées non par mon interlocuteur, mais par l’état de la discussion : je n'assume pas seulement mes pensées, mais aussi le résultat produit par le dialogue.
Qu’est-ce qui fait que le dialogue soit une expérience si rare ?
Peut-être est-ce une affaire de narcissisme : la pensée-à-deux doit l’emporter sur ma pensée propre pensée, ce miroir où j’aime complaisamment à me mirer.
Reste que si le dialogue véritable est si rare, c’est peut-être aussi parce que peu nombreux sont ceux avec qui on aimerait dialoguer.
Je m’explique : supposez que vous rencontriez une très jolie femme : vous avez envie de lui faire l’amour. Très normal. Mais avez-vous envie pour autant de faire des enfants avec elle ? Pas sûr.
Hé bien pour dialoguer c’est pareil. Que vous ayez un partenaire-dialogue plutôt sympa, tant mieux. Mais il faut en plus qu’il y ait une véritable complicité pour que naisse cette pensée à deux sans la quelle le dialogue n’aboutit pas véritablement.
D’ailleurs l’analogie avec la procréation va plus loin encore, puisque selon Merleau-Ponty, dans le dialogue naît un être à deux – même s’il ne dure que ce que dure le dialogue.
---------------------------------
(1) J’ai honteusement massacré ce texte. Retrouvez-le en bon état ici (vous y trouverez certains passages que je cite dans mon commentaire)
Friday, October 15, 2010
Citation du 16 octobre 2010
Le langage est foncièrement lié au désir de domination sociale. Il cherche l'ascendant. Sa fonction est le dialogue et le dialogue, quoi qu'on en dise de nos jours, c'est la guerre.
Pascal Quignard – Entretien avec Catherine Argand - Février 1998
Le dialogue paraît en lui-même constituer une renonciation à l'agressivité.
Jacques Lacan
Pourquoi rapprocher ces deux citations ? S’agit-il de montrer que le jour où on trouvera un philosophe d’accord avec un autre philosophe n’est pas arrivé ?
Ou bien serait-ce pour montrer un cas exceptionnel où Lacan est du côté de l’observation de bon sens ?
Si on veut. Mais l’idée que je voudrais développer est un peu plus retorse : le dialogue ne serait-il pas un moyen de réconcilier le désir de domination sociale et l’absence d’agressivité ?
Essayions en effet de faire marcher cette hypothèse : toute domination n’implique pas forcément l’agressivité.
--> Il y a certes la domination acceptée – voire souhaitée – par le dominé : c’est le cas de la soumission volontaire, qui peut être de nature masochiste, mais qu’on trouve aussi bien dans le cas de l’incapacité à se sortir tout seul d’une situation difficile. Toutefois, dans tout cela le dialogue ne joue sans doute pas un grand rôle.
--> Mais on peut percevoir aussi l’échange verbal comme étant un moyen d’assurer une domination sur autrui qui exclue l’usage de la violence.
Bon : j’avoue que la violence de certains propos peut contredire ce que je viens d’écrire – mais aussi pourquoi parler encore de dialogue ? La logomachie serait un terme plus approprié.
Mon propos n’a donc de sens que si il y a un usage du langage qui assure une domination douce, indolore, à laquelle on se soumet sans s’en rendre compte.
On l’a sans doute compris : nous parlons de la rhétorique, et des sophistes qui l’ont développée à Athènes dès le 5ème siècle.
Dès son origine, la philosophie s’est constituée contre ce modèle, avec les Dialogues de Platon.
Est-ce à dire que les sophistes ne dialoguaient pas ? Evidemment non. Mais le dialogue sophistique avait pour fonction de contraindre la pensée de l’interlocuteur en l’intégrant, alors que le dialogue socratique avait celui de permettre d’enfanter sa propre pensée.
(A suivre…)
Thursday, October 14, 2010
Citation du 15 octobre 2010
Une fois rien, c'est rien ; deux fois rien, ce n'est pas beaucoup, mais pour trois fois rien, on peut déjà s'acheter quelque chose…
Raymond Devos – Parler pour ne rien dire
Béni soit donc le je-ne-sais-quoi qui fait de la lettre morte un esprit vivant ; béni le presque-rien qui fait quelque chose de rien ; et béni enfin le charme sans lequel les choses ne seraient pas ce qu'elles sont.
Vladimir Jankélévitch
Cette citation me sert à introduire la vidéo de Jankélévitch sur le plateau d’Apostrophe le 18 janvier 1980.
On a dit et re-dit que l’émission de Bernard Pivot serait impossible à faire en « prime time » maintenant. Voyez cette vidéo d’archive, et dites moi si on trouverait encore aujourd’hui une émission de télé où on donnerait à quelqu’un comme Jankélévitch le temps de répondre ne serait-ce qu’à une seule des questions qu’on lui pose ?
Occasion aussi de revoir celui qu’on appelait familièrement Janké, et dont il faut entendre la voix pour mieux apprécier les écrits.
Le je-ne-sais-quoi : ce qui existe et dont on ne peut rien dire – comme le charme par exemple (ce je-ne-sais-quoi de la femme charmante).
Le presque-rien : ce qui arrache au néant ce qui semblait y être enfoncé.
Pour trois fois rien… Raymond Devos à son tour entre dans la logique un peu folle (parce qu’à la limite de la rationalité) de l’impondérable-indicible. Mais surtout il fait fonctionner le système.
Pourtant on hésite un peu : avec trois fois rien, ou avec presque rien, peut-on faire quelque chose ? S’agit-il d’une affirmation sérieuse ? N’avons-nous pas affaire à un jeu de langage, ou bien à des formules rhétoriques, brillantes, mais creuses ? Bref : le philosophe a-t-il quelque chose de plus à dire que l’amuseur ?
En vérité, tout cela n’a de sens que si on se souvient que Jankélévitch est un disciple de Bergson, et que la philosophie bergsonienne est une philosophie du devenir. Tout est en mouvement, le présent est lié au passé et à l’avenir avec les quels il forme une nappe continue. Ce que j’appelle le « rien » ou le « presque-rien » est au minimum un pont qui relie passé et avenir. C’est un moment – un « instant » - qui n’existe comme tel que par une illusion d’optique qui me fait prendre ce qui est en devenir pour quelque chose d’isolé et d’immobile.
Exemple ? La graine n’est un presque-rien que si j’oublie qu’elle est porteuse des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches (1).
Et le charme direz-vous ? N’est-il pas tout entier dans l’instant ? Qu’est-ce donc que ce presque-rien qu’on ne saurait dire et qui pourtant nous ravit ?
Là, je crois que c’est au portraitiste qu’il faut demander la solution : le charme n’est pas dans la durée mais dans l’espace, ou si vous préférez dans la profondeur de l’existence qui affleure dans la carnation d’une peau, de la personnalité qui sous-tend l’expression d’un visage.
------------------------------
(1)…Et voici mon cœur qui ne bat que pour vous… Oui, je sais : mais ça vous ne le direz que si vous offrez vos petites graines à une dame.
Wednesday, October 13, 2010
Citation du 14 octobre 2010
Ce n’est pas la rue qui gouverne.
Jean-Pierre Raffarin (en 2003, à l’occasion des grèves contre le projet de réforme des retraites)
Jean-Pierre Raffarin aurait aussi bien pu paraphraser Kant : « Votez tant que vous voudrez, mais – entre temps – obéissez ! ».
Que ça ait pu valoir du temps de Kant, soit. Mais aujourd’hui, la question n’est même plus de savoir si cette affirmation est vraie ou fausse, mais bien à partir de quand elle devient fausse.
Deux exemples :
- En 1995, Alain Juppé alors premier ministre est pris dans une vaste contestation de ses réformes (retraite, sécurité sociale). Il a alors l’imprudence de déclarer : « Je ne bougerai que s’il y a 5 millions de manifestants dans la rue » : il les a eus, et il a du bouger. Reste à lui accorder que, pour une fois, le politique n’a pas usé de la langue de bois.
- En 2006, avec le CPE (« Contrat Première Embauche » réglementant le travail des jeunes) on a vu une loi déjà votée (le 31 mars 2006) être abrogée (le 21 avril de la même année) sous la pression des manifestations. Comment éviter de voir là une forme de démocratie directe, qui s’exprime en dehors des urnes, parfois par les grèves, parfois par les manifestations, parfois par les sondages d’opinion ?
Il faut alors admettre que la légitimité se partage alors entre le gouvernement et les manifestants. Bien que la légalité reste du côté des autorités constituées, néanmoins aucun gouvernement démocratique ne peut tenir face à une contestation massive de la rue.
Mais attention : tout cela vaut en politique, là où il y a des choix à faire. Pas pour l’économie où la dure loi de la nécessité s’applique.
Si vous manifestez contre la pauvreté, c’est seulement parce qu’il y a quelque part des richesses à redistribuer.
Tuesday, October 12, 2010
Citation du 13 octobre 2010
Anonyme – Le Corps (Blason anatomique du corps féminin) Edité dans : Louise Labé œuvres poétiques Poésie/Gallimard p.164-165
Fesse II
[Après avoir élargi le sujet hier par nos considérations sur les attraits physiques en général, recentrons maintenant notre propos.]
Qui, du peintre ou du poète est le mieux à même de célébrer la fesse ?
Voyez notre Poète Anonyme : pour lui la fesse est belle lorsque dans le poing on la tient amassée. C’est alors qu’elle apparaît bien troussée, ce qui fait tout son charme. Comme nous hésitons aujourd’hui à mettre la main aux fesses des dames de peur d’être accusé de harcèlement sexuel, nous avons inventé le jeans qui fait la fesse rebondie. C’est moins excitant, mais c’est mieux que rien…
Et maintenant, voyez les Odalisques de Boucher (1): leur fesse (même au singulier) ne tiendrait sûrement pas dans un seul poing, et certains diront peut-être que c’est justement cela qui fait leur charme … charnu
Oui, mais pas seulement. Dans cette célébration de la fesse, le peintre reste le maître : c’est lui seul qui peut nous donner le galbe de leurs courbes harmonieusement liés aux formes du corps féminin. Il s’agit ni de les juxtaposer, ni les articuler, mais de faire résonner l’accord parfait des fesses avec le dos, les reins, les cuisses les jambes.
La symphonie en dos majeur, quoi….
----------------------------
(1) Voir ici un site consacré aux œuvres de François Boucher
Monday, October 11, 2010
Citation du 12 octobre 2010
Sunday, October 10, 2010
Citation du 11 octobre 2010
Ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, mais paresseux... Avec délices !
Beaumarchais - Le Mariage de Figaro
Décodons :
- Ambitieux : l’ambition est un défaut sans doute, mais surtout parce qu’elle est l’indice de la vanité, et donc qu’elle valorise tout ce qui n’a pas d’importance.
- Laborieux : l’assiduité au travail n’est pas l’effet d’une vertu mais celui de la nécessité, qui ne suppose aucune tendance positive, et surtout qui exclut tout choix, et donc toute liberté.
- Paresse : il ne s’agit pas ici d’un vice, mais d’une recherche du plaisir.
Commentons :
Il ne suffit pas de ne rien faire pour être paresseux. Car celui qui serait inactif par nécessité, comme le chômeur ou le prisonnier, pourrait en souffrir. Par contre, pour être paresseux il faut ne rien faire avec délices.
Moralisons :
Ne condamnons pas trop vite la paresse comme étant un vice qu’il faut extirper dès le plus jeune âge.
On a déjà remarqué que les paresseux avaient un avantage sur les actifs, c’est qu’eux au moins ne font pas de mal, puisqu’ils ne font rien.
Maintenant nous devons aussi admettre que si la vie doit être une source de plaisir, alors la paresse doit lui être intimement liée.
Devons-nous encore justifier la paresse par d’autres arguments ? Que tous ceux qui ont joui au moins une fois dans leur vie – ne serait-ce qu’en croquant un carré de chocolat – l’avouent : la jouissance n’a pas besoin d’être justifiée, parce qu’elle est à elle-même sa propre justification.
Saturday, October 09, 2010
Citation du 10 octobre 2010
Je ne sais qui a dit je ne sais où, que la littérature et les arts influaient sur les moeurs. Qui que ce soit, c'est indubitablement un grand sot. - C'est comme si l'on disait les petits pois font pousser le printemps, les petits pois poussent au contraire parce que c'est le printemps, et les cerises parce que c'est l'été. Les arbres portent les fruits, et ce ne sont pas les fruits qui portent les arbres assurément, loi éternelle et invariable dans sa variété ; les siècles se succèdent et chacun porte son fruit qui n'est pas celui du siècle précédent ; les livres sont les fruits des moeurs.
Théophile Gautier – Mademoiselle de Maupin (Préface) – (1835)
Les livres sont les fruits des mœurs : vous avez repéré la date ? 1835, soit plus de 20 ans avant les procès pour immoralité intentés à Baudelaire (1857), Flaubert (1857), et aux frères Goncourt.
Mais ce que Théophile Gautier pointe, c’est qu’il en va de même pour toutes les œuvres du siècle : l’ordre de production va dans ce sens :
siècle --> mœurs --> œuvres culturelles.
Comment en pas songer à nous mêmes en lisant ça ? Par exemple, la « censure » exercée par la mairie de Paris sur l’exposition de Larry Clarke qui montre des jeunes entrain de faire l’amour ou de se droguer, la seringue dans le bras ? (1)
Je ne m’intéresse pas ici à la valeur esthétiques de ces photos : je me borne à m’interroger : sommes-nous devenus plus pudibonds – ou plus méfiants – que nos parents, au point que ce qui pouvait s’exposer il y a 30 ans ne le peut plus aujourd’hui ?
Sans doute avons nous là un indice du temps qui passe : qu’on ait cru qu’il fallait condamner l’auteur de Madame Bovary nous paraît à peine concevable : c’est que le siècle de Flaubert n’est plus le nôtre. Et de même pour Baudelaire, et pour les Goncourt…
Et donc les mœurs des années 60-70 ne sont manifestement plus les nôtres. Faut-il le regretter ?
Je ne sais… Je serais tenté de dire oui, sauf qu’on peut aussi tomber sur cette vidéo de Fernandel, chantant « On dit qu’il en est » … en 1968, sous les vivats d’un public ravi.
Fernandel - On dit qu'il en est (1968)
envoyé par Marie-F84. - Plus de vidéos fun.
(1) Sur le sujet on peut consulter cet article de presse.
Friday, October 08, 2010
Citation du 9 octobre 2010
Le monde de l'art n'est pas celui de l'immortalité, c'est celui de la métamorphose.
Malraux – Antimémoires,
Qu’est-ce que l’art ? Qui donc pourra le définir ?
Malraux peut-être : Le monde de l'art … est celui de la métamorphose.
Voilà une définition sans doute beaucoup trop large mais qui a au moins le mérite de localiser l’art : nous savons que l’art est métamorphose, même si nous ne savons pas encore de quelle métamorphose il s’agit.
[On pense ici à Platon qui pour définir le sophiste, en cherche le concept un peu comme on traque le gibier dans un bois : il faut le localiser et puis ensuite réduire progressivement son territoire jusqu’à ce qu’on l’aperçoive enfin].
Bien entendu, selon les formes d’art la métamorphose devra se définir différemment : ce que métamorphose le musicien n’est pas identique à ce que métamorphose le peintre ou le danseur. Mais enfin, nous voici sur la voie, peut-être pourrons-nous nous débrouiller tout seuls à partir de là.
Voyez le cas de la peinture : il s’agit d’images qui ne sont pas la réalité, qui métamorphosent le monde, quand bien même elles en conserveraient l’aspect.
Pour le vérifier, il est très simple de tenter l’aventure consistant à reproduire par photo un tableau.
Nous avions déjà rencontré cette œuvre de l’Ecole de Fontainebleau représentant Gabrielle d’Estrées et de sa sœur dont le geste annonce la future maternité (1).
Maintenant, voyez cette « reproduction» photographique trouvée sur le Web. Que vous montre cette photo ? Et quelle différence peut-on noter par rapport au tableau ?
Sans porter aucun jugement sur l’anatomie des dames – que je ne connais d’ailleurs pas – qui ont posé pour le photographe, on dira que rien ne nous retient dans cette image. Mettez-là dans un Musée avec un joli cadre autour, et vous verrez que personne ne la regarde. Par contre allez sur le Web, et vous verrez l’incroyable quantité de sites qui vous proposent la reproduction de ce tableau.
Si ce tableau nous « interpelle » ainsi, ce n’est donc pas parce qu’il nous montre deux femmes à demi nues, mais deux femmes métamorphosées par l’œuvre du peintre.
Métamorphose ? Oui : le tableau nous montre ce qui n’existe pas dans la réalité, à savoir l’harmonie entre les tons, les formes, les expressions… Jamais une photo ne pourrait atteindre à une telle précision dans la fusion des éléments représentés. (2)
La peinture à l’huile, c’est bien difficile dit la comptine : mais c’est quand même moins difficile que la photographie.
-------------------------------------
(1) On peut trouver cet intéressant historique du tableau avec ses variantes ici.
(2) Je laisse volontairement de côté la photo d’art qui, comme toute œuvre d’art n’a de comptes à rendre qu’à l’artiste et non – comme ici – au modèle.
Thursday, October 07, 2010
Citation du 8 octobre 2010
Une combinaison de la femme et du poisson est une sirène, et la forme d'une sirène se fait aisément accepter. Mais une vivante sirène est-elle possible?
Valéry – Variété II, 1929
La sirène, monstre fabuleux et symbole hermétique, sert à caractériser l'union du soufre naissant, qui est notre poisson, et du mercure commun, appelé vierge
Fulcanelli, Demeures philosophales,
Homère et les écrivains classiques ne nous disent rien de l'aspect des Sirènes. Ce sont leurs commentateurs qui nous apprennent qu'elles ont un corps d'oiseau et une tête de femme
Lavedan
Magritte III
Que savons-nous des Sirènes ? Mélange de femme et d’oiseau ? Ou de femme et de poisson ? A moins que ce ne soit plutôt de poisson et de vierge ?
Bon. On ne va pas compliquer à l’excès : tenons-nous en à la tradition connue : la Sirène est un mélange de femme et de poisson.
Mais dans quelle proportion et de quelle façon ? Tant qu’à faire d’avoir une femme coupée en deux (1) autant savoir si c’est le haut ou le bas qui doit rester féminin.
Et en effet : dans la femme que préférez-vous ? Le haut ou le bas ?
Je ne doute pas que chacun ait déjà la réponse mais préfère la garder dans les replis secrets de son âme…
A moins que comme les Danois, vous préfériez ne pas choisir et vous offrir une Petite Sirène avec deux queues et donc encore deux jambes…
La Petite Sirène – Port de Copenhague
--------------------------------
(1) La femme coupée en deux…. Nous avions eu déjà l’occasion d’évoquer le film de Chabrol, et l’affiche de Miss.Tic
Wednesday, October 06, 2010
Citation du 7 octobre 2010
O le désespoir de Pygmalion, qui aurait pu créer une statue et qui ne fit qu’une femme!
Alfred Jarry – L’Amour absolu
Magritte II
A force de seriner tout le temps les mêmes anecdotes, on finit par s’en lasser et par les raconter à l’envers, histoire de les renouveler.
Ainsi de Pygmalion et de sa statue Galatée, qui obtint de Vénus la grâce de la métamorphoser en femme véritable à la quelle il s’unit.
- Par exemple on peut imaginer que Pygmalion soit la statue et Galatée le sculpteur :
Paul Delvaux - Pygmalion
- Ou alors, on pourrait dire que c’est plutôt le contraire dont il aurait fallu rêver – que Pygmalion créât une statue mais que la grâce qu’il demandât fut qu’elle restât de marbre ? C’est du moins ce que suggère notre citation-du-jour.
Mais Jarry passe un peu à côté de l’essentiel. Galatée n’est pas une femme comme une autre : c’est une femme qui est juste à la mesure du désir de l’homme. Autrement dit, elle est un pur fantasme, un rêve qui aspire à devenir réalité.
Seulement voilà : le fantasme est un désir, et comme tel il ne peut jamais s’inscrire tout à fait dans la réalité. Que Pygmalion ne trouve que dans sa statue la femme qu’il peut aimer d’un amour fou s’explique non seulement parce que les femmes de Chypre sont des abominables salopes (voir ici), mais encore parce que seule l’œuvre d’art peut donner consistance à son désir-de-femme.
Oui mais, l’œuvre d’art est aussi une métaphore de la distorsion qui sépare le fantasme de la réalité : Galatée reste de marbre, tant qu’Aphrodite ne vient pas l’animer.
C’est ainsi que Magritte représente le mythe de Pygmalion en saisissant non pas le moment où Galatée s’anime, mais celui où Pygmalion la crée.
Exit la déesse, et exit surtout le miracle de la métamorphose – d’où le titre de son œuvre : La tentation de l’impossible.
René Magritte – La tentation de l’impossible
Tuesday, October 05, 2010
Citation du 6 octobre 2010
Tant qu'il y aura des yeux reflétant les yeux qui les regardent ; tant qu'une lèvre répondra en soupirant à la lèvre qui soupire ; tant que deux âmes pourront se confondre dans un baiser, il y aura de la poésie !
Gustavo Adolfo Bécquer – La Poésie est éternelle
Tableau de Magritte : Les amants (1928)
Magritte I
Ceux qui lisent de temps à autre ce Blog le savent : je n’aime rien tant que donner dans la poésie bien sirupeuse, bien sucrée, pour en souiller le rose bonbon… Reste de stade anal mal rééduqué ? Peut-être.
Mais avouez que Gustavo Adolfo Bécquer, il y va fort. Passe encore pour la définition de la poésie – mais pour l’exemple donné : le baiser, fusion de deux âmes, ça fait beaucoup…
D’où, ce tableau de Magritte qu’on dirait fait exprès pour répliquer à notre poète.
Laissons de côté l’aspect contradictoire de ce baiser qui ne peut fusionner quoique ce soit, parce qu’il est contraint de filtrer au travers de deux voiles.
On peut donner deux interprétations de ce tableau :
- la première se contente de dire que les baisers – surtout les baisers à la colombe – sont absolument anti-hygiéniques.
Un exemple de cette interprétation dans ce souvenir personnel : un jour j’ai été accidenté, jambe cassée et opérée en urgence. L’anesthésie dans ce cas consiste en une péridurale qui endort la jambe, mais laisse parfaitement conscient de tout le reste.
Une infirmière arrive en cours d’opération : elle a le masque de tissu réglementaire en milieu stérile. En entrant elle rencontre une copine infirmière comme elle, masquée comme elle : elles se font la bise, ou plutôt le masque de l’une embrasse le masque de l’autre. Un baiser parfaitement aseptique – nul doute qu’on pourrait suggérer ça à notre ministre de la santé qui se retrouve avec un stock inimaginable de masques anti-grippe.
- La seconde interprétation est plus sérieuse. Elle prend l’exact contre-pied de notre citation. Dans le baiser en apparence le plus fusionnel on ne trouve que l’assouvissement du désir qui ne cherche dans la bouche baisée qu’un objet de jouissance, et qui ne livre rien de l’âme du « baiseur ». Dans le baiser, on reste donc dans l’anonymat de la pulsion, ce que symbolisent ces voiles qui masquent les visages des amants de Magritte.
D’ailleurs ce genre de baiser ne se donne que les yeux fermés.
Monday, October 04, 2010
Citation du 5 octobre 2010
Sunday, October 03, 2010
Citation du 4 octobre 2010
Il se produisit dans le monde une abondance illimitée de tout ce dont l'homme a besoin. Mais l'homme a besoin de tout, sauf de l'abondance illimitée.
Karel Capek – La fabrique d'Absolu (1922)
La citation de Karel Capek (1) vient à point pour nous venger de tous ces messages publicitaires qui nous saturent les oreilles de leurs clameurs avec pour seul objectif de nous faire dégainer notre C.B.
Ainsi de l’illimité. Alors que pour les grecs, l’illimité (apeiron) est le pire des mots, celui qui fait trembler l’homme à la recherche d’ordre et de mesure, aujourd’hui il n’est pas une publicité pour les téléphones qui ne le fasse apparaître.
Alors certes, Karel Capek pose (en 1922) un postulat qui aujourd’hui ne passerait plus : Il se produisit dans le monde une abondance illimitée de tout ce dont l'homme a besoin – c’est à ce postulat qu’on oppose aujourd’hui les méfaits de la production industrielle et de leur consommation effrénée. Et aussi bien sûr l’épuisement inéluctable des ressources planétaires.
Mais qu’importe ? Ce que nous dit Karel Capek a une autre dimension : l'homme a besoin de tout, sauf de l'abondance illimitée. Autrement dit, même si cette abondance n’était ni un mythe ni un danger pour l’environnement, nous devrions la rejeter comme nocive pour nous.
Voyons ça de plus près.
Certes, l’illimitation nous fait rêver : elle est le domaine de tous les possibles, celui de la liberté totale – ce sans quoi l’idée même de liberté paraît contradictoire. Mais que l’homme soit dans un monde sans limites (à supposer qua ça ait un sens), et donc sans repères, et le voilà malheureux ou malade.
C’est qu’y a deux sortes d’illimité : l’illimité de l’abondance (comme dans la citation d’aujourd’hui), et l’illimité de la pénurie : absence de limites (donc l’apeiron des grecs).
Exemple :
- Abondance de nourriture, comme dans ces restaurants chinois qui vous proposent un buffet à volonté : mangez tant que vous voudrez, vous ne paierez pas plus cher. Ou bien vous vous rendez malade, ou bien vous vous en tenez à ce qu’un estomac peut contenir et qui n’est pas illimité.
Autrement dit, de toute façon vous payez pour une limite en croyant que vous payez pour de l’illimité. Escroquerie.
- Absence de limites : comme l’homme imaginé par Sartre, qui doit s’inventer lui-même, c'est-à-dire choisir librement et les valeurs qui vont l’orienter et les actions qu’elles vont commander. Et ça, tout seul, en toute liberté et donc en toute responsabilité.
Qu’advient-il ? Le retour des idoles (du showbiz et aussi – hélas ! – de la politique) et des prêcheurs répondra à ma place.
Autrement, dit, on vous offre l’illimité et vous ne pouvez vivre que dans des bornes étroites. Illusion.
Kant le disait déjà : « La colombe légère qui, dans son libre vol, fend l'air dont elle sent la résistance, pourrait s'imaginer qu'elle volerait bien mieux encore dans le vide. » Critique de la raison pure (Introduction – Cité ici)
-----------------------------------
(1) Auteur Tchèque de première importance ; également connu pour avoir contribué à la diffusion du mot « robot ».
Citation du 3 octobre 2010
Une amélioration du sort de l’humanité passe moins par la réduction de la pauvreté que par la lutte contre les inégalités. Pour que les pauvres soient moins pauvres, il faut que les riches soient moins riches.
Rony Brauman (Ancien directeur de Médecins sans frontières), cité dans Le forum de Lyon du journal Libération (septembre 2010)
Si vous n’aviez lu que la seconde phrase de cette citation vous auriez, j’en suis sûr, haussé les épaules avec lassitude. Faut-il donc proposer une fois de plus de redistribuer les richesses pour réduire la pauvreté ?
Oui mais voilà, ce n’est pas ça que dit Rony Brauman. La pauvreté selon lui ne se définit pas seulement par la pénurie, mais aussi par l’écart entre les plus fortunés et les plus pauvres. Il s’agit de faire de la pauvreté non pas l’exacte contrepartie du dépouillement matériel, mais le sentiment d’une insupportable injustice.
Que faire pour lutter contre la pauvreté ?
1 - Laissons de côté la réponse cynique qui consisterait à dire qu’il suffit que les riches cachent leur richesse au lieu de l’exhiber – ce qu’ils font fort bien en Suisse ou dans d’autres paradis fiscaux.
2 - On peut aussi réduire l’écart de fortune par des prélèvements fiscaux proportionnels : même si ça n’enrichit pas les pauvres, ça peut contribuer à rendre leur dénuement moins douloureux (voyez l’impopularité du « Bouclier fiscal », conçu pourtant comme un instrument de justice !).
Façon de dire que même si on ne peut pas lutter contre la pauvreté on peut néanmoins lutter contre la souffrance des pauvres.
3 - Ne peut-on pas trouver à partir de là une autre solution pour adoucir le malheur des pauvres ?
On trouve un peu partout des vieux dur-à-cuire qui racontent que dans leur enfance il y avait 12 enfants à la maison, qu’il n’y avait pas toujours suffisamment de pain pour tous, mais qu’il y avait du rire et des chansons pour tous. Et que c’était bien.
Donc allons y : si on n’a pas de pain, qu’au moins on ait des jeux.
TF1, facteur de cohésion sociale !
Friday, October 01, 2010
Citation du 2 octobre 2010
Il y a deux types de directeurs d'école : les incompétents et les pires.
Ernest Abbé – De l'éducation
Il n’y a donc que deux catégories de directeur d’école : les incompétents et les pires. On comprend que ce n’est même pas la peine de chercher s’il y en a qui soient bons…
Permettez que je laisse de côté l’attaque contre les directeurs d’école : on aura sans doute l’occasion d’y revenir (1)
Par contre je relèverai l’observation suivante : l’incompétence n’est pas le pire défaut pour qui est en charge d’une responsabilité de service public.
Trois degrés dans la malfaisance :
- celui qui rate tout ce qu’il fait : c’est de l’incompétence pure.
- celui qui rate et qui, du coup, produit une catastrophe
- mais il y a pire, c’est celui qui veut la catastrophe qu’il produit.
Prenez le cas d’un policier qui se trouve en service dans un quartier sensible.
- Il peut être simplement incapable de faire proprement son travail, par exemple il laisser filer l’homme qu’il devait appréhender.
- Puis il y a celui qui provoque des catastrophes : en pourchassant des fuyards il provoque un accident où ils vont périr déclanchant ainsi des émeutes.
- Enfin il y a le policier provocateur, qui met volontairement par l’injustice et l’arbitraire de son action le quartier à feu et à sang.
Tout cela nous mène à dire que finalement l’incompétence – ou simplement la fainéantise – ne sont pas si scandaleux, et que les fonctionnaires qui traînent pour accomplir leur tâche ne devraient pas être si mal notés. (2)
----------------------------------------
(1) Les impatients pourront relire ce Post à propos du livre de Rancière Le maître ignorant. Ou relire Illich (Une société sans école)
(2) On parle beaucoup en ce moment du livre de Zoé Sheppard – Absolument dé-bor-dée (éd. Albin Michel), à propos du travail des fonctionnaires : je ne l’ai pas encore lu. Je n’en parlerai donc pas – pour le moment. Ce bouquin énerve parce qu’il apporte de l’eau au moulin de ceux qui pensent qu’on peut tailler dans les effectifs de la fonction publique sans que ça se ressente dans les service rendus.
Un peu de patience : encore 2-3 années de réduction des effectifs et on pourra juger sur pièce du résultat.
Thursday, September 30, 2010
Citation du 1er octobre 2010
Un roi, réalisant son incompétence, peut soit déléguer, soit abdiquer. Un père ne peut ni l'un, ni l'autre.
Marlène Dietrich
C’était autrefois la mode de fustiger la démission des parents devant des enfants qui importunaient tout le monde. Erreur on ne peut plus totale : démissionner, déléguer, abdiquer, le roi peut faire – mais le père ne le peut pas. Même incompétent, même s’il fait semblant de l’ignorer, il reste en charge des responsabilités de la paternité. Faut-il préciser que la mère est dans la même situation ?
Quelle est donc cette responsabilité si fondamentale que rien ne peut lui donner congé ?
Vaste question que je ne saurais résoudre tout à fait, mais pour la quelle j’ai une anecdote qui pourrait mettre sur la piste de la réponse.
J’ai eu une élève (18 ans – classe terminale) qui depuis sa jeune enfance avait été confiée par la DASS à différentes familles d’accueil et qui était aidée matériellement et soutenue affectivement par les élèves de la classe. Tout le monde connaissait sa triste histoire et tout le monde veillait sur elle. Un jour au cours d’un débat (dont j’ai oublié le propos, mais il s’agissait de ce genre de discussion qu’on peut avoir en classe de philosophie), voilà qu’elle jette à toute la classe : « Un enfant abandonné reste toujours génétiquement, socialement et affectivement, un étranger. »
Un enfant abandonné reste un enfant sans famille. Même choyé, même adoré dans sa famille d’accueil, il est toujours un invité. La responsabilité d’un père – et bien évidemment d’une mère – c’est donc déjà ça : donner à l’enfant un foyer, c’est à dire un endroit où il soit chez lui, un lieu où il soit enraciné – et non transplanté.
Je crois que c’est ça que veut dire Marlène Dietrich – c’est ça qu’on ne peut ni déléguer ni refuser. Mais en même temps il n’est pas trop difficile de satisfaire à une pareille exigence…
Wednesday, September 29, 2010
Citation du 30 septembre 2010
Je sais que je ne sais rien.
Maxime attribuée à Socrate.
Le plus sage d'entre vous, c'est celui qui, comme Socrate, reconnaît que sa sagesse n'est rien.
Platon – Apologie de Socrate, 23b
Dans ce passage de l’Apologie de Socrate, notre philosophe, accusé de corrompre la jeunesse, et également d’impiété, présente sa défense devant le tribunal.
- J’ai été, dit-il, désigné par l’oracle d’Apollon comme étant le plus sage – c'est-à-dire le plus savant – de tous les athéniens. Surpris d’une telle révélation, je suis allé auprès de tous ceux qui prétendent détenir un savoir (politiciens, généraux, poètes, etc.) Et tous m’ont paru ignorer ce que pourtant ils prétendaient savoir. De sorte, que si je suis le plus savant des athéniens, c’est parce que moi, je ne prétends pas savoir ce que je ne sais pas.
Occasion de rappeler qu’il y a deux formes d’ignorance :
- une ignorance inconsciente d’elle-même qui porte non seulement sur tout ce que nous pourrions savoir et que nous ne savons pas (par exemple, je ne sais pas ce que font mes voisins à l’instant où j’écris ces lignes) ; mais encore et surtout qui prétend savoir quelque chose qu’en réalité nous ignorons. On aura reconnu ici l’ignorance pourchassée par Socrate.
- mais il existe aussi une forme plus « noble » d’ignorance qui est consciente d’elle-même et qui apparaît comme un trou dans le savoir – ou comme sa borne. Par exemple, je connais telle tel évènement qui s’est produit à telle époque historique, mais je suis ignorant de ce qui est arrivé juste après.
C’est cette ignorance qui est la « science » de Socrate : car c’est elle qui produit la recherche de connaissance.
Soyons comme Socrate : délimitons notre savoir et évitons de parler de ce que nous ne connaissons pas. Ça nous permettra peut-être de guérir de notre ignorance.
Et surtout, ça nous évitera de dire des bêtises.
Tuesday, September 28, 2010
Citation du 29 septembre 2010
Cette marchandise [l'argent] (...) est inaltérable (...) on peut la garder sans craindre ni déchet ni avaries
Destutt de Tracy (1) – Commentaire sur Esprit des lois, 1807
A coté de la recherche des économies d’énergie, notre époque est également angoissée par la production des déchets. Comme nous l’avions souligné récemment, les déchets ne sont pas des réalités absolues dans la mesure où le recyclage en fait la matière première d’autres productions. Reste que de recyclage en recyclage on atteint le déchet final, celui qu’il faudra incinérer, ou enfouir (comme les déchets nucléaires). Et nous rêvons au produit idéal, celui qui ne ferait aucun déchet – comme la voiture qui roule avec une pile à combustible et qui ne rejette que de l’eau. Mais ce n’est pas encore tout à fait au point nous dit-on.
N’en rêvez plus : dès maintenant ce produit existe. C’est l’argent.
L’argent – qu’il soit métallique ou de papier – est physiquement imputrescible et du reste il ne dégage comme l’on sait aucune odeur. On peut le conserver dans des coffres sans qu’il s’abîme ou sous une pile de draps sans qu’il les salisse.
On peut aussi le vendre, le louer, le donner même, il ne laisse aucune trace, aucun résidu : on le croirait aussi immatériel que notre âme…
Certains diront qu’il lui arrive de disparaître justement sans laisser de traces et sans qu’on sache ce qu’il est devenu. Certes. Mais c’est là un inconvénient mineur comparé à ses remarquables propriétés écologiques.
Négociez tout ce que vous voudrez : des bananes et il faudra éliminer les peaux ; du vin et ce sont les tonneaux qu’il faudra reprendre ; des piles, des voitures, des ampoules électriques, des cartouches d’encre pour votre imprimante…. et il faudra récupérer et recycler tout ça.
Donc, une seule solution vraiment respectueuse de l’environnement : faites vous banquier.
Ça, c’est une activité éco-responsable.
Ceux qui accusent méchamment leur banquier d’être irresponsable devraient y réfléchir à deux fois.
----------------------------------
(1) Note de Wikipedia sur la vie de notre auteur :
« Destutt de Tracy est arrêté comme suspect, le 2 novembre 1793, et, durant ses onze mois de prison, s'initie à la philosophie sensualiste de Locke et de Condillac, mettant au point sa propre doctrine. Il recouvre la liberté à la chute de Robespierre. »
Autrement dit cet homme qui pouvait s’attendre à perdre la tête à tout moment, utilise son temps de prison pour étudier la philosophie. Voilà ce qu’on appelle un sage – au sens socratique du terme.
Monday, September 27, 2010
Citation du 28 septembre 2010
Certaines ont défini l'homme comme "un animal qui rit". Ils pourraient aussi le définir justement comme un animal dont on rit.
Bergson – Le rire
A propos d’un de mes précédents Post (dont j’ai malheureusement perdu la trace), un correspondant anonyme soutenait que le rire n’est pas le propre de l’homme puisque le singe rit.
Peut-être… De toute façon Bergson a mis tout le monde d’accord : ce qui compte selon lui, ce n’est pas de dire qui rit, mais de savoir qui est risible : « Qu’y a-t-il au fond de risible ? » c’est ainsi qu’il commence son petit essai sur le rire. (1)
On rit d’un homme, on ne rit pas de l’animal, sauf quand il contrefait l’homme. Voilà la thèse de Bergson, qui repose sur l’idée que le risible surgit quand l’homme déchoit de sa grandeur. Ça peut être simplement en tombant sur le trottoir, pantin désarticulé à la place du marcheur élégant. Ça peut être le bégaiement qui décompose l’élocution.
Autrement dit, c’est en quelque sorte une différence de potentiel entre l’attitude normale et celle qui amuse qui fait fuser le rire : il ne suffit donc pas de dire que le rire c’est du mécanique plaqué sur du vivant (2). C’est vrai bien sûr, mais seulement dans le cas de l’être humain qui est censé dominer le mécanique. Sans quoi l’animal nous donnerait bien parfois une image de l’être vivant accomplissant mécaniquement sa tâche.
Dernière remarque – On a l’habitude de définir l’homme par ses capacités : c’est l’être pensant, ou bien créant, ou encore parlant et échangeant avec ses semblables… Et si on le définissait par ses défauts caractéristiques, ceux qu’aucun animal ne possède ? On l’a fait, avec la guerre, la cruauté gratuité, la lubricité…
Oui, mais je reste tenté par la formule de Bergson : l’homme est un être risible.
C’est plus gentil.
--------------------------------------------
(1) À télécharger ici.
(2) Bergson : cité ici
Sunday, September 26, 2010
Citation du 27 septembre 2010
La cohésion sociale est due en grande partie à la nécessité pour une société de se défendre contre d'autres.
Henri Bergson
Nous connaissions déjà l’éloge de la guerre qu’on trouve chez Bergson (en 1911 il est vrai).
On peut maintenant y revenir, en centrant notre investigation sur la société.
La cohésion sociale est due en grande partie à la nécessité pour une société de se défendre contre d'autres. On pourrait dire bien des banalités à partir de là, du genre : lorsque le pouvoir est en péril il cimente la cohésion sociale autour de lui en inventant des ennemis de l’extérieur ou bien de l’intérieur (1), faisant que tous les bons citoyens soient solidaires avec lui pour affronter le terrible adversaire. Bof… L’essentiel n’est pas là. Il est que selon Bergson, il n’y a pas d’autre façon efficace d’assurer la cohésion dans la société.
Exit donc le contrat social, la citoyenneté responsable, la fraternité sous le drapeau républicain. Tout ça ce sont des balivernes sans consistance scientifiquement observable.
Mais exit aussi le Bien public, l’intérêt commun, le travail solidaire créant du profit pour tous afin que soit assuré le profit de chacun. Ou plutôt oui, ça peut exister ; mais ça n’est pas suffisant pour que l’on puisse parler de cohésion sociale. Celle-ci suppose des forces centripètes puissantes capables de dominer les forces centrifuges qui la travaillent.
On aura reconnu la thèse de Lévi-Strauss sur les sociétés chaudes opposées aux sociétés froides (Voir texte en annexe).
Il est clair que cette vision de la société a pour intérêt de déplacer son centre de gravité : il ne s’agit plus de survie, et pas plus d’engagement moral. Il s’agit plutôt de considérer la société comme une grosse machine à vapeur, qui doit pour fonctionner correctement être sous pression, mais qui doit aussi évacuer la surpression sous peine d’exploser.
Lévi-Strauss ne nous dit pas comment évacuer cette surpression. Peut-être justement en déchaînant les passions de la foule à l’encontre d’ennemis tels que des dissidents jugés responsables des maux subis. (2)
-------------------------------------
(1) Que vous nommerez comme vous voudrez (Roms ; banquier et traders ; terroriste ; jeune avec la casquette à l’envers…) : ça n’est pas mon affaire.
(2) C’est la thèse que René Girard a formulée à propos de la victime expiatoire.
-------------------------------------
Annexe –
« Je dirais que les sociétés qu'étudie l'ethnologue, comparées à notre grande, à nos grandes sociétés modernes, sont un peu comme des sociétés « froides » par rapport à des sociétés « chaudes », comme des horloges par rapport à des machines à vapeur. Ce sont des sociétés qui produisent extrêmement peu de désordre, ce que les physiciens appellent « entropie », et qui ont une tendance à se maintenir indéfiniment dans leur état initial, ce qui explique d'ailleurs qu'elles nous apparaissent comme des sociétés sans histoire et sans progrès. Tandis que nos sociétés ne sont pas seulement des sociétés qui font un grand usage de la machine à vapeur ; au point de vue de leur structure, elles ressemblent à des machines à vapeur, elles utilisent pour leur fonctionnement une différence de potentiel, laquelle se trouve réalisée par différentes formes de hiérarchie sociale, que cela s'appelle l'esclavage, le servage, ou qu'il s'agisse d'une division en classes, cela n'a pas une importance fondamentale quand nous regardons les choses d'aussi loin et dans une perspective aussi largement panoramique. De telles sociétés sont parvenues à réaliser dans leur sein un déséquilibre, qu'elles utilisent pour produire, à la fois, beaucoup plus d'ordre - nous avons des sociétés à machinisme -et aussi beaucoup plus de désordre, beaucoup plus d'entropie, sur le plan même des relations entre les hommes. » Georges Charbonnier, Entretiens avec Claude Lévi-Strauss, 1959, p.38.
Saturday, September 25, 2010
Citation du 26 septembre 2010
Notre durée est irréversible. Nous ne saurions en revivre une parcelle, car il faudrait commencer par effacer le souvenir de tout ce qui a suivi.
Bergson
La maladie d’Alzheimer dont on parle beaucoup en ce moment apparaît comme une tragédie pour l’être humain qui y perd peu à peu son humanité, au point qu’on se demande s’il reste pour finir quelque chose de l’âme immortelle que Dieu a déposée en nous…
Mais c’est aussi l’occasion de réfléchir – tant qu’on le peut encore – sur l’apport de la mémoire.
La femme – l’homme – qui a perdu la mémoire, à supposer que sa faculté de réflexion ne soit pas altérée – et à supposer qu’on puisse réfléchir sans se souvenir – devrait y voir une chance plutôt qu’un péril.
--> N’avons-nous pas le désir de revivre notre passé, de rajeunir et de revivre notre jeunesse ? Or, voilà ce que nous dit Bergson : pour renverser notre durée et retrouver notre jeunesse, il suffit d’effacer le souvenir de tout ce qui l’a suivie. Donc une bonne amnésie et le tour est joué ! Le malade Alzheimer qui dit « Bonjour madame » quand se femme entre dans sa chambre n’est-il pas enviable ? En dehors du miracle de l’amour, chanté par Jean Ferrat (1), comment faire pour que ce soit toujours la première fois ?
Maintenant, supposons que nous ayons le choix entre perdre totalement la mémoire et la conserver intacte : quel parti prendre ?
Désirons-nous revivre notre vie comme si c’était la première fois – avec toute la fraîcheur de l’émotion première, avec l’intensité de la découverte ?
Ou bien mettons-nous au premier plan tout ce que nous avons appris et tout ce que nous sommes devenus à partir de là ?
On dira peut-être que cette question est oiseuse puisqu’on ne peut nous désolidariser de notre passé. Certes – mais la façon dont nous répondrons à cette question sera révélatrice de l’intérêt que nous portons à notre vie.
-----------------------------------------
(1) Voir ici
Friday, September 24, 2010
Citation du 25 septembre 2010
De quelque manière qu'on définisse et qu'on place la souveraineté, toujours elle est une, inviolable et absolue [...] Le souverain ne peut donc être jugé : s'il pouvait l'être, la puissance qui aurait ce droit serait souveraine, et il y aurait deux souverains, ce qui implique contradiction.
Joseph de Maistre – Du Pape et extraits d'autres œuvres, Textes présentés et choisis par Cioran
Deux idées :
- La première est que le pouvoir souverain ne se partage pas, et que, quoiqu’on fasse, il repose entre les mains d’un seul homme – ou alors qu’il cesse d’exister.
Voilà une idée bien connue, que nous avions déjà envisagée (ici) et qu’en France, les efforts incessants de Notre-Président pour étendre l’emprise du pouvoir exécutif sur le pouvoir législatif et sur le pouvoir judiciaire, ne font que corroborer.
- La seconde est que le souverain ne peut être jugé, sans quoi le Juge serait un autre souverain ce qui implique contradiction, puisque la souveraineté est par définition unique.
C’est à cela que nous devrions être un peu attentif. Dans nos démocraties, quelle instance peut prétendre juger le détenteur du pouvoir ? Certes, en France la Constitution prévoit des cas de haute trahison, qui mettent un terme à cette impunité. Mais ces cas ne se produisent jamais, et la mise en examen du Président dans une affaire pénale ne peut se faire durant son mandat, c'est-à-dire lorsqu’il est souverain – le cas du Président Chirac le rappelle.
On opposera à cela que Notre-Président gouverne l’œil rivé sur les sondages, autrement dit qu’il se soumet (plus ou moins il est vrai) à l’opinion populaire.
Mais alors, est-ce que ça ne voudrait pas dire qu’en réalité nous sommes dans une démocratie directe, que le véritable souverain est le peuple et que son opinion exprimée dans les sondages gouverne tout le reste (y compris dans les affaires judiciaires où l’on voit les juges se ranger finalement aux cotés de l’opinion publique) ?
Peut-être. Sauf qu’il y a une sérieuse restriction : le pouvoir souverain reste défini par la Constitution, et l’opinion publique n’a aucune légitimité en dehors des urnes.
Si l’opinion publique détient donc le pouvoir, c’est seulement par un acte délibéré de délégation du Président, le quel peut quand il le veut reprendre son pouvoir et négliger le cri du peuple (1).
Jusqu’aux prochaines élections.
-------------------------------------(1) On pense bien sûr aux manifestations contre la réforme des retraites.



